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Dans ce blog, je publie régulièrement des textes sur des sujets d'actualité. J'en reprends certains en anglais.

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Dernière mise à jour : 13 avr.

(Article repris par le think tank Telos, le 13 avril 2026: https://www.telos-eu.com/fr/lecons-echec-orban-elections-hongroises.html)


La Hongrie tourne la page : Viktor Orbán, pilier du populisme européen, subit une défaite historique aux législatives. Il faut en tirer trois leçons capitales pour l’Europe : la résilience démocratique face aux discours manipulateurs, l’épuisement du soutien trumpiste pour les illibéraux, et la nécessité de sanctionner les élites tentées par l’autoritarisme sans sacrifier les citoyens.

 

 

 

Viktor Orban et Donald Trump au sommet de Davos, le 7 février 2026 (licence Creative Commons)
Viktor Orban et Donald Trump au sommet de Davos, le 7 février 2026 (licence Creative Commons)

Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, est l'idéal-type du leader populiste et illibéral en Europe. Son maintien au pouvoir depuis 2010, malgré des détournements de fonds, des atteintes aux libertés et une proximité affichée avec des régimes autoritaires, semblait jusqu’à présent inébranlable. Pourtant, les élections législatives hongroises de ce dimanche ont réservé une surprise : son parti, le Fidesz, a nettement perdu le pouvoir. Ce basculement politique n’est pas anecdotique mais s’inscrit dans un contexte géopolitique en pleine mutation, marqué par la guerre en Ukraine, l’évolution des rapports de force internationaux, et une prise de conscience croissante des citoyens européens face aux dérives autoritaires.


Ce résultat ouvre des perspectives inédites pour l’intégration européenne, la gestion de la crise ukrainienne, la sécurité en Europe, l’équilibre des puissances et la restauration de la démocratie en Hongrie. Il rappelle également que les peuples, même dans des sociétés sous haute pression médiatique et politique, finissent par réagir. L’échec d’Orbán est bien plus qu’une défaite électorale : c’est une triple leçon pour l’ensemble de l’Europe.

 


1.  La réponse immunitaire des sociétés face aux populistes


Le premier enseignement de cette élection est que les électeurs hongrois ont finalement su se libérer de l’emprise d’un discours populiste qui dominait depuis quinze ans. Viktor Orbán a construit son pouvoir sur une rhétorique anti-élites, anti-migrants et anti-UE, tout en entretenant un culte de la personnalité, en contrôlant les médias et en instaurant un régime autoritaire. Pourtant, malgré les tentatives de verrouillage démocratique (réformes judiciaires, capture des institution, clientélisme, modifications des règles électorales...), une partie significative de la population a choisi de tourner la page.


Depuis le début des années 2000, les observateurs se demandent si les sociétés européennes peuvent résister à l’attrait des discours simplistes et des promesses électorales démagogiques. La réponse est désormais claire : les peuples finissent par comprendre les manœuvres et les mensonges des populistes. En Hongrie, la mobilisation électorale a été massive. Les électeurs ont sanctionné nettement un gouvernement qui avait échoué sur le plan économique (inflation galopante, corruption endémique) et sur le plan social (pauvreté, inégalités), et était devenu le cheval de Troie de Vladimir Poutine et Donald Trump au sein des institutions européennes.


Cette réaction s’apparente à une réponse immunitaire collective : après des années de pouvoir sans partage, les citoyens hongrois ont développé une forme d’immunité face au discours d’Orbán. Les scandales (affaires de corruption, détournements de fonds européens, alliances douteuses avec le Kremlin et la Maison blanche) et les outrances verbales ont fini par peser plus lourd que les promesses de stabilité et de souveraineté nationale. Les réseaux sociaux, malgré leur rôle dans la polarisation de la société et la diffusion des infox du gouvernement, ont permis le partage d’informations alternatives aux discours officiels.


Cette leçon doit résonner en Europe, où d’autres partis populistes et eurosceptiques capitalisent sur les frustrations sociales. La Hongrie montre que la résilience démocratique est possible, mais qu’elle exige une vigilance constante. Les partis traditionnels et les institutions européennes doivent désormais travailler à restaurer la confiance dans les valeurs démocratiques, en proposant des alternatives crédibles aux discours simplistes et haineux.

