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Dans ce blog, je publie régulièrement des textes (garantis sans IA...) sur des sujets d'actualité. J'en reprends certains en anglais.

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Article publié par le think tank Telos le 15 juin 2026 Il y a les anniversaires qui élèvent l’âme, et ceux qui la rabaissent au niveau du sol, en l’occurrence celui d’un ring. Pour fêter les 250 ans des États-Unis, Donald Trump a en effet décidé de transformer les jardins de la Maison Blanche en arène, où des athlètes bodybuildés s’échangeront des coups sous les ovations des supporters MAGA. L’imposition par le président américain de ses goûts pour ces célébrations nationales, en marge de toute discussion, n’est pas anecdotique, mais illustre la dérive autoritaire qui s’empare du pays depuis dix-huit mois.

 

Construction de la salle de bal à la Maison Blanche, Washington, DC, 17 décembre 2025. Auteur: G. Edward Johnson. Licence Creative Commons.
Construction de la salle de bal à la Maison Blanche, Washington, DC, 17 décembre 2025. Auteur: G. Edward Johnson. Licence Creative Commons.

 

Fêter les 250 ans du pays à coup de pieds et de poings


Il y a bien des façons de célébrer la grandeur d’un pays. On se souvient des cérémonies et défilés grandioses organisés pour le bicentenaire des États-Unis en 1976, celui de la Révolution française en 1989, le jubilé de diamant de la Reine d’Angleterre en 2012, ou encore le soixante-dixième anniversaire de la République populaire de Chine en 2019. Et puis il y a la manière Trump. Alors qu’il s’apprêtait à célébrer conjointement les 250 ans du pays et ses 80 ans, il a eu une idée étonnante : organiser un tournoi de MMA – mixed-marial arts, un sport de combat qui autorise quasiment tous les coups – à la Maison Blanche. Pour ce faire, il a fait installer une monstrueuse structure métallique en demi-dôme sur la pelouse, cernée d’immenses gradins, juste à côté de la gigantesque balafre d’où doit émerger la salle de bal qui occupe ses pensées.


On objectera qu’il est injuste de reprocher au président américain sa passion pour le MMA. Après tout, Jacques Chirac était un grand amateur de combats de sumo, Vladimir Poutine pratiquait le judo et Emmanuel Macron affiche un goût pour la boxe anglaise. En outre, Donald Trump a bien le droit de célébrer son anniversaire comme bon lui semble… Il reste que cet événement a marqué le lancement des festivités des 250 ans des États-Unis le 14 juin. La pesée des athlètes s’est faite sur les marches du Lincoln Memorial, et ils ont pu passer par le Bureau ovale avant de rejoindre l’octogone. Ce tournois aurait pu avoir lieu à Mar-a-Lago, la résidence privée de Donald Trump, ou dans un des nombreux lieux qui lui appartiennent, mais c’est à la Maison Blanche qu’il a pris place. Cinq mille personnes, sélectionnées selon des critères de silhouette qui disqualifieraient le président, étaient invitées, et soixante mille autres ont pu suivre les combats sur le National Mall, où étaient installés des écrans géants. Désormais, Donald Trump envisage de pérenniser la structure construite par l’Ultimate Fighting Championship (UFC), qui écrase le bâtiment le plus emblématique du pays. Dans une vidéo mise en ligne sur son compte officiel TikTok le 2 juin 2026, le président a en effet affirmé qu’elle est « très belle et que beaucoup de personnes l’aiment » et rappelé que la tour Eiffel avait elle aussi échappé au démontage initialement prévu.


Le temps de l’idiocratie est venu


Comme le dit le proverbe turc, « lorsqu’un clown s’installe dans un palais, il ne devient pas roi. Le palais devient un cirque ». Aux États-Unis, l’idiocratie n’est plus une éventualité théorique ou un scénario de roman dystopique, mais un fait. Et celui-ci n’est pas le fruit du hasard, mais de la véritable épidémie d’idiotie qui frappe la population du pays. Désormais, la bêtise assumée règne à la Maison Blanche, sous le haut patronage de l’UFC et de Coors Light, et sous les commentaires de Tucker Carlson et Joe Rogan. On se croirait dans un épisode de Black Mirror écrit par un scénariste ivre, mais c’est la réalité. Une réalité où la grandeur de la nation américaine se mesure au nombre de combattants évacués sur civière, à l’intensité des hurlements que le public adresse à l’arbitre, et à l’importance de la foule venue suivre les combats sur le National Mall.


