top of page

Blog

Dans ce blog, je publie régulièrement des textes sur des sujets d'actualité. J'en reprends certains en anglais.

Rechercher
Jordan Bardella au Parlement européen, mai 2022. Photo : Parlement européen. License Creative Commons.
Jordan Bardella au Parlement européen, mai 2022. Photo : Parlement européen. License Creative Commons.

 

La politique est-elle le seul domaine où l’incompétence et l’inexpérience seraient des atouts ? Ceux qui espèrent l’arrivée de Jordan Bardella à l’Élysée aiment à le penser. Alors que personne ne confierait son appendicite à un apprenti charcutier ou son installation électrique à un avocat, ils défendent l’idée que gérer un pays ne nécessite ni expérience ni connaissances, et qu’un novice ne peut pas faire pire que les gouvernants actuels. Retour sur une rhétorique qui repose une fragile série d’approximations et d’inexactitudes.

 

 

L’opération séduction de Jordan Bardella vis-à-vis des lecteurs de la presse à sensation et du patronat ne lui a pas été très bénéfique. Les premiers se sont rendu compte qu’il mène une vie totalement déconnectée de la leur : il gagne 20 fois le smic, fréquente une héritière richissime, et estime le coût d’un plein à « 20 ou 25 Euros ». Côté patronat, on s’inquiète de son incompétence en matière d’économie et de géopolitique, on s’effraye d’un programme plein de contradictions et on s’interroge sur les constants louvoiements du parti.

 

Les soutiens de Jordan Bardella ont lancé une contre-offensive, qui s’appuie sur quatre arguments typiques de la rhétorique populiste : 1. le pays est en ruine ; 2. les gens qui le gouvernent sont responsables de cela ; 3. il est temps de donner leur chance à d’autres personnes ; 4. on ne peut pas réserver les fonctions électives aux diplômés des grandes écoles. Le problème est que ces quatre affirmations sont inexactes.

 

 

1.     « La France est en déclin »

 

Les Français aiment se plaindre et affectionnent le scepticisme en toute chose. Un héritage cartésien mal compris leur laisse penser que douter de tout et critiquer sans nuance sont des signes de lucidité et d’intelligence. A l’étranger, on s'irrite de ce trait de caractère des Français, vu comme un mélange d’immaturité et de cynisme. En effet, comment les Français peuvent-ils se plaindre chaque jour alors qu’ils font partie des gens les plus riches du monde, jouissent de toutes les libertés, bénéficient d’une protection sociale des plus généreuses et de la gratuité de nombreux services publics, et habitent un pays qui est la première destination touristique mondiale en raison de son climat, de ses paysages, de sa gastronomie, de sa culture et de son patrimoine ? Dans quel pays vit-on mieux qu’en France ? Que faudrait-il aux Français pour qu’ils cessent de tout voir en noir ?

 

Par ailleurs, quels sont les indicateurs objectifs qui laissent penser que tout va si mal en France et que le pays connaît un déclin vertigineux ? Certes, le rang de la France est contesté. L'ère de la croissance sans fin est révolue. D’autres pays connaissent (enfin) un développement économique, démographique, géopolitique et militaire. Mais ce phénomène de déclassement relatif touche toute les anciennes puissances, notamment européennes, et ne saurait être imputé aux gens qui nous gouvernent. De nombreux États, qui n’ont jamais connu la prospérité, se développent et la part du gâteau qui revient aux nations les plus favorisées se réduit logiquement. Mais la France, qui compte moins d’un pourcent de la population mondiale et moins d’un demi-pourcent de la surface émergée du globe, ne s’en tire pas si mal, quel que soit l’indicateur retenu.

 

Le pays connaît des problèmes. La société évolue et se transforme. Les hiérarchies sociales sont bousculées. L’avenir semble incertain, voire sombre. Les inégalités de patrimoine et de revenus deviennent préoccupantes et le pouvoir d’achat d’une bonne partie de la population s’érode. Les citoyens sont saisis par l’angoisse, face au déclin économique, industriel, culturel, environnemental, sécuritaire, social. Mais ces phénomènes touchent tous les pays développés, et rien n’indique que notre pays soit plus concerné ou moins résilient que ses voisins.