 

2.  Le soutien de Trump n’est plus un atout pour les leaders de la droite radicale


Un autre élément clé de cette défaite est l’évolution du contexte international. Viktor Orbán était un proche de Vladimir Poutine et Donald Trump, dont il partageait les valeurs réactionnaires, les penchants affairistes et le rejet de l’Union européenne.


Orbán a longtemps entretenu des relations ambiguës avec la Russie, allant jusqu’à bloquer à répétition des résolutions et décisions européennes contraires aux intérêts de Poutine, et à l’informer en temps réel des débats au sein des instances de l’Union. Son refus de soutenir militairement l’Ukraine et ses contacts réguliers avec le Kremlin ont fini par le couper des autres États membres de l’UE. En 2024, alors que l’Europe se mobilisait pour soutenir Kiev, la Hongrie est restée à l’écart.


L’Union européenne a longtemps tergiversé face à la Hongrie, en raison des divergences entre partisans de la méthode forte – qui exigeaient des sanctions, telles qu’une suspension des droits de vote de la Hongrie et la fin des financements européens – et ceux du dialogue – qui estimaient qu’il ne fallait pas pousser Orbán dans les bras de Poutine et que le conflit n’était pas une solution. L’Union a fini par conditionner les financements européens au respect des valeurs de l’Union européenne. Cette stratégie s’est montrée efficace vis-à-vis d’un leader qui critiquait sans retenue l’Union européenne, mais finançait sa politique grâce à ses financements.


Comme j’ai eu l’occasion de l’indiquer il y a un an déjà, la réélection de Donald Trump a d’abord présenté une fantastique opportunité pour les leaders de la droite radicale en Europe. Alors que la reconnaissance internationale leur faisait largement défaut, ils bénéficiaient subitement du soutien de Président de la première puissance mondiale. Leur programme se trouvait aussi légitimé : comment, en effet, critiquer des orientations politiques approuvées par la majorité des citoyens Américains ? Enfin, Trump promettait de soutenir activement toutes les formations politiques européennes alignées sur l’idéologie MAGA afin, notamment, de mettre à terre l’Union européenne.

Mais ce parrainage est devenu embarrassant, à mesure que Trump se radicalisait et que les Américains remettaient en cause sa politique, intérieure comme extérieure. En outre, l’agressivité du Président américain à l’égard de ses partenaires européens devenait problématique ; comment, en effet, se réclamer d’un leader qui entendait mettre à terre les Nations européennes ?

 


3.  Il ne faut pas exclure un État de l’UE à cause de ses leaders


En troisième lieu, la défaite d’Orbán rappelle une vérité fondamentale : les citoyens européens ne doivent pas être punis pour les erreurs de leurs dirigeants. L’Union européenne a souvent été critiquée pour son manque de fermeté face aux États membres déviants. Certains, dans les instances européennes et le chancelleries, ont envisagé de pousser la Hongrie à activer l’article 50 du Traité sur l’Union européenne, pour obtenir sa sortie. Pourtant, l’exemple hongrois, après l’exemple polonais, montre qu’il est possible de concilier fermeté et solidarité, dans l’attente d’un changement électoral.


L’UE a imposé des sanctions à la Hongrie pour ses violations de l’État de droit, notamment via le mécanisme de conditionnalité budgétaire. Ces mesures ont eu un impact économique certain, notamment sur les fonds européens destinés aux citoyens. Pourtant, la victoire de l’opposition pro-européenne montre que les Hongrois ont su distinguer la responsabilité de leurs dirigeants de leur appartenance à l’UE. Le succès massif de l’opposition hongroise devrait inciter l’UE à affiner sa stratégie : les sanctions doivent cibler les élites corrompues, et non les populations. Il est possible de soutenir les sociétés civiles et les médias indépendants, tout en maintenant une pression sur les dirigeants. Le cas hongrois – qu’il s’agisse du résultat des élections ou des sondages d’opinion – prouve que les citoyens restent attachés à l’Europe, malgré les dérives de leur gouvernement.


Pour éviter que d’autres États ne suivent la voie de la Hongrie, l’UE doit renforcer ses mécanismes de protection de l’État de droit, tout en développant des canaux de dialogue avec les sociétés civiles. Les fonds européens doivent être conditionnés au respect des valeurs de l’Union, celles qui figurent dans les traités qui ont été ratifiés en pleine connaissance de cause par les États membres, mais aussi utilisés pour soutenir les projets locaux et les initiatives citoyennes.