Il ne s’agit pas ici de dénigrer ce spectacle populaire et de faire preuve de mépris de classe, mais de souligner l’incongruité de ce choix. Les compétitions de MMA font partie – comme les shows de monster trucks, les courses de dragsters, les concours de gloutonnerie, le rodéo et les combats de catch – des activités typiques de la white trash culture. Libre à chacun de les apprécier, y compris avec une certaine dose de second degré, mais cela reste un curieux spectacle pour célébrer une nation qui se considère depuis fort longtemps comme la plus grande, la plus avancée et la plus démocratique du monde… Est-il vraiment approprié de célébrer l’héritage de Thomas Jefferson, Abraham Lincoln et Martin Luther-King avec un spectacle d’athlètes s’échangeant des coups jusqu’au KO devant un parterre de supporters hurlants, casquette MAGA vissée sur le crâne et gobelet de bière rivé à la main ?


La dérive narcissique de Donald Trump


Ce qui interpelle dans cette façon de célébrer les 250 ans du pays, ce n’est pas tant le choix d’un spectacle trivial que l’imposition par Donald Trump de ses centres d’intérêts et de ceux de ses supporters les plus radicaux, sans aucune considération pour le reste du pays, pour son héritage ou pour son image à l’échelle internationale. En toute chose, Trump fait prévaloir ses conceptions, ses goûts et ses intérêts – et on rappellera qu’il n’a pas manqué d’acheter 50 000 actions de la société organisatrice des combats avant l’annonce de ce spectacle grandiose. Il a agi de la même manière pour l’autre événement qui doit marquer les célébrations des 250 ans : un grand concert réunissant des musiciens de variété. Quand ces derniers ont découvert qu’il ne s’agissait pas d’un événement de l’organisation bipartisane « America250 », qui prépare les festivités depuis dix ans, mais de l’organisation MAGA « Freedom250 », ils se sont retirés les uns après les autres. Vexé, Trump a décidé, dans un des multiples messages qu’il écrit rageusement chaque nuit sur son réseau Truth Social, de remplacer ces réjouissances musicales par un immense meeting autour de sa personne – « Elvis Presley sans guitare », selon ses propres termes. Ce faisant, il poursuit une longue dérive égotique, qui l’a vu imposer son nom sur le Kennedy Center et sur un grand nombre de bâtiments publics américains et sa signature sur les billets de banque, faire construire une gigantesque statue dorée à son effigie, et envisager d’orner de son sévère portrait les passeports des citoyens américains et un billet de banque de 250 $.


On pourrait se réjouir du tour grotesque que prend la seconde présidence de Trump, qui vient démontrer ce qu’il en coûte d’élire un populiste assumé. Il est cependant triste qu’un pays qui a enfanté de si nombreux savants, musiciens, militants, philosophes, leaders, inventeurs et écrivains célèbre ses 250 ans autour du spectacle d’athlètes qui se molestent et du nième discours décousu d’un président atrabilaire et narcissique. Il reste qu’un ring où tout le monde finit sonné et ensanglanté en revendiquant d’avoir gagné est une bonne illustration de ce que sont devenus les États-Unis sous la houlette de Donald Trump : un pays qui clame plus que jamais sa grandeur et son leadership (« the hottest country in the world », selon Donald Trump), mais connaît un déclin économique, social et culturel brutal, suscite une hostilité inédite dans le monde entier, et s’est empêtré dans des conflits internationaux sans issue.


La fragilité des démocraties avancées


Le nombrilisme de Trump rappelle aussi un principe cardinal de la démocratie : les personnes qui exercent des fonctions publiques ne le font qu’à titre temporaire et doivent le faire avec humilité, dans le respect des institutions. C’était le cas y compris sous la monarchie absolue : la formule « le roi est mort, vive le roi ! », prononcée pour la première fois lors des funérailles de Charles VIII en 1498, soulignait la continuité de la fonction, par-delà la disparition de son titulaire. La décision de Donald Trump de célébrer l’anniversaire du pays en organisant son spectacle favori est emblématique d’une dérive autocratique – tout comme sa volonté de redécorer la Maison Blanche à grand coup de moulures et dorures, sa décision d’en raser toute une aile pour y construire une salle de bal, son choix de transformer le miroir d'eau du mémorial de Lincoln en piscine d’hôtel-club, et son désir de construire un arc de triomphe surpassant celui de la place de l’Etoile. Trump n’a pas fait mystère de son goût pour la transformation de la capitale américaine, se reconnaissant avec son humilité coutumière de grandes compétences en la matière, et ce n’est pas anecdotique. Cette prétention est le propre des autocrates. 