 

 

2.     « Les gens qui nous gouvernent sont responsables de tous nos malheurs »

 

Le deuxième argument récurrent des populistes est que les personnes qui nous gouvernent sont à l’origine de tous nos malheurs. C’est particulièrement vrai en France, où chacun se plaît à tenir les élus pour responsables de tout – insécurité, pouvoir d’achat, inflation, dérèglement climatique, tensions internationales – et attend de l’État qu’il pourvoit à chaque besoin. Certes, les personnes qui exercent le pouvoir doivent être comptables de leur action et, souvent, ils ont soit trop promis, soit trop peu fait. Il est aussi vrai que la logique électorale les pousse à de mauvais choix : plutôt que de mener de grands projets qui nourriront la prospérité du pays dans deux ou trois décennies, ils donnent la priorité à des politiques clientélistes et à la satisfaction des revendications du moment. Mais, chaque citoyen est responsable de cette situation, car personne ne veut faire de sacrifice. En outre, les électeurs privilégiant généralement les candidats qui promettent de raser gratis, et non ceux qui annoncent des réformes douloureuses, la responsabilité est collective.

 

S’ajoutent à cela les crises qui se succèdent sans discontinuer depuis vingt ans. L’époque n’est plus à l’action et à la planification, mais à la réaction et à la gestion des urgences, qui constituent autant de bonnes raisons de lâcher encore un peu de lest et de remettre les réformes à des temps meilleurs. Crise financière, mouvement des gilets-jaunes, COVID, guerre en Ukraine, tensions avec les Etats-Unis et la Chine, flambée du prix du pétrole… il y a toujours des motifs de ne pas s’attaquer aux vrais problèmes et de laisser filer les déficits. Mais les élus ne sauraient être tenus pour responsables de phénomènes qui leur sont extérieurs (dérèglement climatique, globalisation, concurrence internationale, conflits…) et des défaillances personnelles de chacun.

 

 

3.     « L’extrême-droite ne peut pas faire pire que les autres… »

 

Le troisième argument des partisans du RN consiste à dire que ses leaders n’ont jamais eu l’occasion de montrer ce dont ils sont capables, et qu’ils ne peuvent faire moins bien que les autres. Voire. A l’échelle municipale, l’expérience a été faite, et elle a souvent été désastreuse. A l’heure actuelle, plus de 80 élus du RN ont des ennuis avec la justice, en raison de leur tendance à confondre l’argent public et le leur, et à faire abstraction des règles relatives aux conflits d’intérêts. Marine Le Pen et d'autres ont été lourdement condamnés pour avoir détourné 4 millions d'Euros dans l'affaire des assistants fantômes du Parlement européen. Jordan Bardella a échappé miraculeusement à cette affaire, qui le concernait également.


Poule examinant un couteau. Crédits: Mistral.
Poule examinant un couteau. Crédits: Mistral.

L'extrême-droite n'a pas gouverné la France depuis la collaboration, mais les responsables de cette famille politique qui se sont fait élire en Hongrie, aux Etats-Unis ou en Argentine ont échoué sur tous les plans : inflation, croissance, chômage, pouvoir d’achat, sécurité, déficits, relations internationales… Ils se sont aussi illustrés par leur désir de s’accrocher au pouvoir, en faisant reculer les libertés publiques, les droits de l’opposition, l’indépendance des médias et celle des juges, et en sombrant souvent dans un affairisme décomplexé.