 


Un espoir pour la démocratie, en Europe et ailleurs


La défaite de Viktor Orbán est bien plus qu’un simple changement de gouvernement : c’est un signal fort pour l’Europe. Elle montre que les peuples peuvent se libérer du joug des populistes, que l’alliance avec des leaders autoritaires peut devenir un fardeau électoral, et que les sanctions européennes peuvent être efficaces sans punir les citoyens. Cette victoire de l’opposition pro-européenne offre une lueur d’espoir pour la restauration de la démocratie en Hongrie et, plus largement, pour la défense des valeurs progressistes, en Europe comme dans le reste du monde. L’échec d’Orbán est un camouflet pour Donald Trump et Vladimir Poutine, qui l’ont soutenu sans compter. C'est un avertissement pour tous les leaders de la droite radicale en Europe, qui se sont engagés à ses côtés. Mais c'est aussi un rappel à l'ordre pour tous les progressistes, qui doivent comprendre que la démocratie n’est pas un acquis, mais une construction permanente, qui exige vigilance, engagement et solidarité.


Olivier Costa

Le second tour des municipales a révélé un paysage politique local qui n’a jamais été aussi fragmenté. Parce que la France compte 34 935 communes de toutes tailles, il était facile pour les responsables politiques de clamer leurs victoires respectives au soir du scrutin. Quelques jours plus tard, les appareils des partis se sont réunis et les masques sont tombés. On peut enfin tirer les leçons de la séquence. Nous en retiendrons trois : l’émiettement du paysage politique local, le rejet des alliances opportunistes, et l’absence de clarification en vue des présidentielles.

 

 

1.     La fragmentation politique nationale a contaminé le local

 

Jusqu’en 2017, la Cinquième République a été gouvernée par deux blocs, la gauche et la droite, composés chacun de deux grandes formations – socialistes et communistes, d’un côté, gaullistes et démocrates-chrétiens, de l’autre. Mais ce schéma a souffert des divisions au sein de ces partis et de l’émergence de nouveaux protagonistes – RN, Écologistes, extrême-gauche… Ces évolutions ont permis à Emmanuel Macron de se faire élire en 2017, et d’achever le dynamitage de la bipolarisation à la française.

 

Cependant, le macronisme ne s’est pas imposé comme une force politique centrale, les partis traditionnels ont résisté, et les extrêmes se sont renforcés. En conséquence, l’Assemblée nationale est émiettée en 11 groupes politiques, et reste dépourvue de majorité. Et plus de 50 responsables politiques ont déjà fait connaître leur intention de se présenter aux élections présidentielles de 2027...

Alors qu'on ne comptait que 23 partis en 1990, il y en a aujourd'hui 652 – en ce inclus les centaines de « micro-partis » que les élus créent pour financer leurs activités politiques ou nourrir leurs ambitions présidentielles. Le nombre de militants n’a, quant à lui, jamais été aussi faible.

 

Désormais, l’émiettement politique qui mine l’Assemblée nationale touche les communes, ou, du moins, les plus grandes d’entre-elles, celles où la campagne met aux prises des listes aux étiquettes politiques bien définies. Tous les partis prétendent avoir gagné, mais tous sont, soit en recul, soit déçus.


 

Bilan du second tour (ne concerne pas les 94% de Communes où un seul tour à suffi)
Bilan du second tour (ne concerne pas les 94% de Communes où un seul tour à suffi)

Les partis les mieux ancrés à l’échelle locale, le PS et LR, voient le nombre de communes qu’ils détiennent baisser, du fait de la concurrence des autres forces politiques parties à la conquête des villes (voir le graphique ci-dessous). Le bilan de ces derniers n’est toutefois pas fameux. Le RN revendique quelques succès, mais il se heurte à un plafond de verre – l’incapacité à mobiliser des électeurs issus des partis modérés – et ses résultats sont sans rapport avec son poids dans l’électorat, puisqu’il est le premier parti de France. LFI est dans une situation symétrique : partant d’encore plus bas, il a pu revendiquer une progression, mais il a perdu les deux seules villes qu’il dirigeait et ses succès sont limités. Renaissance clame également un succès, mais le constat est sans appel : le parti n’a pas réussi à s’ancrer localement, et il disparaîtra sans doute avec le départ d’Emmanuel Macron de l'Elysée. Quant aux Écologistes, qui avaient enregistré des succès remarquables dans les grandes villes en 2020, ils sont en déroute, en raison d’un positionnement politique illisible – notamment vis-à-vis de LFI –, d’un bilan contrasté et des attaques méthodiques dont ils font l’objet depuis quelques années à droite et dans certains médias.


