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Dans ce blog, je publie régulièrement des textes sur des sujets d'actualité. J'en reprends certains en anglais.

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Donald Trump, en 2017, par Gage Skidmore. Licence Creative Commons 2.0.
Donald Trump, en 2017, par Gage Skidmore. Licence Creative Commons 2.0.

 

L’effondrement de la cote de popularité de Donald Trump et les victoires inattendues des démocrates à diverses élections partielles attestent de la résilience des systèmes démocratiques. Ils souffrent structurellement des attaques et des manœuvres des leaders populistes, qui entendent conserver le pouvoir à tout prix, mais, dans les pays où elle est anciennement établie, la démocratie est robuste. En effet, les mouvements d’opinion sont par nature volatiles. Même si les dynamiques collectives semblent irrésistibles et si elles poussent les modérés et les divergents à la discrétion, chacun est libre d’exprimer le fond de sa pensée et de remettre en cause ses choix passés dans le secret de l’isoloir ou face à un sondeur. Assiste-t-on au début de la fin du trumpisme ?

 

Le rouleau-compresseur Trump

 

Donald Trump a pris tous les analystes au dépourvu. Ceux qui expliquaient doctement en 2016 qu’un candidat aussi fantasque et outrancier n’avait aucune chance de l’emporter. Ceux qui considéraient en 2024 que les électeurs américains ne feraient pas deux fois la même erreur. Le fait est que Trump, malgré des handicaps a priori insurmontables, gagne car il bouscule tous les fondamentaux de la vie démocratique et fait feu de tout bois. Il profère sans ciller des mensonges éhontés et use des attaques les plus viles, achète le soutien des médias et des réseaux sociaux, impose le primat des émotions et des croyances sur la raison et les faits, organise le rejet de la science et de l’expertise au nom du bon sens populaire ou de la religion, cultive l’abrutissement des foules, s’adresse aux moins éduqués avec des raisonnements binaires et un lexique enfantin, s’appuie sur une internationale réactionnaire en plein essor et ne dédaigne pas l’appui des services secrets de puissances étrangères. Face à ces méthodes, ses adversaires sont désarmés.

 

La manière dont Trump fait de la politique a tétanisé les démocrates, qui ne savent plus quelle stratégie adopter. Ils sont profondément divisés entre des centristes obnubilés par la sauvegarde de leurs sièges, incapables de présenter un projet alternatif pour leur pays, et des radicaux, qui ont remobilisé l’électorat progressiste dans les grandes villes mais effraient l’Américain moyen en parlant de socialisme, de justice fiscale et de lutte contre les discriminations.

 

Les divisions du mouvement MAGA

 

Mais voilà, les discours, les manipulations et les infox du camp républicain se heurtent désormais aux réalités économiques et sociales, aux scandales répétés, aux outrances du Président et de ses amis techno-milliardaires et influenceurs illuminés, à la dégradation de l’image du pays à l’échelle internationale, aux effets des coupes budgétaires et du shut-down et au refus de Trump de mettre en pratique l’isolationnisme qu’il promettait.

 

Avec les électeurs MAGA les plus exaltés, Trump pourra continuer sa fuite en avant, comme il le fait au sujet du dossier Epstein. Après avoir successivement exigé sa publication, considéré qu’il était sans intérêt et refusé sa communication, il prétend désormais que c’est un complot ourdi par l’administration Obama, pour le cas où il ne parviendrait pas à en empêcher la publication. Car, dans sa logique, si le dossier l’implique, c’est nécessairement un faux forgé par les démocrates.

 

Mais Trump a épuisé la patience et la crédulité de deux catégories d’électeurs.

 

D’abord, les plus radicaux, qui commencent à se retourner contre lui, à dénoncer sa modération et à critiquer ses contradictions. De nombreux dossiers suscitent de profondes divisions : affaire Epstein, rôle des tycoons de la tech, politique de visas pour les travailleurs à haute compétence, positions louvoyantes de Trump sur la liberté d’expression, signes alarmants de corruption dans son entourage... Les isolationnistes lui reprochent son soutien à Israël, l’implication des Etats-Unis en Iran, l’idée d’une intervention au Venezuela, l’aide promise à l’Argentine. Des piliers du mouvement MAGA comme Tucker Carlson, présentateur-star de Fox News et promoteur de la théorie du « grand remplacement », Marjorie Taylor Greene, ex-avocate de Trump et représentante de la Géorgie au Congrès, Mike Cernovich, star du réseau social X, et Ben Shapiro, journaliste conservateur, ont pris leurs distances avec Trump. Celui-ci, qui a largement contribué à banaliser l’outrance et le complotisme en politique et à dynamiter les règles de la modération et de la bienséance, est désormais la victime d’attaques d’une grande violence.

