top of page

Blog

Dans ce blog, je publie régulièrement des textes (garantis sans IA...) sur des sujets d'actualité. J'en reprends certains en anglais.

Rechercher
Raphaël Glucksmann (2018). Photo de PetDoherty. Licence Creative Commons.
Raphaël Glucksmann (2018). Photo de PetDoherty. Licence Creative Commons.

Ce billet a été repris par le think-tank Telos, le 12 octobre 2026


Avec le succès indiscutable de Raphaël Glucksmann à la primaire socialiste ce soir, les candidatures rivales sont découragées à gauche, et le paysage va sans doute se clarifier à droite. Si la compétition se limite à quatre candidats principaux, le scénario d'un second tour Mélenchon-Le Pen, et d'une victoire de cette dernière, se fragilise. Analyse d'une fatalité qui n'en est plus une.



Depuis des mois, un scénario hante le débat public français : celui d'un second tour de la présidentielle 2027 opposant Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen. Un duel entre les représentants des deux extrémités de l'échiquier, que la candidate du RN gagnerait très probablement et qui porterait l'extrême droite au pouvoir pour la première fois depuis la Collaboration. Ce scénario nourrit la résignation chez les uns et la détestation de l' « establishment » chez les autres. Beaucoup y voient une fatalité : l'aboutissement inévitable de l’échec des gouvernements successifs à satisfaire les attentes des citoyens et de la fragmentation toujours plus grande du paysage politique, où les candidats modérés, motivés par l’idée qu’il n’y a plus de leader naturel, se multiplient tandis que les extrêmes engrangent les voix.


Mais ce scénario n'a rien d'une fatalité. Le scrutin est dans six mois seulement et, jamais, pour les dernières élections présidentielles, le candidat donné vainqueur six mois avant ne l’a emporté. La victoire de Mme Le Pen n’est qu’une hypothèse, qui reste incertaine tant que le scénario précis de l’élection n'est pas arrêté : le nombre et l’identité des candidats, leurs programmes, les affaires qui pourraient surgir d’ici là, la situation économique et sociale du pays en avril 2027, les possibles alliances et ralliements…


La fatalité arrange toujours quelqu'un. Elle arrange LFI, qui peut se présenter comme l'unique recours de toute la gauche et qualifier de traîtres tous ceux qui refusent la discipline du front. Elle arrange le RN, qui, sans jamais se prononcer sur rien, prospère sur le dégoût de la politique ordinaire, sur l'idée que tout le système est pourri, et sur la conviction que les candidats ne se préoccupent que de leur propre destin. Elle arrange les commentateurs pressés, qui n'ont plus à analyser ni les stratégies, ni les alliances possibles, ni les dynamiques d'opinion : tout serait déjà joué. Elle arrange, enfin, ceux qui cherchent déjà à être du côté des vainqueurs et à soigner leurs entrées au RN – un parti dont ils voudraient faire croire qu’il a bien changé. Mais la fatalité n'existe que pour autant qu'on y croit. Dès qu'un fait vient la démentir, tout redevient possible.

 

Le séisme d'une primaire


Raphaël Glucksmann vient d'emporter très largement la primaire socialiste, dès le premier tour et avec deux tiers des voix, alors que cinq candidats étaient en lice, et que les commentateurs prédisaient un résultat confus. Un tel score dans une élection interne n’est pas anodin : les primaires se gagnent d'ordinaire dans un mouchoir de poche, souvent après un second tour acharné. Ici, rien de tout cela. Ce n'est pas une simple victoire : c'est une investiture – même si le nombre de votants (120 587 personnes) reste limité.


Le parti socialiste ne s'est pas contenté de désigner un candidat. Il a tranché le débat qui mine la gauche depuis l'irruption d’Emmanuel Macron et de Jean-Luc Mélenchon sur le devant de la scène : faut-il s'allier avec LFI, accepter son hégémonie sur l'espace de gauche, ou au contraire reconstruire une alternative indépendante ? Depuis 2017, la première option l’a emporté, au nom de l’union de la gauche, mais aussi et surtout de la sauvegarde des sièges des leaders du PS, du PCF et des Verts, avec la Nupes puis le NFP. En plébiscitant Raphaël Glucksmann, porteur de la ligne du refus de toute alliance avec LFI, l'électorat de la primaire a validé l'option de l'indépendance. Une partie de la gauche modérée – qui était restée silencieuse jusqu’à présent, n'assume plus les outrances de M. Mélenchon ou s’était ralliée un temps à Emmanuel Macron – a choisi une social-démocratie assumée plutôt que le leadership de LFI, un parti dont elle ne partage ni les méthodes ni une partie des valeurs.