 



Désormais, ce sont trois France politiques qui se dessinent. Il y a celle des grandes villes, qui sont surtout gouvernées par la gauche non-LFI (Paris, Lyon, Marseille, Lille, Nantes, Montpelier, Rennes, Strasbourg, Saint-Etienne, Grenoble…) et le centre et la droite modérée (Bordeaux, Toulouse, Toulon, Le Havre, Reims, Angers…). Elles sont dominées par un électorat aisé et diplômé, sensible au progrès social et sociétal ainsi qu'aux enjeux environnementaux, que l'on retrouve dans toutes les grandes villes des démocraties avancées (Londres, New-York, Münich, Rome, Barcelone, etc.). Il y a celle des villes moyennes, qui sont largement dirigées par Les Républicains et, dans une moindre mesure, le PS. Et il y a celle des villes de la périphérie (banlieues ou territoires en crise économique), où les partis extrémistes rencontrent un succès croissant : le RN, qui capitalise sur le vote des citoyens animés par un sentiment de déclassement et de surdité des élites à leur endroit, et LFI, qui mobilise dans les rangs de la jeunesse et des habitants des quartiers défavorisés.


 

Source: Le Monde / Ministère de l'Intérieur
Source: Le Monde / Ministère de l'Intérieur

 


 

2.     Les électeurs n’apprécient pas les alliances contre-nature

 

Certains anticipaient de nombreuses fusions entre des listes LR et RN, à la faveur de la montée en puissance du parti de Jordan Bardella et de l’évolution des positions des militants LR, désormais favorables à ce rapprochement. Mais elles n’ont pas eu lieu ; on ne peut que mentionner le cas de Nice, où Eric Ciotti, allié du RN, a été élu avec le soutien tacite de Bruno Retailleau, le patron des Républicains, qui n’a pas appelé à voter pour le candidat Horizons Christian Estrosi. Cette perspective de fusion des droites a néanmoins alimenté un récit « antifasciste », destiné à justifier les alliances entre les listes de la gauche unie, conduites par le PS ou les Écologistes, et les listes LFI concurrentes, et ce malgré l’engagement pris par Olivier Faure et d’autres leaders de gauche de couper les ponts avec les Insoumis.


Ce revirement a été mal perçu par les électeurs de gauche, qui se sont laissé tenter par l’abstention ou le vote pour des listes du centre et de la droite. Les analyses détaillées des résultats dans les grandes villes où ces attelages ont été défaits montrent une importance déperdition de voix entre les deux tours. Le phénomène n’est pas nouveau. Il faut se souvenir qu’en 2020, nombre de grandes villes avaient été conservées ou conquises par la gauche alliée aux écologistes en réaction à des alliances de second tour entre des candidats macronistes et Les Républicains – comme à Strasbourg, Bordeaux ou Clermont-Ferrand.

 

Les sondages montrent que les alliances des partis de gauche avec LFI sont massivement rejetées, y compris par les militants du PS. Celles entre LR et le RN sont vues plus favorablement par les militants de droite, mais jugées durement par les autres citoyens. Ces réticences mettent le PS et LR dans une situation inextricable en vue des présidentielles. En effet, certains estiment que, sans alliance avec les partis radicaux, les prochaines législatives (mais aussi départementales et régionales) risquent d'être un désastre pour le PS comme pour LR. Mais ces alliances suscitent des conflits au sein des deux partis, et si les candidatures aux présidentielles s'y multiplient, il est probable que le second tour verra s’affronter Jean-Luc Mélenchon et Jordan Bardella, et que le leader du RN l’emportera.

 


3.     Les municipales ne clarifient pas le jeu pour les présidentielles

 

De nombreux responsables politiques et commentateurs espéraient que les municipales clarifient la situation politique à l’échelle nationale. A l’approche des présidentielles, tout scrutin est en effet une opportunité de mesurer les forces en présence, mais les résultats complexes des municipales ne permettent pas de tirer un bilan univoque de la situation.