Au sein du mouvement MAGA, les activistes néonazis dénoncent le soutien de Trump à Israël et créent des tensions avec les évangéliques, pour lesquels c’est une priorité absolue. Ils reprochent à J.D. Vance d’avoir épousé une Indienne, ni blanche ni chrétienne. Certains soupçonnent Trump de ne pas être l’homme à femmes qu’il a toujours prétendu être : son goût pour le maquillage orange et l’eau oxygénée, les dernières fuites du dossier Epstein, et la transformation du Bureau Ovale en bonbonnière digne du boudoir de Zazah Napoli ont semé le doute au sein de la frange viriliste et homophobe du mouvement MAGA. Les plus modérés, tels le libertarien Dave Rubin, appellent désormais Trump et Vance à rompre avec les extrémistes et à faire le ménage dans le mouvement. En réponse, Nick Fuentes, leader des groypers, ces jeunes radicaux, antisémites, anti-élites et virilistes, déclare la mort du mouvement MAGA.

 

Le retour à la réalité des modérés

 

Les électeurs de Trump les plus modérés et les plus lucides constatent aujourd’hui les effets concrets de sa politique. Ses décisions ne semblent profiter qu’à lui et à ses amis magnats de la tech, et la désinformation se heurte aux réalités : inflation, chômage, balance commerciale, croissance économique, promesses non tenues... Trump est passé maître dans le travestissement de la réalité et n’hésite pas à limoger les porteurs de mauvaises nouvelles, mais si le pouvoir d’achat des Américains avait progressé ou si la guerre en Ukraine avait cessé, cela se saurait. Si son implication dans le scandale Epstein se confirmait, Trump perdrait aussi le soutien d’une partie de l’électorat évangélique, qui ne s’est pas ému outre mesure de ses multiples frasques sexuelles, mais aurait du mal à assumer des actes avérés de pédophilie.


 


Une victoire démocrate aux midterms?

 

Les divisions du mouvement MAGA et les doutes des électeurs de Trump expliquent les succès inespérés des démocrates aux dernières élections partielles et locales. Le camp Républicain se démobilise et l’opposition retrouve des couleurs. Les opportunistes et les lâches prennent leurs distances avec le mouvement MAGA, dont les dérives s’étalent au grand jour.

 

Certes, le pays n’est pas sorti de l’ornière. Une course contre la montre s’est engagée entre ceux qui veulent faire des midterms l’occasion d’une sanction électorale historique contre les Républicains, et ceux qui veulent continuer à réduire au silence les médias, l'opposition, les intellectuels et les juges, de sorte à peser sur le résultat du scrutin. L’issue de cette course est incertaine, mais le déclin de l’image de Trump – à un plus bas historique parmi tous les présidents américains depuis la seconde guerre mondiale – est un signe encourageant de la vitalité démocratique des Etats-Unis.


Olivier Costa

 

Dernière mise à jour : 11 nov. 2025

Aujourd’hui, 10 novembre 2025, Nicolas Sarkozy a été libéré de la prison de la Santé. Libre à chacun de s’en offusquer ou de s’en réjouir. Quoi qu’il en soit, le passage derrière les barreaux d’un ancien Président de la République est symbolique du problème structurel que certains élus – en France comme à l’étranger – ont avec le respect de la loi. Tous ne sont pas à blâmer, mais la proportion de ceux qui ont maille à partir avec la justice semble plus importante que dans la population normale. Comment l’expliquer et comment y remédier ?


 

Nicolas Sarkozy au Forum E-G8, Paris, 2011. Crédits: Michel Mikiane Lévy-Provencal. Licence cc-by-2.0.
Nicolas Sarkozy au Forum E-G8, Paris, 2011. Crédits: Michel Mikiane Lévy-Provencal. Licence cc-by-2.0.

Le sujet est délicat et réclame de la nuance. Le discours du « tous pourris » n’a jamais fait avancer les choses, pas plus que celui de la vocation de quelque personnage providentiel à bénéficier d’une parfaite immunité. On dit que le pouvoir corrompt. Ou qu’il attire les corrompus. Mais quels sont plus précisément les facteurs qui sont à l’œuvre ? On peut en distinguer cinq.