 

Les populistes vantent pourtant le dynamisme et l’efficacité des leaders à poigne que sont Trump, Poutine ou Milei. Comme le dirait Bardella : « Quelle énergie ! ». Certes, ils sont capables d’agir vite et fort, et n’ont pas à s’embarrasser de l’avis des parlementaires, des experts, des juges et des électeurs pour prendre leurs décisions. Mais est-ce réellement appréciable ? Les citoyens russes sont-ils heureux de la décision de Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine ? Les Américains approuvent-ils les aventures militaires absurdes de Donald Trump en Iran et ses attaques contre la science ? Les Argentins sont-ils convaincus de l’efficacité des réformes économiques de Javier Milei ? L’enrichissement sans limite de ces leaders et de leurs amis profite-t-il à la population ? Au-delà des discours, il existe des indicateurs objectifs de la performance de ces dirigeants, et ils ne sont pas bons.

 

 

4.     « Il n’y a pas besoin de diplôme pour gouverner »

 

Reste un dernier argument : les gens qui nous gouvernent depuis la seconde guerre mondiale sont tous issus des mêmes écoles et défendent tous la « pensée unique ». Leur approche ayant échoué, il faudrait laisser leur chance à des gens qui ont un autre profil, proposent des options alternatives et sauront peut-être mieux répondre aux attentes du peuple. Certes, l’establishment politico-médiatique fait valoir qu’ils n’ont pas les compétences et l’expérience requises, mais ne faut-il précisément pas en finir avec les énarques aux idées étroites ?

 

Soit. Mais pourquoi la compétence serait-elle inutile en politique alors qu’elle est cruciale dans tous les autres domaines d’activité ? Si un patient n’est pas satisfait du résultat de son opération du genou, va-t-il demander à un charcutier, un marabout ou une cosmétologue de procéder à une nouvelle intervention ? Sans doute pas. De même, si un avion s’est écrasé parce que le pilote avait mal géré sa trajectoire, va-t-on remplacer les commandants de bord par des conducteurs d’engins de chantier, des fleuristes ou des notaires ? C’est peu probable.

 

Les populistes feront valoir que les choses sont différentes en politique, car la démocratie implique que tout citoyen doit pouvoir accéder à des fonctions électives. C’est exact : chaque électeur est réputé capable de siéger dans un conseil municipal ou à l’Assemblée nationale, même s’il n’a aucune compétence ou expérience en matière d’action publique. Il existe d’ailleurs de nombreux élus qui ne comprennent pas grand-chose au fonctionnement de leur institution et aux textes qu’ils sont appelés à voter, et cela n’engendre pas de catastrophe immédiate.

 

Mais la situation est toute autre pour les mandats exécutifs. Le maire d’une grande ville, le président d’un Conseil régional ou le président de la République doit chaque jour arbitrer, négocier, proposer, diriger. Cela requiert des compétences et des connaissances spécifiques, qui peuvent s’acquérir à l’université ou dans les grandes écoles, ou par l’exercice préalable d’autres mandats ou d’autres fonctions. Tous les responsables de premier plan ne sont pas bardés de diplômes, mais ils ont tous appris le métier au fil de leur carrière politique, et n’ont accédé à des postes-clés qu’après avoir exercé divers mandats. En tout état de cause, il importe que les responsables de l’exécutif aient une bonne connaissance des institutions qu’ils dirigent, des politiques publiques qu’ils proposent, et des grands enjeux du moment. A défaut, ils vont multiplier les décisions hasardeuses ou néfastes, ou n’être que les pantins de leur entourage, d'intérêts privés ou de puissances étrangères. En somme, la politique ne devrait pas être un métier, mais il faut du métier pour la pratiquer à un certain niveau. Une fois encore : ni la théorie de la démocratie, ni le droit constitutionnel ne prescrivent de réserver les fonctions électives aux diplômés, mais un citoyen soucieux de ses intérêts devrait réfléchir à deux fois avant de donner sa voix à un candidat inexpérimenté ou ignare.