Ce choix a quelque chose de profondément politique, et même de générationnel, car Raphaël Glucksmann n'est pas un candidat de plus dans la gamme de la gauche. Il est celui qui a dit haut ce que beaucoup pensaient bas : que certaines alliances coûtent plus qu'elles ne rapportent, que la fidélité à des valeurs compte davantage que la défense de quelques sièges, et qu'une gauche qui veut gouverner doit convaincre la majorité des électeurs, et pas seulement sa base. Les deux tiers des voix, c'est aussi cela : la demande, au sein de l'électorat progressiste, d'une gauche qui ne se définisse plus par ses ennemis intérieurs et par sa peur de perdre quelques mandats, mais par son projet et ses valeurs. Cette clarification était attendue depuis des années. Et elle change la donne de toute la présidentielle.

 

Un paysage qui s'éclaircit


Cette victoire nette va décourager les autres candidatures à gauche, et peut-être au centre. Une primaire disputée, remportée de justesse, aurait laissé coexister plusieurs légitimités concurrentes, et donc plusieurs candidats pour séduire le même électorat. Le message envoyé est exactement inverse : un rassemblement précoce, massif et sans discussion autour d'une seule personne. Dans ces conditions, maintenir une candidature à gauche en dehors de ce dispositif devient politiquement injustifiable. Chaque candidat supplémentaire n'apparaîtrait plus que comme un doublon, un passeur de voix vers l'abstention ou, pire, vers l'extrême droite.


Le même mouvement de clarification va sans doute s'opérer à droite, maintenant que la gauche modérée a un candidat crédible. Faute de primaire, les sondages en seront l’instrument. Les vagues d'enquêtes qui accompagneront la mise en place de la campagne vont comparer les potentiels des uns et des autres, mesurer les espaces disponibles, et pousser vers la sortie les candidats mal placés. Un Gabriel Attal, un Bruno Retailleau, un Dominique de Villepin, un David Lisnard, découvrant dans les intentions de vote un espace résiduel, sans dynamique et sans perspective de qualification au second tour, n'auront guère d'autre choix que de renoncer ou de négocier leur ralliement. La primaire socialiste a lancé ce mouvement : les instituts vont le prolonger, et le paysage va s'éclaircir.

 

La configuration à quatre candidats


Reste donc, en toute hypothèse, une configuration à quatre candidats principaux : Jean-Luc Mélenchon, Raphaël Glucksmann, un candidat de droite – sans doute Édouard Philippe, le mieux placé – et Marine Le Pen – l’hypothèse de Jordan Bardella étant désormais exclue. Quatre blocs, à peu près équilibrés, et surtout deux lignes de clivage (gauche/droite et républicains/populistes) au lieu d'une seule, favorisant les reports de voix entre la gauche et la droite modérées.


Dans un paysage éparpillé à huit ou dix candidats principaux, le duel final Le Pen-Mélenchon était plausible : les deux leaders des extrêmes peuvent compter sur un socle d’électeurs fidèles, ce qui n’est pas le cas des autres candidats. Mais dans une configuration resserrée à quatre candidats principaux, le succès de ce duo n'a plus rien de mécanique. Le vote utile s'exerce de part et d'autre, les reports s'organisent, et rien n'interdit plus que le second tour oppose Raphaël Glucksmann ou Edouard Philippe à Marine Le Pen, qui ne serait plus assurée de l'emporter.

 

La fin d'une fatalité


Il faut rappeler ce qu'un second tour Le Pen-Mélenchon aurait de ravageur. Les sondages le disent sans ambages : face à Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen l'emporterait très probablement. Non pas que l'électorat adhère soudainement à son projet, mais parce qu'une partie des électeurs modérés, rejetant les deux candidats, s'abstiendrait en masse ou voterait à contrecœur pour l'extrême droite. Le front républicain, qui a toujours fonctionné contre le RN, se serait brisé sur la nature de l'adversaire : on ne mobilise pas contre l'extrême droite en votant pour une extrême gauche que l'on rejette tout autant, dont le candidat est des plus impopulaires, et qui ne cherche aucunement à modérer ses propos ou ses actions – comme on a pu le voir ces derniers jours avec la révolte des lycéens. Le duel Le Pen-Mélenchon était donc, objectivement, le scénario d’une victoire quasi automatique de l'extrême droite.


C’est ce scénario que la clarification du paysage à gauche rend désormais évitable. Car, face à un candidat de gauche ou de droite républicain, le mécanisme redevient fonctionnel : le front républicain a un candidat à soutenir, les électeurs modérés disposent d'une option de vote acceptable, et l'abstention cesse d'être l'arbitre du scrutin. Face à un candidat modéré, Madame Le Pen se heurte à nouveau à un plafond de verre. Le RN redevient ce qu’il n'aurait jamais dû cesser d'être : une force politique soumise à la compétition ordinaire des suffrages, et non une lame de fond contre laquelle il n'y aurait plus rien à tenter.

 

Une bonne nouvelle pour la démocratie


C'est donc une bonne nouvelle pour tous les citoyens qu'effraie la perspective de l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir. Non pas une victoire acquise, mais la démonstration que la politique reste faite de choix et d’actions. Le scénario Le Pen-Mélenchon supposait que la gauche modérée reste indéfiniment divisée, que chacun préfère sa chapelle ou son siège à la victoire commune, que les électeurs se résignent à choisir entre deux rejets. La primaire socialiste vient de prouver qu’une famille politique peut trancher ses débats internes, se rassembler tôt, et réorganiser le paysage de l’élection. Cet exemple inspirera sans doute la droite.