 

1.     Le profil des élus


Il faut constater, d’abord, un biais de sélection psychologique et sociologique des élus. Pour réussir en politique, sortir victorieux de la compétition électorale et accéder aux plus hautes responsabilités, mieux vaut être égoïste, déterminé et impitoyable. La politique laisse peu de place aux candidats empathiques, généreux, amicaux et réservés. Elle réussit avant tout aux durs-à-cuire, aux tartufes, aux machiavéliques, aux manipulateurs. Les citoyens et les militants renforcent ce biais, en adoptant une perspective utilitariste de la sélection des candidats : « Ce n’est pas un enfant de chœur, mais il va nous faire gagner ! » Nombre d’élus doivent aussi leur succès à des logiques de cooptation, à un patronyme célèbre ou à des amis puissants. Ils sont les acteurs d’un projet politique qui les dépasse. Une fois aux affaires, ils peuvent difficilement faire abstraction des personnes ou des organisations qui les ont portés au pouvoir, et se doivent de répondre à leurs attentes et de servir leurs intérêts.


Certes, on peut aussi réussir en politique en mettant à profit des qualités plus nobles : le charisme, l’intelligence, la force de travail, l’éloquence, l’exemplarité, l’empathie… Mais ce ne sont pas les vertus les mieux distribuées dans la population, et elles n'excluent pas d'autres traits de caractère moins nobles. Enfin, les candidats les plus vertueux sont rarement les plus efficaces dans la compétition électorale, surtout lorsqu’ils affrontent des opposants sans foi ni loi.


La plupart des responsables politiques sont donc des gens prêts à tout pour gagner et choisis pour leur capacité à le faire. Ils doivent accepter, au besoin, de trahir leurs amis et leurs idées, et d’écraser leurs concurrents. Ces gens sont logiquement peu sensibles à des notions telles que la déontologie, le respect de la loi ou la préservation de l’intérêt général. Ils ne sont pas nécessairement malhonnêtes, mais sont plus accessibles à l’idée de monnayer des soutiens, de satisfaire des intérêts particuliers ou de s’abstraire des règles du financement de la vie publique si cela semble indispensable.

 

2.     Les opportunités de faillir


En deuxième lieu, le grand nombre de responsables politiques mis en cause dans des affaires judiciaires s’explique par un facteur d’opportunité, car ils sont en situation quasi quotidienne de commettre des délits. Quand on est boulanger, enseignant, chef de rayon, cadre de l’aéronautique, coiffeur ou plombier, on n’a guère d’occasion de verser dans le népotisme, la prise illégale d’intérêts ou la corruption passive. Ces métiers n’exposent pas à cela. A l’inverse, les fonctions politiques impliquent des tentations, que l’on retrouve dans d'autres métiers : un garagiste peut tricher sur le temps passé sur une réparation, un commerçant falsifier ses comptes, un entrepreneur frauder l’URSSAF et un caissier détourner de l’argent. Tous ont des opportunités de délits que d’autres n’ont pas – ce qui, évidemment, n’excuse rien.

 

3.     Les sollicitations


En troisième lieu, les élus sont régulièrement pris la main dans la sac car ils sont davantage sollicités en ce sens que le commun des mortels. Beaucoup de personnes, d’entreprises et d’organisations dépendent des lois et des règles que les élus adoptent et des décisions qu’ils prennent. Les maires subissent sans cesse les amicales pressions de grandes enseignes ou de promoteurs immobiliers pour signer des permis de construire, les députés sont invités par des lobbys à proposer des amendements ou à torpiller des textes, les ministres sont sollicités par des acteurs économiques pour leur accorder des autorisations ou supprimer des contraintes. Les candidats à une élection peuvent être approchés par des organisations qui leur proposent de soutenir leur campagne au-delà de ce que prévoit la loi. En somme: la corruption et le trafic d’influence existent dans bien des secteurs de la société, mais les élus font partie des cibles privilégiées.

 

4.     L’envie


En quatrième lieu, il y a l’envie. Les responsables politiques de premier plan sont entourés de gens beaucoup plus fortunés qu'eux – grands patrons, chefs d’Etat étrangers, vedettes des médias, consultants. La tentation est grande pour certains de trouver les moyens de vivre sur le même pied. Ceux qui ont connu les ors de la République rechignent à mener une vie en rapport avec leurs revenus, et sont parfois animés par des fantasmes hérités de l’Ancien Régime. Il leur faut une grande force de caractère pour décliner une offre de consultance grassement rémunérée, l’achat d’un bien immobilier a prix cassé, une invitation dans la résidence secondaire de quelque milliardaire, une montre de luxe ou la promesse d’une embauche future à un poste de relations publiques. Si peu de personnes se lancent en politique par fascination pour l’argent, on est frappé par le nombre de ceux qui finissent par posséder un château ou une gentilhommière, dont le coût excède à l’évidence les moyens d’un élu.