 


En haute-mer, on ne confie pas la barre à un plaisancier

 

Les responsables des partis de la droite radicale se distinguent par de piètres cv, par des expériences professionnelles squelettiques, et par un dilettantisme assumé. Pour reprendre l’exemple de Jordan Bardella, de quelles compétences peut-il se prévaloir ? Il est allé à l’université mais n’y a obtenu aucun diplôme. Il a ensuite enchaîné les postes plus ou moins fictifs au service d’élus du RN. Il se distingue depuis 2019 comme l’un des députés les moins actifs et les moins présents au Parlement européen – accaparé qu’il est par les meetings, les médias et les mondanités. Il est incapable de répondre aux questions les plus simples des journalistes, ignore que le gazole et le diesel sont le même carburant, confond l’Iran et l’Irak, et ne comprend rien aux grandes notions économiques. En toute chose, il se contente de blâmer les étrangers, les élites et l’Union européenne, et d’ânonner les éléments de langage préparés par ses coachs. En quoi serait-il capable de gouverner la France et de trouver des solutions aux problèmes qu’elle affronte ? L’imagine-t-on trancher des dossiers épineux ? Veut-on lui confier la responsabilité de l’arme nucléaire ? Quelle serait sa crédibilité face aux grands de ce monde ?

 

En neurochirurgie, aux échecs, en mécanique ou au ski alpin, l’improvisation et les approches alternatives ne fonctionnent pas, et le talent inné n’existe pas. Il n’y a aucune raison pour qu’il en soit autrement en politique.


Olivier Costa

 


Jordan Bardella, le président du RN, soigne son image de présidentiable, multipliant les apparitions dans la presse à sensation et les rencontres avec les grands patrons. Cette stratégie de dédiabolisation cache toutefois mal une absence de compétences et un programme lacunaire. Le RN a en effet construit son succès sur la capacité de ses leaders à ne jamais prendre position sur rien, si ce n’est pour dénoncer « le système » et l’échec des gouvernants. Il est grand temps que le débat porte sur le programme et les propositions.

 

 

Jordan Bardella au Parlement européen, mai 2022. Photo : Parlement européen. License Creative Commons.
Jordan Bardella au Parlement européen, mai 2022. Photo : Parlement européen. License Creative Commons.

 

 

Le gendre idéal confronté aux grands patrons

 

A un an des élections présidentielles, deux constats s’imposent : Jordan Bardella est en tête des intentions de vote et les partis de gouvernement sont incapables de s’entendre pour limiter le nombre de leurs candidats. Toutes les conditions semblent réunies pour que le leader du RN emporte le scrutin. Dans cette perspective, M. Bardella soigne son image de gendre idéal, en faisant connaître le joli minois de sa compagne par la presse pipole, et se rapproche des milieux économiques, dont il aimerait gagner la confiance. Plusieurs rencontres et déjeuners ont ainsi eu lieu entre les responsables du RN et des grands patrons.Ces derniers sont des gens discrets et prudents, qui veulent éviter de se fâcher avec le possible prochain locataire de l’Élysée et ses potentiels futurs ministres. Néanmoins, il ressort de leurs conversations et déclarations « off » qu’ils n’ont été impressionnés ni par la vivacité d’esprit de leurs interlocuteurs, ni par leur connaissance des dossiers, ni par le sérieux de leur programme économique. De nombreux experts l’ont analysé point par point, et ont souligné ses carences et contradictions. Les réseaux sociaux se sont emballés autour de déclarations prêtées à Patrick Martin, le président du Medef, au sujet du piètre niveau en économie et en géopolitique de Jordan Bardella.

 

La compétence compte-t-elle en politique ?

 

Les soutiens du candidat du RN ont hurlé à la manipulation et à la fake news. Mais, que ces propos aient été tenus ou pas, il est grand temps que l’on se penche sérieusement sur ce qu’il entendrait faire une fois au pouvoir, et que le débat public porte, non plus sur sa romance princière, mais sur sa capacité à gouverner le pays, puisque telle est sa prétention.