L’appropriation des célébrations des 250 ans de la Déclaration d’indépendance par Donald Trump rappelle enfin qu’une démocratie repose fondamentalement sur la séparation des pouvoirs et sur des checks and balances. Même si le processus électoral contribue à désigner un leader qui dispose d’un large assentiment dans la population – ce qui n’était pas le cas de Donald Trump en décembre 2024 – celui-ci ne doit pas être omnipotent et un ensemble d’institutions, de procédures et de principes de gouvernement doivent encadrer son action et l’empêcher de perdre de vue l’intérêt général. Ces mécanismes sont aujourd’hui à l’œuvre aux Etats-Unis : certains juges contrarient les plans du président et invalident ses décisions ; une partie des élus républicains sont entrés en dissidence ; l’opposition démocrate est désormais très virulente ; le Congrès demande des comptes au Président, notamment sur le dossier iranien ; les citoyens font part de leur mécontentement sur les réseaux sociaux, dans la rue et à travers les enquêtes d’opinion. Les élections congressionnelles de la fin de l’année annoncent quant à elles un revers électoral pour le président, et la perte de contrôle des Républicains sur le Congrès.


Cependant, le manque de considération de Donald Trump et de ses supporters pour l’État de droit et la Constitution, et l’influence des magnats de la tech et des médias qui le soutiennent encore, limitent l’efficacité de ces contre-poids. Ils ne l’ont ainsi pas empêché d’imposer ses goûts, ses choix et ses lubies à l’échelle domestique comme sur la scène internationale. Cette situation doit nous alerter sur les possibles dérives d’un populisme qui se nourrit du déclin cognitif, d’éducation et d’information des masses, de l’omniprésence des infox et des divertissements abrutissants, et de la fascination des citoyens pour les leaders charismatiques – capables de prendre des décisions rapides sans s’encombrer d’analyses, de science et de débats – et de leur dédain pour les contre-pouvoirs (juges, médias, opposition, organisations de la société civile…) et les droits et intérêts des minorités.


Olivier Costa


Charles Alloncle à l'Assemblée Nationale, 1er août 2024. Crédits : Ratajezakmikael, licence Creative Commons CC0 1.0
Charles Alloncle à l'Assemblée Nationale, 1er août 2024. Crédits : Ratajezakmikael, licence Creative Commons CC0 1.0


De la romance de M. Alloncle avec son attachée parlementaire, on peut tirer deux leçons.


D’abord, il semble que la journaliste de Paris-Match qui a commis le reportage – la même qui s’était passionnée pour l’idylle de Jordan Bardella avec sa princesse – suit très peu l’actualité politique. Elle n’a visiblement jamais entendu parler des lois adoptées en 2017 dans le sillage de l’affaire de l’emploi fictif de Mme Fillon, qui font interdiction à un parlementaire de rémunérer un proche sur fonds publics. En écrivant, photos soi-disant volées à l’appui, que "le député s’est accordé une sortie en compagnie de son attachée parlementaire et compagne" et en évoquant "une balade en amoureux", l’hebdomadaire pipole suggère qu’il enfreint manifestement la loi.


L’article n’avait pourtant pas pour but de créer des ennuis à M. Alloncle, mais relève à l'évidence d'un plan-média destiné à lui préparer un destin national – dans le sillage de Jordan Bardella, dont il est proche. L'article glorifie en effet cet élu terne et inexpérimenté, en le qualifiant de "révélation politique de l’année 2026", rien de moins. Il humanise par ailleurs le Savonarole du Palais Bourbon, en montrant que, tout comme Jordan Bardella, il a aussi un cœur. Sur le site web de Paris-Match, la boulette a donc été prestement rectifiée, l’assistante parlementaire et amoureuse devenant subitement une "amie". Mais c’était trop tard. Avec des soutiens aussi affûtés, Charles Alloncle n’a pas besoin d’ennemis... Et pourtant, il n'en manque pas!