 

5.     La banalisation de la corruption


Il y a, enfin, un effet de banalisation et d’émulation. Les élus les plus attachés à la probité font constamment les frais de leurs homologues moins scrupuleux, qui ont toujours plus de moyens de campagne, de soutiens, de réseaux dans les médias et d’obligés dans la société civile, les médias et le monde économique. Ces derniers sont en outre trop rarement inquiétés pour leurs manquements au droit et à la déontologie, ou parviennent à échapper longuement à la justice. Ce double-standard est d’autant plus décourageant qu’une partie des électeurs trouvent des excuses aux élus mis en cause ou condamnés, et n’hésitent pas à les réélire. La tentation est donc grande pour les responsables les plus exemplaires de quitter un jeu politique inéquitable ou de se laisser aller eux aussi à des écarts de conduite.

 

Que faire pour en sortir ?


Ce débat ne devrait pas laisser de place au relativisme. En démocratie, les citoyens sont en effet fondés à exiger de leurs élus qu’ils respectent la loi et soient soucieux de l’intérêt public – de même qu’on attend d’un pilote d’avion qu’il soit sobre, d’un cuisinier qu’il distingue un cèpe d’une amanite vireuse, et d’un instituteur qu’il s’abstienne de frapper ses élèves. C’est une condition fondamentale et non négociable du jeu démocratique, car il n’y a pas de droit acquis à exercer des responsabilités publiques : elles doivent être réservées aux gens qui s'engagent à respecter scrupuleusement le droit et l’intérêt général.


Un élu peut être idiot, incompétent ou porté sur la bouteille. Il a le droit de proposer des réformes fantaisistes, de n’avoir jamais la moindre idée ou d’être aux abonnés absents. Si ses électeurs s’en satisfont, ce n’est pas un problème rédhibitoire, et nombre de députés en sont aujourd’hui la preuve. En revanche, un élu doit s’abstenir de détourner l’argent public, de se laisser corrompre par des promoteurs immobiliers, de servir les intérêts de ses enfants et de ses proches, ou de promouvoir la cause d’un État tiers.


Pour inciter les responsables politiques à se montrer exemplaires et sanctionner ceux qui s'y refusent, la France s’est dotée de la législation anti-corruption la plus sévère et des règles déontologiques les plus exigeantes. L’action des élus et le financement de la vie politique sont étroitement encadrés, toutes les institutions sont régies par un code de déontologie, et la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) tranche les conflits d’intérêts et surveille l’enrichissement des élus. Afin d’éviter certaines dérives, le cumul des mandat a été fortement limité, les élus ne peuvent plus embaucher leurs proches et exercer certaines activités, et ils ne disposent plus de lignes budgétaires à leur guise. Les contrôles se multiplient, les risques s’accroissent et les peines s’alourdissent. Mais les incitations pour les responsables politiques à se laisser tenter demeurent intactes, et la dégradation de la qualité du débat public dissuade les citoyens les plus vertueux de s'en mêler.


La solution à la moralisation de la vie politique ne peut donc venir que des électeurs. Tant que certains considéreront que la loi ne saurait s’appliquer aux responsables qui ont leur préférence – au nom des idées que ceux-ci portent, des services qu’ils ont supposément rendus à la collectivité ou d’enjeux clientélistes – il n’y a pas d’espoir que la situation s'améliore.


Olivier Costa


Longue interview pour « The Paper » (Shanghai) au sujet de la crise politique en France. Il s'agit du plus important site web chinois pour l’actualité politique et sociale, réputé assez proche du pouvoir.


Voici une traduction en français du texte en anglais envoyé au journaliste en réponse à ses questions – remarquablement pertinentes.

 

 

 

 « Une Sixième République est improbable et la ‘crise Macron’ fragilise l'autonomie de l'Europe »

 


The Paper : Emmanuel Macron a nommé sept Premiers ministres au cours de ses deux mandats présidentiels. Selon vous, quelle est la clé de l'impasse politique actuelle en France ? Existe-t-il une solution ?

 

Olivier Costa : Il y a de nombreux facteurs qui expliquent la situation politique complexe de la France. Je me limiterai ici à trois.

 

Le premier, c'est un contexte global de sentiment de déclin économique, politique, environnemental, social, je dirais presque civilisationnel, qui affecte tous les pays occidentaux.

 

Le deuxième, c'est la crise de confiance dans les institutions politiques qui est liée à ce sentiment de déclin : l'idée que les responsables politiques qui ont gouverné la France depuis la Seconde Guerre mondiale ont échoué, qu'ils ont parfois menti, parfois été mauvais, que certains sont corrompus, qu'on ne peut pas leur faire confiance. Tout ça induit un rejet de la politique et profite à des partis radicaux.

 

Ce qui nous amène au troisième problème : le régime politique français est fait pour une logique de bipolarisation et d'alternance au pouvoir de la gauche et de la droite. Or aujourd'hui on est dans une situation de tripolarisation : trois forces politiques, la gauche et l'extrême gauche, le centre et la droite, et l'extrême droite, et aucune de ces forces n'a la majorité à l'assemblée et aucune n'accepte de gouverner avec l'une des autres.