 

Certes, la politique n’est pas qu’affaire de savoir et de compétences. Certains grands leaders n’étaient pas bardés de diplômes et, inversement, les forts en thème n’ont pas toujours brillé quand ils étaient au pouvoir. Cela dit, quand on veut gouverner, il est utile de connaître le fonctionnement des institutions publiques et de maîtriser les grands dossiers qu’elles doivent gérer. Quelle est la différence entre un décret et une loi ? A quoi sert le Conseil d’État ? Comment se calcule le PIB d’un pays ? Pourquoi la dette publique pose-t-elle problème ? Que dit l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord ? Quelle est la différence entre le chiffre d’affaires et le bénéfice d’une entreprise ? Où en est-on de la décarbonation de l’économie française ? Quelles sont les conséquences économiques et géopolitiques du blocage du Détroit d’Ormuz ? A toutes ces questions, un responsable politique doit être capable de répondre autrement qu’avec des phrases de media training.

 

Les leaders du RN n’ont jamais démontré une telle capacité. Certes, ils ne sont pas les seuls, et il y a des élus peu compétents dans tous les partis. Mais s’ils se contentent de s’agiter dans les médias, les manifestations ou les travées de l’Assemblée nationale, peu importe. La situation est plus préoccupante s’agissant de Jordan Bardella et Marine Le Pen, qui sont aux portes du pouvoir. Ils ont été des étudiants médiocres, n’ont jamais eu d’activité professionnelle autre que la politique, et sont très peu impliqués dans le travail des institutions auxquelles ils appartiennent. Il en va de même de la plupart des élus du RN qui pourraient entrer au gouvernement, dont les cv n’impressionnent pas et qui n’ont jamais tenu des propos particulièrement inspirants.

 

Longtemps, les responsables du RN ont justifié leur manque de compétence et d’expérience par leur probité et leur capacité à traduire les préoccupations du peuple. Mais chacun sait qu’ils sont désormais empêtrés dans toutes sortes d’affaires mettant en cause leur mauvaise gestion de l’argent public et leur tendance à se l’accaparer. En outre, personne ne peut croire qu’ils connaissent le quotidien des Français les plus modestes : Mme Le Pen a hérité de son père une fortune considérable, tandis que Jordan Bardella, qui cumule ses fonctions de député européen et de président du RN, gagne 25 ou 30.000 Euros brut par mois et fréquente une princesse richissime.

 

Au RN, des leaders très taiseux

 

Comment alors expliquer la cote de popularité dont jouissent Jordan Bardella et Marine Le Pen ? D’abord, ils surfent sur la vague populiste qui déferle sur toutes les démocraties avancées, et se nourrit de la peur du déclin. Ensuite, ils se distinguent par leur capacité à ne jamais rien dire qui puisse déplaire à la plupart des Français. Depuis que le RN a entrepris sa stratégie de dédiabolisation, ses responsables ne se prononcent plus sur rien. Afin d’éviter de dire des âneries, de s’aliéner tel ou tel groupe de la population, ou d’être contredits par les journalistes, leurs opposants ou les experts, ils se contentent, quel que soit le sujet, de dénoncer les étrangers et le « système » (élites, médias, Europe).

 

Aux élections municipales, le mois dernier, la quasi-totalité des candidats du RN ont utilisé la même profession de foi, dépourvue de tout élément concret relatif à la situation de la ville où ils se présentaient. Quelques mots-clés et un photomontage aux côtés de Jordan Bardella et Marine Le Pen ont suffi à convaincre une partie des électeurs de voter pour eux. Aux présidentielles de 2017 et 2022, chacun a pu juger du manque de connaissances et de préparation de Marine Le Pen lors des débats télévisés. Ce qui domine au RN, c’est toujours le flou des constats, la faiblesse des analyses, l’ignorance du contexte et l’irréalisme des propositions.