 

À l’exception des formations extrémistes – LFI, RN et Reconquête ! – aucune n’a de candidat pressenti pour les présidentielles. Les partis ne s’entendent même pas sur la procédure de désignation. Chez Les Républicains, on hésite entre une primaire fermée (réservée aux candidats du parti et aux adhérents), une primaire semi-ouverte (ouverte aux candidats des autres formations du centre et de la droite, mais tranchée par les seuls adhérents) et la désignation directe du candidat par les adhérents. Dans les rangs de LR certains, comme Laurent Wauquiez et David Lisnard (qui vient de quitter le parti pour cette raison), plaident pour une primaire ouverte, qui inclurait les centristes et Sarah Knafo. Au sein de la gauche non-insoumise, c’est la cacophonie : le PS n’a pas participé à la dernière réunion inter-parti sur le sujet, et son Premier Secrétaire est très contesté en interne au sujet de son attitude vis-à-vis de LFI.

 

Dans les deux camps, la question des alliances reste entière : LR doit-il s’entendre avec les autres partis du centre et de la droite en vue d’une candidature unique ? Ou envisager une alliance avec le RN – comme le prône Eric Ciotti ? Le PS doit-il couper les ponts avec LFI ou ressusciter le NFP en vue des prochaines législatives ? Doit-il participer à une primaire de la gauche ? Si oui, doit-elle inclure LFI ? Faut-il, au contraire, envisager des contacts avec les partis du centre et de la droite modérée, et créer un Front républicain contre, à la fois, LFI et le RN ?

 

Les divisions sont profondes et entretiennent une confusion propice à la multiplication des candidatures. Deux rationalités s’affrontent, et la synthèse n'est pas proche. Fondamentalement, les partis auraient intérêt à s’entendre rapidement, pour limiter le nombre des prétendants et permettre à leur candidat de débuter sa campagne tôt et de se faire connaître. Les piètres résultats d’Anne Hidalgo (1,75%), Valérie Pécresse (4,78%), Yannick Jadot (4,63%) et Fabien Roussel (2,28%) en 2022 plaident en ce sens. Cela étant, personne ne veut faire le premier pas et la première concession, et les nombreux outsiders savent qu’ils ne pourront tirer leur épingle du jeu que dans la confusion et le chacun pour soi. François Hollande et Emmanuel Macron, que personne ne voyait à l'Elysée six mois avant les élections de 2012 et 2017, peuvent en témoigner…

 

 

Olivier Costa

Dernière mise à jour : 20 mars

Olivier Faure, le patron du PS, comme de nombreux autres leaders de gauche, l’avait affirmé haut et fort : « Il n’y aura pas d’accord national avec LFI lors des municipales ». C’était la conclusion inévitable des dérapages répétés de Jean-Luc Mélenchon, jugés antisémites et communautaristes, de ses violentes attaques contre ses partenaires du NFP, et de sa complaisance vis-à-vis des groupuscules dits « antifascistes ». Mais, dans la perspective du second tour des municipales, de nombreuses listes de gauche ont choisi de faire néanmoins alliance avec les insoumis. Comment expliquer ce revirement ? J'ai remanié ce post pour le think tank Telos: https://www.telos-eu.com/fr/fusion-technique-listes-crise-democratie.html

 

Le Premier Secrétaire du Parti Socialiste Olivier FAURE participe au meeting unitaire des partis de gauche contre la réforme des retraites, à la Bourse du Travail de Saint-Denis, mercredi 11 décembre 2019.  Parti Socialiste, Licence Creative Commons
Le Premier Secrétaire du Parti Socialiste Olivier FAURE participe au meeting unitaire des partis de gauche contre la réforme des retraites, à la Bourse du Travail de Saint-Denis, mercredi 11 décembre 2019. Parti Socialiste, Licence Creative Commons


Pourquoi fusionner les listes ?

 

Au second tour des élections municipales, seules les listes ayant obtenu au moins 10% des suffrages exprimés peuvent se présenter. Mais les membres de toutes celles qui ont fait plus de 5% des voix peuvent être candidats. Concrètement, cela veut dire que des listes ont la possibilité de fusionner en vue du second tour. Les candidats de celles qui ont fait entre 5 et 10% peuvent essayer d’intégrer la nouvelle liste, ou se retirer. Ceux des listes qui ont fait plus de 10% mais ne semblent pas en capacité de l’emporter, peuvent eux aussi négocier la fusion avec une liste mieux placée, ou maintenir leur liste, ou encore la retirer. En temps normal, c’est la liste qui a emporté le plus de suffrages dans un camp politique qui conserve le leadership, mais pour obtenir la fusion, elle doit faire de la place à des membres d’une ou plusieurs autres listes, et adapter son programme et son discours.