La rapidité avec laquelle l’article a été repris et commenté rappelle en effet qu’en politique, quand on monte au mât de cocagne, il faut avoir les braies propres ; c’est la deuxième leçon de cette pantalonade. À l’occasion de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public, M. Alloncle, député novice de 32 ans et obscur membre du groupe parlementaire ciottiste, a en effet voulu endosser le costume, trop grand pour lui, du procureur impitoyable. Il se rêvait en Torquemada sauce Musk, pourfendeur de la gabegie, du népotisme et des dérives idéologiques wokistes qui règnent, selon lui, dans l’audiovisuel public français. Au fil de l’enquête, il s’est révélé en McCarthy d'opérette, multipliant les accusations gratuites, les attaques personnelles et les prises de bec avec les témoins et ses pairs. Il finit comme Tartuffe, carriériste hypocrite incapable de respecter les nobles principes qu’il prétendait incarner.


Olivier Costa

Jordan Bardella au Parlement européen, mai 2022. Photo : Parlement européen. License Creative Commons.
Jordan Bardella au Parlement européen, mai 2022. Photo : Parlement européen. License Creative Commons.

 

La politique est-elle le seul domaine où l’incompétence et l’inexpérience seraient des atouts ? Ceux qui espèrent l’arrivée de Jordan Bardella à l’Élysée aiment à le penser. Alors que personne ne confierait son appendicite à un apprenti charcutier ou son installation électrique à un avocat, ils défendent l’idée que gérer un pays ne nécessite ni expérience ni connaissances, et qu’un novice ne peut pas faire pire que les gouvernants actuels. Retour sur une rhétorique qui repose une fragile série d’approximations et d’inexactitudes.

 

 

L’opération séduction de Jordan Bardella vis-à-vis des lecteurs de la presse à sensation et du patronat ne lui a pas été très bénéfique. Les premiers se sont rendu compte qu’il mène une vie totalement déconnectée de la leur : il gagne 20 fois le smic, fréquente une héritière richissime, et estime le coût d’un plein à « 20 ou 25 Euros ». Côté patronat, on s’inquiète de son incompétence en matière d’économie et de géopolitique, on s’effraye d’un programme plein de contradictions et on s’interroge sur les constants louvoiements du parti.

 

Les soutiens de Jordan Bardella ont lancé une contre-offensive, qui s’appuie sur quatre arguments typiques de la rhétorique populiste : 1. le pays est en ruine ; 2. les gens qui le gouvernent sont responsables de cela ; 3. il est temps de donner leur chance à d’autres personnes ; 4. on ne peut pas réserver les fonctions électives aux diplômés des grandes écoles. Le problème est que ces quatre affirmations sont inexactes.

 

 

1.     « La France est en déclin »

 

Les Français aiment se plaindre et affectionnent le scepticisme en toute chose. Un héritage cartésien mal compris leur laisse penser que douter de tout et critiquer sans nuance sont des signes de lucidité et d’intelligence. A l’étranger, on s'irrite de ce trait de caractère des Français, vu comme un mélange d’immaturité et de cynisme. En effet, comment les Français peuvent-ils se plaindre chaque jour alors qu’ils font partie des gens les plus riches du monde, jouissent de toutes les libertés, bénéficient d’une protection sociale des plus généreuses et de la gratuité de nombreux services publics, et habitent un pays qui est la première destination touristique mondiale en raison de son climat, de ses paysages, de sa gastronomie, de sa culture et de son patrimoine ? Dans quel pays vit-on mieux qu’en France ? Que faudrait-il aux Français pour qu’ils cessent de tout voir en noir ?

 

Par ailleurs, quels sont les indicateurs objectifs qui laissent penser que tout va si mal en France et que le pays connaît un déclin vertigineux ? Certes, le rang de la France est contesté. L'ère de la croissance sans fin est révolue. D’autres pays connaissent (enfin) un développement économique, démographique, géopolitique et militaire. Mais ce phénomène de déclassement relatif touche toute les anciennes puissances, notamment européennes, et ne saurait être imputé aux gens qui nous gouvernent. De nombreux États, qui n’ont jamais connu la prospérité, se développent et la part du gâteau qui revient aux nations les plus favorisées se réduit logiquement. Mais la France, qui compte moins d’un pourcent de la population mondiale et moins d’un demi-pourcent de la surface émergée du globe, ne s’en tire pas si mal, quel que soit l’indicateur retenu.

 

Le pays connaît des problèmes. La société évolue et se transforme. Les hiérarchies sociales sont bousculées. L’avenir semble incertain, voire sombre. Les inégalités de patrimoine et de revenus deviennent préoccupantes et le pouvoir d’achat d’une bonne partie de la population s’érode. Les citoyens sont saisis par l’angoisse, face au déclin économique, industriel, culturel, environnemental, sécuritaire, social. Mais ces phénomènes touchent tous les pays développés, et rien n’indique que notre pays soit plus concerné ou moins résilient que ses voisins.