 

Mais cette prudence paie, car elle ménage les électeurs. Depuis quinze ans il est impossible de connaître les positions du RN, qu’il s’agisse de la crise financière, du mouvement des Gilets jaunes, du COVID, de la guerre en Ukraine, de la désindustrialisation ou du déficit budgétaire. Dans un registre bistrotier, ils se contentent de dire que « ça commence à bien faire » et de dénoncer des complots menés par de mystérieux « ils ». Mais qu’auraient fait les responsables du RN s’ils avaient été au pouvoir ? On l’ignore. Quelle attitude la France doit-elle aujourd’hui adopter vis-à-vis des Etats-Unis, de la Russie et de la Chine ? Faut-il travailler plus et plus longtemps ? Doit-on sabrer dans les dépenses sociales ? Faut-il interdire les pesticides ? Doit-on réformer l’organisation territoriale du pays ? La France doit-elle sortir de l’Union ou de l’OTAN ? Comment renforcer la compétitivité des industries françaises ? Que faire pour réduire le déficit public ? Impossible de le savoir en lisant la prose du RN ou en écoutant ses leaders.

 

La campagne doit porter sur les compétences et les programmes

 

Le débat public ne peut se résumer à des anathèmes, des petites phrases et des romans-photos. Il doit porter sur la substance. Les candidats doivent parler analyses, objectifs, chiffres et projets. Car, en démocratie, il n’est pas acceptable que les leaders fassent campagne sur leur bonne mine, pour gouverner ensuite au gré de leurs convictions cachées, de leurs intérêts ou de leurs foucades. Chacun a pu voir ce qu’il en coûtait d’élire un Viktor Orban ou un Donald Trump, qui ont fait campagne sur un nationalisme fruste et des promesses en l’air, et ont ensuite gouverné sans se soucier des attentes et besoins de la population. Il serait utile que la France apprenne des expériences des autres et s’épargne telle situation.

 

Olivier Costa

Le choix par les militants LR de Bruno Retailleau comme candidat à l’élection présidentielle de 2027 n’apporte aucune solution aux problèmes dont souffre la droite depuis 2012. Elle met simplement en lumière ses contradictions et ses faiblesses structurelles. Derrière l’apparente unité affichée par LR se cachent en effet des divisions profondes, une base militante en déclin et une absence de coordination avec les autres partis du centre et de la droite. En outre, le choix de M. Retailleau ne conjure pas le risque d’une multiplication des candidats issus de la droite et du centre, qui les priverait une troisième fois de l’accès au second tour de la présidentielle.


Bruno Retailleau, ministre de l'Intérieur le 5 juin 2025. Crédits: Anthony Montardy. Licence Creative Commons.
Bruno Retailleau, ministre de l'Intérieur le 5 juin 2025. Crédits: Anthony Montardy. Licence Creative Commons.

 


1. Un référendum révélateur des faiblesses de LR

 

Le référendum interne organisé par LR pour décider du mode de désignation de son candidat a abouti à une large victoire de Bruno Retailleau : 73,8 % des votants se sont en effet prononcés pour que le président du parti porte ses couleurs aux présidentielles. Seuls 12,2% ont soutenu l'organisation d'une primaire réservée aux candidats LR et 14% une primaire ouverte.

 

La victoire de M. Retailleau n’a toutefois rien d’un plébiscite. Il a été élu président du parti il y a moins d’un an, et il aurait été surprenant que les militants ne lui renouvellent pas leur confiance. Son score doit même être relativisé : la participation a été médiocre, avec seulement 60 % des inscrits. En outre, le nombre des adhérents est en net déclin : le parti en comptait 120.000 en mai dernier, contre moins de 77.000 aujourd’hui. En second lieu, le résultat du référendum n’a manifestement pas apaisé les tensions au sein de la formation. Plusieurs de ses figures influentes ont exprimé des réserves quant à la légitimité du processus ou au choix de M. Retailleau, et affiché leurs divergences. Laurent Wauquiez, par exemple, a rappelé que la désignation d’un candidat ne suffisait pas à garantir une dynamique électorale, tandis que Jean-François Copé a souligné que le parti devait se reconstruire avant de prétendre à la victoire. La stratégie droitière de M. Retailleau – qui a soutenu Eric Ciotti dans son duel avec Christian Estrosi à Nice – est aussi contestée par ceux qui, comme Gérard Larcher, pensent que l’accès du candidat LR au second tour dépendra de sa capacité à mobiliser les électeurs du centre.