 

Il n'y a pas de solution simple à cette situation. Une serait d'accepter l'idée que les institutions françaises ne sont plus en adéquation avec la structure politique du pays. On pourrait, par exemple, changer de mode de scrutin aux élections législatives pour un scrutin proportionnel et réviser à la baisse les pouvoirs du président, qui est désormais à chaque fois mal élu et n'a plus la légitimité politique pour jouer le rôle central qui était le sien dans les années 60, 80 ou 90.

 

 

The Paper : L’un des défis majeurs auxquels le gouvernement français est confronté est de devoir suspendre son projet de relèvement de l’âge de la retraite, une mesure considérée comme une atteinte à un droit fondamental par de nombreux Français et l’un des principaux héritages de Macron. Pourquoi cette réforme est-elle impopulaire ? Pourquoi les réformes des retraites rencontrent-elles moins de résistance dans d’autres pays qu’en France ?

 

O.C. : Les citoyens français ont deux caractéristiques.

 

La première, c'est qu'ils sont très attachés à leurs droits sociaux. Les conquêtes sociales font vraiment partie du narratif français, et la retraite est une des plus emblématiques. Donc les gens sont particulièrement attachés à ce droit acquis de partir à la retraite à 60 ou 62 ans. Repousser l'âge de la retraite, c'est symbolique d'une forme de violence à l'égard des travailleurs, de régression sociale. Et c'est aussi considéré comme une injustice sociale, compte tenu du fait que, selon la profession que l'on exerce, son espérance de vie en bonne santé n'est pas la même, et du fait que les gens très aisés peuvent arrêter de travailler tôt. C'est donc mal vécu, notamment par ceux qui exercent des professions pénibles.

 

La deuxième raison pour laquelle la réforme des retraites passe mal, c'est que toutes les réformes passent mal en France. La France est un pays difficile à gouverner parce que les citoyens français sont très rétifs aux réformes d’une manière générale, que la vie politique a toujours été très polarisée, et que les citoyens ont une sorte de romantisme du conflit social et certains même un réflexe de l'insurrection.

 

Donc en France, on n'est pas très capables de faire des grandes réformes, surtout quand elles sont impopulaires, que ce soit une réforme fiscale, socio-économique ou des retraites.

 

La question des retraites est néanmoins cruciale parce qu'une partie de la dette de la France est liée au déficit du régime des retraites. C'est une question qui restera donc à l'agenda dans les années qui viennent. Je pense qu'il est possible d'avoir une réforme, mais il faudra qu’elle prenne mieux en compte les spécificités des travailleurs qui ont les emplois les plus difficiles.

 

 

The Paper : Certains affirment que la crise actuelle en France est le résultat d’un réseau complexe de problèmes, notamment les inégalités financières et sociales, la faiblesse des partis politiques et la montée de l’extrême droite. Si Macron n’en est pas la seule cause, il a accéléré ces crises. Qu’en pensez-vous ?


O.C. : Effectivement, la crise politique en France, je l'ai dit précédemment, est le résultat de la conjonction de toute une série de facteurs. Ensuite, Emmanuel Macron est particulièrement visé comme responsable pour deux raisons.

 

Premièrement, parce que dans la vie politique française, le président a un rôle central et éminent. On attend toujours énormément du président de la République qui est censé apporter des solutions à tout et à tout le monde. Compte tenu des difficultés actuelles du pays, compte tenu de l'environnement international plus complexe, de la remise en cause du leadership des pays occidentaux, la frustration domine. Et c'est à Macron que l'on s'en prend assez spontanément.

 

La deuxième chose, c'est qu’Emmanuel Macron a un style de gouvernance qui irrite. Il a une personnalité très forte, il est intelligent et le sait, il n'est pas toujours très subtil dans sa communication, il n'a pas une grande capacité à prêter attention aux autres. Il a eu un style relativement brutal depuis son élection et c'est ce style qui ne passe plus. Cette difficulté qu'a Emmanuel Macron à écouter les autres, à respecter les oppositions, à être réellement dans la concertation. Les citoyens ont le sentiment qu'il n'écoute jamais rien ni personne, et qu'il se prévaut du fait d'avoir été élu pour tout imposer sans discussion, alors que, au moins en 2022, il l’a été par défaut.

 

C'est un mode de gouvernement qui ne convient plus. C'est pour cela que je disais précédemment que les institutions françaises ne correspondent plus à la structuration politique du pays, mais peut-être plus non plus aux attentes des citoyens qui appréciaient ce leadership technocratique et raide dans les années 80 ou les années 90, mais ne le tolèrent plus aujourd'hui.