 

Cette possibilité existe car, dans les villes moyennes et grandes, le nombre de listes est souvent important. Le seuil pour accéder au second tour étant bas, plusieurs listes peuvent briguer les votes d’une même famille politique. Cette année, à l’issue du premier tour, on compte ainsi potentiellement 43 quinquangulaires (cinq listes qualifiées), 5 sexangulaires (six listes qualifiées) et même une septangulaire (sept listes qualifiées). Ces situations engendrent un débat confus, et la mairie peut alors être emportée, un peu par hasard, par la liste qui a fait le moins mauvais score.

 

Eviter les résultats paradoxaux

 

Cette dispersion peut aussi aboutir à des résultats paradoxaux. Imaginons une ville où 70% des électeurs seraient de gauche, mais où il y aurait au second tour trois listes de gauche et une seule de droite. Les voix de la gauche se disperseraient entre ces trois listes (disons : 28%, 25% et 17% des voix), tandis que celle de droite bénéficierait des 30% restants. Dans cette configuration, la droite gagnerait les élections et bénéficierait d’une nette majorité, puisque le mode de scrutin prévoit que la liste arrivée en tête obtient 50% des sièges plus sa part du reste, soit un total de 65%. La gauche, elle, n’obtiendrait que 35% des sièges, alors qu’elle totalise 70% des suffrages…La fusion des listes permet d’éviter ce genre de situation. Mais elle a un prix. La liste nouvelle doit souvent faire campagne sur un programme de compromis. Il faut aussi décider qui sera la nouvelle tête de liste et congédier une partie des candidats du premier tour. En effet, si deux listes fusionnent, il y a par définition deux fois trop de candidats… Mais cette possibilité permet de clarifier l’offre politique. Les citoyens n’ont en effet pas la possibilité de s’entendre collectivement pour décider de privilégier telle ou telle liste de leur sensibilité, si plusieurs sont au coude-à-coude. L’expérience montre qu’en cas de maintien de plusieurs listes d’un même camp, il existe un vote utile en faveur de la mieux placée, mais que cela ne suffit pas à lutter contre la dispersion des voix.

 

C’est pourquoi, les listes politiquement proches se ménagent habituellement pendant la campagne du premier tour, pour rendre possible une fusion en vue du second. Il convient que les candidats expliquent que leur programme est meilleur que celui des autres, qu’ils sont plus capables qu’eux de gérer la ville, mais sans créer de conflits irrémédiables. Les listes ont en effet moins de 48 heures pour trouver un accord à l’issue du premier tour, et si les critiques ont été trop virulentes, les négociations sont impossibles. Cette perspective contribue aussi à la qualité du débat démocratique, en limitant les outrances pendant la campagne du premier tour.

 

Pas d’accord national avec LFI…

 

En vue des municipales de 2026, Olivier Faure, le patron du PS, avait annoncé qu’il n’y aurait pas de fusion avec LFI. Les multiples dérapages de Jean-Luc Mélenchon, la position ambiguë du parti sur le recours à la violence en politique et la virulence des attaques des insoumis à l’égard des socialistes – souvent assimilés au bloc « fasciste » ou qualifiés de petits bourgeois – rendaient de tels accords désormais impossibles. Cette prise de position visait aussi à rassurer les électeurs de la gauche modérée, qui ne se reconnaissaient plus dans le Nouveau Front Populaire, et dont beaucoup craignaient de s’engager pour des candidats réputés mesurés pour découvrir, au soir du premier tour, qu’ils s’allieraient avec des candidats insoumis. En l’absence de perspective d’accord, la campagne a été particulièrement rude entre LFI et les autres partis de gauche.

 

Cela étant, dans quasiment toutes les grandes villes françaises où LFI était en mesure de se maintenir, les listes d’union de la gauche sur lesquelles le PS figurait ont choisi de fusionner avec les listes LFI : Brest, Limoges, Lyon, Toulouse, Avignon, Besançon, Tours, Clermont-Ferrand, Nantes, Grenoble, et même à Tulle – fief de François Hollande, opposant déclaré à toute fusion. En somme, partout sauf à Paris, Lille, Marseille. A Bordeaux, LFI ne pouvait pas se maintenir au second tour, et le candidat écologiste n’avait donc aucun intérêt à les accueillir sur sa liste. A Strasbourg, les Ecologistes ont fusionné avec LFI contre la candidate du PS, arrivée en tête; celle-là a été désavouée par le PS pour avoir fait une place sur sa liste à un candidat centriste – à croire que le PS se soucie davantage de ménager les susceptibilités des insoumis que de faire gagner ses candidats...