 

Le principe et les modalités du référendum interne ont, eux-mêmes, été critiqués. Le choix de poser trois questions différentes, de fait mutuellement exclusives, était en effet discutable, méthodologiquement parlant. La campagne a aussi été menée dans l’urgence, sans véritable débat, et certains leaders du parti se sont ostensiblement abstenus ou ont déclaré avoir voté blanc – comme plus de 1.500 adhérents. Enfin, se pose la question de la légitimité de cette désignation : les 45.000 adhérents qui ont choisi M. Retailleau sont-ils représentatifs de l’électorat de droite en France ?

 

 

2. Le problème de la multiplication des candidats reste entier

 

Même si Bruno Retailleau est officiellement le candidat de LR aux prochaines présidentielles, la droite et le centre restent fragmentés. Face à l’absence de candidat sortant et de candidats naturels dans la plupart des partis – à l’exception du RN et de LFI – de nombreux responsables se sentent pousser des ailes. On compte plus de 50 candidats à la candidature… Les précédentes élections présidentielles, tout comme les enquêtes d’opinion, montrent en effet que la situation est très volatile. Puisque l’incertitude domine et que tout semble possible, les vocations se multiplient. Edouard Philippe (Horizons) et Gabriel Attal (Renaissance) sont bien décidés à se présenter, et une ou plusieurs candidatures dissidentes ne sont pas à exclure du côté des Républicains. Or, en 2017 et 2022, la dispersion des voix entre les différents candidats de droite avait conduit à leur élimination face à Emmanuel Macron et Marine Le Pen.

 

Si la droite part à nouveau en ordre dispersé, il est probable que le second tour réunisse Jordan Bardella et un candidat de gauche. Une telle configuration signerait un nouvel échec historique de la droite républicaine et traduirait son incapacité structurelle à incarner une alternative crédible face à l’extrême-droite, au centre et à la gauche. Certains Républicains espèrent encore qu’une union avec d’autres forces de droite ou du centre (comme Horizons et le MoDem, voire Renaissance) permette de concentrer les voix. Mais cette stratégie se heurte à plusieurs obstacles. Il y a d’abord des divergences idéologiques : LR reste ancré dans une ligne conservatrice – voire droitière, depuis l’arrivée de M. Retailleau à la tête du parti – alors qu’Édouard Philippe et Gabriel Attal défendent des positions plus libérales et centristes. Il y a ensuite les ambitions individuelles des uns et des autres qui rendent toute alliance improbable sans un accord préalable sur le partage des rôles. Les leaders de la droite répètent tous à l’envi qu’un seul d’entre eux doit se porter candidat, mais ils sont dans la situation de ces héros de film d’action qui foncent au volant de leurs bolides l’un vers l’autre, à qui renoncera le premier. Enfin, il y a un manque de leadership : à l’inverse de 2017, où François Fillon avait réussi à fédérer une large partie de la droite – avant d’être rattrapé par les affaires – LR ne dispose pas aujourd’hui d’une figure capable de rassembler.

 

Face à cette fragmentation, une partie de l’électorat de droite pourrait se tourner vers l’abstention, le vote utile pour le candidat modéré le mieux placé ou le vote protestataire. En 2022, Valérie Pécresse (LR) et Anne Hidalgo (PS) avaient fait les frais de ces logiques au bénéfice d’Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, et réalisé des scores historiquement bas : 4,78% pour la première et 1,75% pour la seconde.

 

 

3. Une primaire est-elle encore possible ?

 

En 2017, la primaire ouverte de la droite et du centre avait été présentée comme une solution innovante pour éviter les divisions et désigner un candidat légitime et consensuel. Le succès de François Fillon avait montré que le modèle pouvait fonctionner – abstraction faite des scandales qui l’ont ensuite entravé. Mais en 2022, la primaire avait été un échec : elle s’était soldée par un fiasco organisationnel, une division durable du camp des Républicains et un naufrage électoral pour Valérie Pécresse. La situation n’avait pas été meilleure à gauche, avec la désignation à l'issue d'une primaire de Christiane Taubira, qui avait fini par renoncer à se présenter.