 

 

The Paper : Macron a toujours affirmé qu’il resterait au pouvoir jusqu’aux élections de 2027. Mais serait-il bénéfique pour la France qu’il démissionne, comme l’a réclamé l’ancien Premier ministre Edouard Philippe ? Que ferait Macron si le deuxième gouvernement Lecornu s’effondrait ? Le RN prendrait-il le pouvoir ?

 

O.C. : Effectivement, un nombre croissant de personnes appellent Emmanuel Macron à démissionner. Il y a ceux qui le font pour des raisons stratégiques : Jean-Luc Mélenchon, parce qu'il commence à être gagné par l'âge, Marine Le Pen, parce qu'elle veut profiter de son avantage dans l’opinion. Maintenant, il y a aussi des surprises, comme Édouard Philippe, qui a été le premier Premier ministre d'Emmanuel Macron et qui lui aussi a dit que, pour sortir de la crise, il faudrait aller de nouveau aux élections présidentielles. Pourquoi pas ? C'est vrai qu'il y a un vrai ras-le-bol vis-à-vis d'Emmanuel Macron.

 

Maintenant, je ne suis pas certain que si on avait un nouveau président il trouverait une majorité à l’Assemblée nationale. Le nouveau président n'aurait pas de majorité à l'Assemblée après son élection, puisqu'il n'y en a pas. Il pourrait décider de dissoudre mais il y a de bonnes chances pour des élections législatives aboutissent à la même situation qu’aujourd’hui. En effet, le mode de scrutin force les citoyens à choisir un candidat aux présidentielles ; il peut donc se prévaloir d’une majorité. Mais pour les élections législatives, ça n'est pas le cas : chaque élu a une majorité, mais l’Assemblée peut être très fragmentée.

 

C'est en ce sens que les institutions de la Cinquième sont usées. Avant, on vivait dans l'idée que lorsqu'un président a été élu, les élections législatives confirment ce résultat et lui donnent une majorité, parce qu'il y a une dynamique dans la population. Mais je doute qu’un des candidats actuels à la présidence soit capable d'inspirer un tel mouvement de ralliement.

 

Si le gouvernement Lecornu est censuré, effectivement Emmanuel Macron sera dans une situation difficile. Il aura finalement deux solutions.

 

Nommer un autre premier ministre, avec deux options. Choisir un gouvernement qu'on dit « technique », comme on le connaît en Italie, mais je n'y crois pas. Lecornu a déjà un peu ce profil et il y a des ministres issus de la société civile ; surtout les citoyens français sont en demande de tout, sauf d’un gouvernement technique ou technocratique. La seconde option serait de nommer un premier ministre d'opposition, que ce soit de gauche ou de la droite dure. Mais il n'y aurait de majorité ni pour l'un ni pour l'autre.

 

Donc la deuxième solution pour Emmanuel Macron serait de dissoudre l'Assemblée nationale à nouveau. Mais il y a toutes les chances qu'on se retrouve avec une institution de nouveau très morcelée, et donc qu'on en soit rendu au même point qu’aujourd’hui. Un autre scénario se dégage toutefois. Si l’extrême-droite fait un gros score, comme c’est probable, et passe de 120 à 240 sièges, il se trouverait sans doute 50 députés chez les Républicains pour accepter une coalition entre la droite et l'extrême droite telle qu'on la connaît par exemple en Italie. Dans ce cas-là on aurait une majorité stable avec un gouvernement situé très à droite. Mais l’Assemblée serait encore plus polarisée et conflictuelle qu’elle n'est actuellement, et gouverner ne serait pas aisé.

 

 

The Paper : En France, le pouvoir politique alterne généralement entre le Parti socialiste (gauche) et les Républicains (droite). Emmanuel Macron a rompu avec cette tradition en menant son parti En Marche à la victoire aux élections de 2017, ce qui lui a valu la réputation de transcender le clivage gauche-droite. Cependant, il n’a pas réussi à unifier les partis politiques et a même créé un consensus au sein de l’opposition contre lui. Comment évaluez-vous le mandat de Macron ? Quelle est la cause profonde de sa perte de confiance ?

 

O.C. : Emmanuel Macron s'est fait élire en jouant sur les faiblesses des deux partis traditionnels en France, plus précisément en jouant sur un clivage entre les pro-européens et les anti-européens à gauche comme à droite. Il a réuni sous sa bannière les socialistes pro-européens, pro-globalisation, disons les sociaux-démocrates, et les électeurs de droite pro-européens, les modérés, les libéraux – à l’exclusion des conservateurs. En faisant ça, il a créé la tripartition de la vie politique dont je parlais, avec une gauche relativement dure, un centre et une droite qui soutient Emmanuel Macron, et une extrême droite très hostile. Il a effectivement créé deux oppositions et rendu le pays ingouvernable.