 

Des justifications diverses

 

Les artisans de ces fusions ont avancé diverses justifications. Certains ont fait valoir que tous les candidats LFI ne cautionnent pas les dérapages de Jean-Luc Mélenchon et sa stratégie du conflit permanent, et qu’il existe des configurations locales où des candidats des divers partis de gauche travaillent au quotidien et font cause commune contre la droite. Certains élus locaux n’ont ainsi pas attendu le soir du premier tour pour critiquer la position d’Olivier Faure qui, après avoir tout accepté de Jean-Luc Mélenchon ces dernières années, entendait se racheter une dignité en faisant des promesses qui concernaient d’autres que lui.

 

Mais ce n’est pas le cas le plus général, et beaucoup de têtes de listes de la gauche avaient expliqué que la fusion avec LFI était exclue – tel le maire sortant de Brest, François Cuillandre, qui estimait que « fusion égale confusion ». En outre, on note qu’aucune des têtes de liste LFI concernées par les fusions n’avait pris ses distances avec Jean-Luc Mélenchon ou condamné ses dérapages. En somme, ce dernier avait raison lorsqu’il déclarait, lors du meeting de Bondy le 4 mars dernier : « Les socialistes ? Ils ne vont pas nous coûter trop cher, je pense, à acheter pour le deuxième tour ! »

 

Certains candidats ont aussi invoqué la nécessité de faire barrage à l’extrême-droite. Mais l’argument est peu convaincant. Le RN n’est en effet en situation de l'emporter qu’à Marseille, où Benoît Payan a refusé la fusion, et il n’y a pas eu d’alliance entre les candidats de droite et ceux de l’extrême-droite. L’idée qu’il faudrait défaire coûte que coûte une droite fasciste tombe à plat, même s’il est brandi par les protagonistes de fusions à gauche qui visent à défaire des candidats de la droite de gouvernement. En outre, lutter contre la droite radicale peut se faire dans le cadre d’un Front Républicain, comme aux législatives de 2022 et 2024 ; lorsqu’il y avait une triangulaire avec un candidat RN, le candidat républicain le moins bien placé s’était retiré au bénéfice du troisième. C’est ce qu’a choisi de faire Sébastien Delogu à Marseille, pour éviter que la municipalité ne tombe aux mains du RN.

 

Les fusions "techniques"


Là où les relations locales entre les partis de gauche et LFI étaient mauvaises, mais où la fusion s’est néanmoins opérée, les candidats ont parlé de « fusion technique ». En somme, elle n’impliquait aucune discussion sur le programme, aucune démarche commune et aucune volonté de gouverner ensemble. Je cite Le Monde (16 mars 2026) pour ce qui concerne Nantes : « La maire PS sortante, Johanna Rolland, a signé un accord de fusion technique avec la liste de La France insoumise porté par William Aucant, arrivé troisième, a-t-elle annoncé dans un communiqué. Dans cet accord, dix sièges reviendraient aux ‘insoumis’ nantais qui s’engagent à soutenir la maire de Nantes, alliée aux écologistes, dans ce second tour. Des ‘insoumis’ qui siégeront néanmoins dans l’opposition municipale ». En somme, la maire sortante monnaie sa réélection contre l’attribution de 10 sièges de conseillers municipaux à des candidats LFI. Ils intègrent sa liste, mais font campagne de manière séparée, puis s’en iront siéger dans l’opposition. Certains candidats ont refusé de cautionner ce type de stratégie, et Place Publique comme le Parti Radical de Gauche ont demandé à leurs adhérents de quitter les listes fusionnées avec LFI.