 

 

2.     « Les gens qui nous gouvernent sont responsables de tous nos malheurs »

 

Le deuxième argument récurrent des populistes est que les personnes qui nous gouvernent sont à l’origine de tous nos malheurs. C’est particulièrement vrai en France, où chacun se plaît à tenir les élus pour responsables de tout – insécurité, pouvoir d’achat, inflation, dérèglement climatique, tensions internationales – et attend de l’État qu’il pourvoit à chaque besoin. Certes, les personnes qui exercent le pouvoir doivent être comptables de leur action et, souvent, ils ont soit trop promis, soit trop peu fait. Il est aussi vrai que la logique électorale les pousse à de mauvais choix : plutôt que de mener de grands projets qui nourriront la prospérité du pays dans deux ou trois décennies, ils donnent la priorité à des politiques clientélistes et à la satisfaction des revendications du moment. Mais, chaque citoyen est responsable de cette situation, car personne ne veut faire de sacrifice. En outre, les électeurs privilégiant généralement les candidats qui promettent de raser gratis, et non ceux qui annoncent des réformes douloureuses, la responsabilité est collective.

 

S’ajoutent à cela les crises qui se succèdent sans discontinuer depuis vingt ans. L’époque n’est plus à l’action et à la planification, mais à la réaction et à la gestion des urgences, qui constituent autant de bonnes raisons de lâcher encore un peu de lest et de remettre les réformes à des temps meilleurs. Crise financière, mouvement des gilets-jaunes, COVID, guerre en Ukraine, tensions avec les Etats-Unis et la Chine, flambée du prix du pétrole… il y a toujours des motifs de ne pas s’attaquer aux vrais problèmes et de laisser filer les déficits. Mais les élus ne sauraient être tenus pour responsables de phénomènes qui leur sont extérieurs (dérèglement climatique, globalisation, concurrence internationale, conflits…) et des défaillances personnelles de chacun.

 

 

3.     « L’extrême-droite ne peut pas faire pire que les autres… »

 

Le troisième argument des partisans du RN consiste à dire que ses leaders n’ont jamais eu l’occasion de montrer ce dont ils sont capables, et qu’ils ne peuvent faire moins bien que les autres. Voire. A l’échelle municipale, l’expérience a été faite, et elle a souvent été désastreuse. A l’heure actuelle, plus de 80 élus du RN ont des ennuis avec la justice, en raison de leur tendance à confondre l’argent public et le leur, et à faire abstraction des règles relatives aux conflits d’intérêts. Marine Le Pen et d'autres ont été lourdement condamnés pour avoir détourné 4 millions d'Euros dans l'affaire des assistants fantômes du Parlement européen. Jordan Bardella a échappé miraculeusement à cette affaire, qui le concernait également.


Poule examinant un couteau. Crédits: Mistral.
Poule examinant un couteau. Crédits: Mistral.

L'extrême-droite n'a pas gouverné la France depuis la collaboration, mais les responsables de cette famille politique qui se sont fait élire en Hongrie, aux Etats-Unis ou en Argentine ont échoué sur tous les plans : inflation, croissance, chômage, pouvoir d’achat, sécurité, déficits, relations internationales… Ils se sont aussi illustrés par leur désir de s’accrocher au pouvoir, en faisant reculer les libertés publiques, les droits de l’opposition, l’indépendance des médias et celle des juges, et en sombrant souvent dans un affairisme décomplexé.

 

Les populistes vantent pourtant le dynamisme et l’efficacité des leaders à poigne que sont Trump, Poutine ou Milei. Comme le dirait Bardella : « Quelle énergie ! ». Certes, ils sont capables d’agir vite et fort, et n’ont pas à s’embarrasser de l’avis des parlementaires, des experts, des juges et des électeurs pour prendre leurs décisions. Mais est-ce réellement appréciable ? Les citoyens russes sont-ils heureux de la décision de Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine ? Les Américains approuvent-ils les aventures militaires absurdes de Donald Trump en Iran et ses attaques contre la science ? Les Argentins sont-ils convaincus de l’efficacité des réformes économiques de Javier Milei ? L’enrichissement sans limite de ces leaders et de leurs amis profite-t-il à la population ? Au-delà des discours, il existe des indicateurs objectifs de la performance de ces dirigeants, et ils ne sont pas bons.