 

Aujourd’hui, Emmanuel Macron est confronté au schéma politique qu'il a créé pour se faire élire. Sa base électorale décline, parce que les gens sont insatisfaits, et vont donc voter soit avec la gauche, soit avec l'extrême droite, contre lui. Macron a surestimé sa capacité à inscrire le macronisme dans la durée. L'histoire politique de la Cinquième a montré que des partis politiques ont le plus souvent été créés pour servir les ambitions présidentielles d'un candidat, mais qu'ils n'ont jamais réellement survécu au départ de ce candidat, et qu'une certaine confusion s'en suivait, avec notamment des conflits de succession. On note aussi que les présidents sortants ont toujours été trahis par leur entourage ; ceux qui envisagent d’être candidats doivent tuer le père et prendre leurs distances avec un Président devenu impopulaire.

 

A la décharge d’Emmanuel Macron, on constate des configurations politiques similaires partout en Europe, avec une montée en puissance de partis radicaux anti-européens à droite comme à gauche, et un écrasement des forces modérées du centre-gauche et du centre-droit. Il n’a fait que mettre le phénomène à profit : il ne l’a pas créé.

 

 

The Paper : Après les élections législatives de 2024, l’Assemblée nationale s’est caractérisée par un équilibre des pouvoirs intransigeant entre les factions de gauche, du centre et de droite, ce qui a entraîné de fréquentes impasses politiques. Cependant, certains analystes estiment que le sentiment de crise politique française ne provient pas des élections législatives de 2024, mais de 1958, année où le président de l’époque, Charles de Gaulle, a instauré la Cinquième République. Dans le système semi-présidentiel, le président est le chef de l’État et dispose de pouvoirs tels que la nomination du Premier ministre et la dissolution de l’Assemblée. Aujourd’hui, les pouvoirs du président sont jugés excessifs, ce qui conduit certains à affirmer que le système a évolué vers un « système super-présidentiel ». Pensez-vous que cela soit exact ?

 

O.C. : Oui on peut dire que la crise actuelle est le résultat du régime semi-présidentiel qu'on connaît en France. Il est très efficace tant qu'il y a une majorité claire qui soutient un président mais devient inefficace quand ce n'est pas le cas.

 

Depuis 1986, on a eu trois situations de cohabitation, entre un Président et un premier ministre politiquement opposés, mais il y avait dans ce cas une majorité claire pour l'opposition. Le président se focalisait sur les questions internationales, et le gouvernement avait le contrôle.

 

Aujourd'hui on n'a plus une majorité du tout. Et on peut dire que c'est un produit de la Cinquième République, parce que sa particularité c'est la concurrence entre deux formes de légitimité électorale (Président et Assemblée nationale), qui peut se traduire par en une concurrence entre les deux. Quand c’est le cas, le gouvernement est tiraillé entre le Président et le Parlement.

 

La France n'est pas le seul pays en Europe à avoir un président directement élu ; il y en a une dizaine. Mais dans les autres pays, le président élu n'est pas un leader politique en activité, ce n'est pas un chef de parti qui gouverne tout. C'est quelqu'un qui a de l’expérience, qui est en surplomb, qui est une autorité morale, qui veille aux intérêts du pays et ne se mêle pas de la vie politique au quotidien.

 

Le problème, c'est qu'Emmanuel Macron a refusé en 2022 d'endosser ce rôle, de se mettre dans la position du président au Portugal, en Finlande ou en Roumanie, et a continué à s'ingérer dans la gestion de chaque dossier. Même avec le deuxième gouvernement Lecornu, il a imposé des ministres. Cela a créé un rejet très vif du gouvernement par les citoyens français et rendu le pays ingouvernable. Donc c'est vrai que cette dérive super-présidentielle est la cause des difficultés actuelles.

 

Ensuite, je modérerais quand même les critiques vis-à-vis de la Cinquième République, parce que dans toutes les démocraties avancées les citoyens sont de plus en plus demandeurs de participation, d’ouverture, de délibération, mais aussi, paradoxalement, d'un leadership fort efficace capable de gouverner le pays. Or, c'est ce qu'on avait en France avec le Président de la République, et ce qu'on n'a pas dans des pays comme la Belgique, l'Allemagne ou le Danemark, où souvent la fragmentation du Parlement engendre l’inaction politique. Et on sait qu'il y a une fascination croissante chez une partie de l'opinion publique pour des leaders comme Vladimir Putin, Donald Trump, Xi Jinping et Recep Tayyip Erdoğan, capables de décider rapidement sans consulter personne.