 

On a connu une situation similaire au Parlement européen, à une époque où les Radicaux italiens, pro-européens et de gauche, se sont alliés aux élus d’extrême-droite, notamment du RN, pour former un « groupe technique ». Il s’agissait pour les députés de ces deux familles politiques très éloignées de bénéficier des avantages liés à l’appartenance à un groupe, sans remplir les conditions pour en créer un. Le Parlement européen s’est finalement opposé à la manœuvre et la Cour de justice lui a donné raison. Les enjeux étaient toutefois limités, puisque ce groupe était très minoritaire et ne gouvernait rien. En l’occurrence, avec les « fusions techniques » entreprises dans de nombreuses grandes villes par la gauche et LFI, ils sont plus importants, car ce qui se joue c’est le résultat de l’élection. Le plus souvent, les têtes des deux listes fusionnées sont en effet motivées par le partage du pouvoir, à toi le poste de maire, à moi celui de la métropole – comme à Limoges ou à Toulouse.

 

Qu'en pensent les électeurs?


Si l’on emprunte ce chemin escarpé, on peut imaginer toutes les dérives. Celle d’une ville où des listes minoritaires, qui ne s’entendent sur rien et ont des programmes totalement opposés, font liste commune au second tour pour conquérir la mairie, sans que les électeurs ne sachent quelle politique sera menée. Mais il semble qu’aujourd’hui il est plus important pour certains de conserver la majorité dans une ville que de défendre leurs idées et leurs valeurs. Quand la politique devient un métier, quand certains élus n’ont jamais exercé de profession en dehors de ce monde, et ne sauraient donc comment gagner leur vie en cas d’échec, quand la politique devient aussi une ressource pour l’entourage de ces personnes, via des emplois, des logements ou des prestations, tous les moyens sont bons pour ne pas être délogé de son siège. L’éthique viendra après.

 

Les électeurs, on le sait, désapprouvent l’idée d’une fusion avec LFI. L’enquête « Comprendre le vote des Français » (France Télévisions / Radio France) conduite avant les municipales indique que trois sondés sur quatre s’y opposaient, et que seuls 36% des sympathisants socialistes y étaient favorables. Dans les villes où la fusion a néanmoins eu lieu, ces citoyens seront face à trois options également insatisfaisantes : voter pour la liste fusionnée, en validant ainsi des arrangements qu’ils désapprouvent ; voter pour une autre liste, en contradiction avec leurs idées ; ou s’abstenir.

 

Quel destin pour le PS ?

 

Au sein du PS, deux lignes s’affrontent sur le sujet depuis longtemps, mais les partisans d’un nouveau rapprochement avec LFI l’ont visiblement emporté. Ces responsables se soucient apparemment peu de ce que pensent leurs électeurs et de l’impact que leur stratégie aura sur la crédibilité du parti. Il semble qu’ils aient renoncé à l’idée de gouverner le pays, voire de présenter un candidat à la présidentielle – ce qui ferait les délices de Jean-Luc Mélenchon. Apparemment, seule compte la préservation des bastions locaux du parti, qui permettent aux élus socialistes de vivre de la politique et de préparer dans les meilleures conditions les élections départementales, régionales, législatives et sénatoriales qui sont essentielles à la survie des cadres du parti. Dit plus poliment, le PS entend rester l’une des deux forces qui dominent la vie politique locale.

 

Qu’on me comprenne bien. Je fais partie des (rares) politologues français qui ne passent pas leur temps à vilipender les élus et à dénoncer le complot des élites contre le peuple, et qui n’ont pas une mauvaise image des responsables politiques en général. J’en connais de nombreux, et j’admire leur dévouement, leur force de caractère, leurs compétences, souvent, et leur capacité à faire fi de l’ingratitude des citoyens et à endurer un microcosme particulièrement dur. Certains sont sans foi ni loi, n'ont ni convictions ni valeurs, et ne sont là que par goût du pouvoir ou de l'argent, mais ils ne sont qu'une minorité. S’agissant de l’attitude du PS, il faut rappeler que d’autres partis avant lui ont été contraints à des choix stratégiques difficiles, ou ont décidé de se replier à l’échelle locale – où ils ne survivent qu’à force d’alliances discutables et de petits arrangements. Les Républicains seront peut-être amenés un jour à faire de même, en nouant des alliances de second tour avec l’extrême-droite. Mais, force est de constater que tel n’est pas le cas aujourd'hui, et qu’il est donc cocasse d’entendre des élus socialistes et écologistes justifier leur alliance avec LFI au nom de la lutte contre une droite de gouvernement qui deviendrait fasciste… Il reste que l’épisode des « fusions techniques » n’est pas anodin, et qu’il fera du mal au PS comme à la démocratie.

 

Olivier Costa

 

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