 

 

4.     « Il n’y a pas besoin de diplôme pour gouverner »

 

Reste un dernier argument : les gens qui nous gouvernent depuis la seconde guerre mondiale sont tous issus des mêmes écoles et défendent tous la « pensée unique ». Leur approche ayant échoué, il faudrait laisser leur chance à des gens qui ont un autre profil, proposent des options alternatives et sauront peut-être mieux répondre aux attentes du peuple. Certes, l’establishment politico-médiatique fait valoir qu’ils n’ont pas les compétences et l’expérience requises, mais ne faut-il précisément pas en finir avec les énarques aux idées étroites ?

 

Soit. Mais pourquoi la compétence serait-elle inutile en politique alors qu’elle est cruciale dans tous les autres domaines d’activité ? Si un patient n’est pas satisfait du résultat de son opération du genou, va-t-il demander à un charcutier, un marabout ou une cosmétologue de procéder à une nouvelle intervention ? Sans doute pas. De même, si un avion s’est écrasé parce que le pilote avait mal géré sa trajectoire, va-t-on remplacer les commandants de bord par des conducteurs d’engins de chantier, des fleuristes ou des notaires ? C’est peu probable.

 

Les populistes feront valoir que les choses sont différentes en politique, car la démocratie implique que tout citoyen doit pouvoir accéder à des fonctions électives. C’est exact : chaque électeur est réputé capable de siéger dans un conseil municipal ou à l’Assemblée nationale, même s’il n’a aucune compétence ou expérience en matière d’action publique. Il existe d’ailleurs de nombreux élus qui ne comprennent pas grand-chose au fonctionnement de leur institution et aux textes qu’ils sont appelés à voter, et cela n’engendre pas de catastrophe immédiate.

 

Mais la situation est toute autre pour les mandats exécutifs. Le maire d’une grande ville, le président d’un Conseil régional ou le président de la République doit chaque jour arbitrer, négocier, proposer, diriger. Cela requiert des compétences et des connaissances spécifiques, qui peuvent s’acquérir à l’université ou dans les grandes écoles, ou par l’exercice préalable d’autres mandats ou d’autres fonctions. Tous les responsables de premier plan ne sont pas bardés de diplômes, mais ils ont tous appris le métier au fil de leur carrière politique, et n’ont accédé à des postes-clés qu’après avoir exercé divers mandats. En tout état de cause, il importe que les responsables de l’exécutif aient une bonne connaissance des institutions qu’ils dirigent, des politiques publiques qu’ils proposent, et des grands enjeux du moment. A défaut, ils vont multiplier les décisions hasardeuses ou néfastes, ou n’être que les pantins de leur entourage, d'intérêts privés ou de puissances étrangères. En somme, la politique ne devrait pas être un métier, mais il faut du métier pour la pratiquer à un certain niveau. Une fois encore : ni la théorie de la démocratie, ni le droit constitutionnel ne prescrivent de réserver les fonctions électives aux diplômés, mais un citoyen soucieux de ses intérêts devrait réfléchir à deux fois avant de donner sa voix à un candidat inexpérimenté ou ignare.

 


En haute-mer, on ne confie pas la barre à un plaisancier

 

Les responsables des partis de la droite radicale se distinguent par de piètres cv, par des expériences professionnelles squelettiques, et par un dilettantisme assumé. Pour reprendre l’exemple de Jordan Bardella, de quelles compétences peut-il se prévaloir ? Il est allé à l’université mais n’y a obtenu aucun diplôme. Il a ensuite enchaîné les postes plus ou moins fictifs au service d’élus du RN. Il se distingue depuis 2019 comme l’un des députés les moins actifs et les moins présents au Parlement européen – accaparé qu’il est par les meetings, les médias et les mondanités. Il est incapable de répondre aux questions les plus simples des journalistes, ignore que le gazole et le diesel sont le même carburant, confond l’Iran et l’Irak, et ne comprend rien aux grandes notions économiques. En toute chose, il se contente de blâmer les étrangers, les élites et l’Union européenne, et d’ânonner les éléments de langage préparés par ses coachs. En quoi serait-il capable de gouverner la France et de trouver des solutions aux problèmes qu’elle affronte ? L’imagine-t-on trancher des dossiers épineux ? Veut-on lui confier la responsabilité de l’arme nucléaire ? Quelle serait sa crédibilité face aux grands de ce monde ?

 

En neurochirurgie, aux échecs, en mécanique ou au ski alpin, l’improvisation et les approches alternatives ne fonctionnent pas, et le talent inné n’existe pas. Il n’y a aucune raison pour qu’il en soit autrement en politique.


Olivier Costa

 

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