 


The Paper : Jean-Luc Mélenchon, chef de file du mouvement « La France insoumise », a appelé à l'instauration d'une Sixième République. Cet appel est-il réaliste ? A quoi ressemblerait-elle ? Certains ont également suggéré qu'un retour à un système plus parlementaire entraînerait une répétition de l'instabilité politique des Troisième et Quatrième Républiques. Ce modèle est-il applicable à la France aujourd'hui ?

 

O.C. : Certains appellent effectivement à la création d'une Sixième République, mais il y a deux problèmes. D'abord, il faudrait réunir un très large consensus dans la population et au Parlement, et ça n'est absolument pas le cas. Changer la Constitution, c'est quelque chose de compliqué, et je ne vois pas comment on pourrait y arriver à l’heure actuelle. Et quand bien même on y parviendrait, j’ignore qu'elle serait la route à poursuivre, parce qu'il n'y a pas de consensus sur les institutions qu'il faudrait adopter. Quelqu'un comme Jean-Luc Mélenchon, qui appelle à une Sixième République, fait partie de ces responsables politiques qui critiquent l'omnipotence du Président quand ils sont dans l'opposition, mais ne rêvent que de cela une fois au pouvoir. Donc l’hypothèse d’un changement de régime n'est pas très crédible.

 

Je pense qu'on peut faire fonctionner les institutions de la Cinquième République comme un régime parlementaire, en procédant à des réformes mineures. Il faut d’abord qu'il y ait un changement d'attitude de la part du Président, qui, comme je l'ai dit, doit accepter de se mettre en retrait et en surplomb, de laisser le gouvernement gouverner, et de ne pas s’afficher dans les médias en permanence.

 

Il faudrait ensuite changer le mode de scrutin aux législatives pour modifier la logique entre les partis politiques. Aujourd'hui, avec le mode de scrutin majoritaire à deux tours, les partis politiques font des coalitions avant les élections : leur but est de se mettre d'accord sur le nom d'un seul candidat par grand bloc politique (gauche, centre et droite, extrême-droite) dans chaque circonscription. Mais une fois l'élection passée, les partis sont prisonniers de ces accords, et ne sont pas capables de négocier les uns avec les autres, hors des blocs, pour trouver une majorité. On le voit très bien aujourd'hui avec les socialistes, qui ont du mal à prendre leur indépendance vis-à-vis des Verts et de La France insoumise pour négocier avec le Premier ministre. Leurs partenaires les menacent de présenter les candidats contre eux lors des prochaines élections législatives ou même des élections locales.

 

Si on changeait le mode de scrutin pour la proportionnelle, chaque parti politique pourrait aller aux élections législatives de son côté et les alliances se feraient après le scrutin, comme ça se fait dans les vrais régimes parlementaires. On pourrait avoir une meilleure qualité de discussion et de négociation entre les partis politiques représentés à l’Assemblée, pour voir qui serait prêt à gouverner avec qui et sur la base de quel programme.

 

La proportionnelle et un allègement de la centralité du Président permettraient de dépasser certains blocages actuels. Ce qu'il faudrait surtout, c'est que les élections présidentielles cessent d'être l'obsession de tout le monde en France, parce que cela empêche toute coalition à l'Assemblée nationale. En effet, les leaders des partis n'ont pas pour objectif de participer au gouvernement mais de gagner les élections présidentielles. Et on a plus de chances de le faire si on est tranquillement dans l'opposition, que si on est dans la majorité qui gouverne.

 

 

The Paper : Que signifient les troubles politiques en France pour l’Europe ?

 

O.C. : La situation française n’est pas bonne pour l'Union européenne parce qu’elle est confrontée depuis dix ans à un manque de leadership. Les responsables politiques de l'Union eux-mêmes n'ont pas l'autorité pour prendre de grandes initiatives, proposer des réformes majeures. Cela doit venir des États membres. Le problème, c'est que ça fait dix ans qu'on n'a pas eu un leadership fort au niveau national. Angela Merkel est partie, et ses successeurs n’ont pas été très convaincants. M. Sanchez, en Espagne, est isolé à gauche. Mme Meloni, en Italie, est isolée à droite. Il y avait Emmanuel Macron dans une position relativement centrale en 2017, mais assez rapidement il a été confronté à des difficultés politiques en France et il n'a pas pu être aussi actif qu'il le voulait à l'échelle européenne. Il a aussi manqué d’alliés.

 

Donc les difficultés de la France sont un handicap de plus pour l'Union européenne. Là où pourrait y avoir un vrai problème, c’est si l'extrême droite arrivait au pouvoir en France. Le Rassemblement national a des positions très eurosceptiques et relativement pro-russes et pro-américaines. Son succès bloquerait toute perspective d'approfondissement de l'intégration européenne et d’affirmation de l’Union comme une puissance à part entière.

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