 

Aujourd’hui, le recours à une primaire apparaît davantage comme un pis-aller que comme une solution. Elle est le symptôme de l’émiettement politique en France (rappelons que l’Assemblée nationale compte 11 groupes parlementaires), de la montée des extrêmes et de l’absence de leadership. Elle pose aussi trois problèmes cruciaux. D’abord, organiser une primaire nécessite une logistique importante (budget, sécurité, médiatisation…), ce qui pose la question de son financement ; les partis concernés n’ont plus les moyens de mobiliser des ressources comparables à celles de 2017 – surtout pas LR, qui souffre encore de n’avoir pas été remboursé de ses frais de campagne en 2022. Ensuite, une primaire pourrait, comme en 2022, exacerber les tensions entre les courants de la droite, sans garantie de résultat. En dernier lieu, à un an du scrutin, personne chez LR ne s’accorde sur ce qu’il faut entendre par « primaire ». La question de son périmètre est très contestée : faut-il inclure des candidats du centre et/ou de la droite radicale ? Celle de la base électorale n’est pas moins disputée : faut-il réserver la primaire aux militants des partis impliqués, l’ouvrir aux sympathisants, voire à tous les électeurs ? Dans le dernier cas, les risques de manipulations sont réels, comme en témoigne la désignation surprise en 2017 de Benoît Hamon au terme de la primaire de la gauche, à laquelle des citoyens venus du centre et de la droite ont sans doute participé pour favoriser le candidat le moins susceptible de l’emporter.

 

 

4. Les sondages, une alternative hasardeuse

 

Face à l’impossibilité de désigner un candidat par la voie d’une primaire ou d’un référendum interne, LR pourrait s’en remettre aux sondages. L’idée serait de désigner le candidat le mieux placé dans les intentions de vote, comme ce fut le cas en 2012 avec Nicolas Sarkozy ou en 2017 avec François Fillon. Ce serait aussi le meilleur moyen pour le parti de trouver les financements nécessaires à la campagne : après la débâcle de 2022, les banques exigeront en effet des garanties, ce qui incitera le parti à opter pour le candidat le plus capable de franchir le seuil des 5% des suffrages – qui conditionne le remboursement des frais de campagne. Rappelons que, pour l’heure, les sondages ne créditent M. Retailleau que d’un score timide, inférieur à 10%.

 

Cette stratégie est cependant risquée. D’abord, les sondages ne reflètent pas la réalité électorale finale, tout particulièrement pour les présidentielles, qui donnent toujours lieu à une campagne pleine de rebondissements. Lors des derniers scrutins, les sondages réalisés à un an de l’échéance ont toujours été désavoués par les électeurs. L’annonce des candidatures officielles et d’éventuels alliances et ralliements est en effet très tardive. Les dynamiques électorales sont aussi fortement liées à des évènements (crise économique ou internationale, scandale, contre-performance lors d’un débat, retrait subi d’un candidat) qui peuvent bouleverser la donne.

 

Enfin, le recours aux sondages pour départager les candidats porte un triple risque. Le premier est celui de tensions entre les prétendants d’un même parti, qui se trouvent en compétition jusqu’au dernier moment, et n’ont pas le temps d’enterrer la hache de guerre et de se rallier au candidat officiel. Le deuxième risque est la démobilisation des électeurs face à un choix dépourvu d’enthousiasme, produit d’un processus purement arithmétique et stratégique. Enfin, cette approche des choses laisse planer le doute quant à la capacité du parti à promouvoir une ligne politique : la multiplicité des candidats à l’investiture s'oppose à l’élaboration collective d’un programme et, quand bien même il existerait, rien ne garantit que le candidat finalement choisi ne le reprenne à son compte.

 

Olivier Costa

bottom of page