Rien n'est gagné pour autant : l'extrême droite reste la première force politique en France et n'a jamais été aussi haut dans les intentions de vote. Les partis de l’arc républicain portent toujours les stigmates de l’échec, et leurs leaders sont peu populaires. Le premier des risques, pour eux, serait de croire la partie gagnée. Mais la différence entre un combat perdu d'avance et un combat difficile est exactement la différence entre la fatalité et la politique.


Rappelons-nous, d'ailleurs, d'où vient ce déclic : non pas d'un calcul de la direction des partis, non pas d'un accord entre appareils, mais de la mobilisation des citoyens qui ont participé à la primaire socialiste. C'est une leçon qui vaudra pour la suite : le désarroi démocratique ne se combat pas seulement dans les meetings et les manifestations, dans les médias et sur les réseaux sociaux, mais aussi et surtout dans les isoloirs.


Olivier Costa

N.B. Certains font valoir que la victoire de R. Glucksmann est insignifiante, car il n’a recueilli que les suffrages de 0,16% du corps électoral français. C’est exact, mais aucun candidat en 2027 ne fera mieux (Jean-Luc Mélenchon a obtenu 300.000 "parrainages", mais les militants n'avaient pas le choix du candidat), et il faut rappeler l’histoire des investitures des Présidents de la V° République :

-       Ch. De Gaulle (1965) s’est proclamé candidat, sans primaire ni vote

-       G. Pompidou (1969) a été désigné par le parti gaulliste (UDR), sans consultation des militants

-       V. Giscard d'Estaing (1974), s’est proclamé candidat (dissident à droite)

-       F. Mitterrand (1981) a été investi après une consultation des adhérents du PS, qui comptait environ 150 000 adhérents ; il s’est représenté en 1988 en tant que sortant

·       J. Chirac (1995) a été investi par le RPR sans primaire ; il a rempilé en 2002 au nom de l’UMP, sans vote

·       N. Sarkozy (2007) a été investi par la primaire interne de l’UMP, mais il était le seul candidat

·       F. Hollande (2012) a gagné la primaire citoyenne de 2011, ouverte à tous les électeurs de gauche. Il y a eu 2,8 millions de votants, mais il n’y avait pas les contraintes de la primaire socialiste de cette année (15 euros de participation)

·       E. Macron (2017, 2022) s’est proclamé candidat.

Le mouvement lycéen est-il une révolte légitime ou un chaos programmé ? Entre la condamnation des violences et le refus des caricatures, la nuance doit enfin s’imposer. Car au-delà des blocages et des dégradations, deux questions subsistent : comment forcer les candidats à la présidentielle à se saisir du sort des lycéens, et comment pousser les jeunes à participer au débat public de manière constructive ?

 

Manifestation de lycéens. Belfort, 7 octobre 2026. Crédits: O. Costa
Manifestation de lycéens. Belfort, 7 octobre 2026. Crédits: O. Costa

Certains attribuent la mobilisation des lycéens, pour partie, à l'interdiction du portable au lycée. L'hypothèse ne manque pas d'ironie : la mesure en a énervé certains, mais elle en a aussi poussé d'autres à lever le nez de leurs écrans – des conversations WhatsApp, du défilé anesthésiant des vidéos TikTok, et des articles sensationnalistes taillés pour générer des clics. Or lever les yeux, c'est aussi prendre conscience des difficultés de notre société, s'interroger sur son propre sort et, éventuellement, s'indigner du peu de cas que les pouvoirs publics font de certains groupes de population – dont les lycéens.

 

Mon propos n'est ni de glorifier ni de condamner en bloc ce mouvement. Il est double : ses méthodes sont condamnables, là où elles ont basculé dans la violence, mais les questions qu'il pose – sur les moyens des lycées, l'orientation et l'avenir de la jeunesse – sont légitimes et méritent mieux que le débat fruste qu'elles ont suscité jusqu'ici.

 

Une violence inacceptable

 

Je dois dire d'emblée mon malaise face à ce mouvement, en raison des excès constatés dès le premier jour. Je n'ai rien contre les mouvements sociaux, et j'ai participé à diverses manifestations. Mais j'ai toujours été radicalement allergique à la violence inutile – ne serait-ce que celle qui consiste à bloquer un établissement ou à mettre le feu aux poubelles. Je suis foncièrement allergique aux situations où une minorité impose sa loi à une majorité, ou où certains portent atteinte aux biens, en s'érigeant dans les deux cas en arbitres de la légitimité de la violence.

 

Je crois que l'action violente doit être un dernier recours : elle ne se justifie qu'après l'épuisement des autres formes de mobilisation (grèves, manifestations, sit-ins, tribunes…), et face à la surdité des pouvoirs publics ou à la répression aveugle. Or, dans le cas du mouvement lycéen, rien n'indique que ces voies aient été explorées avant d'en découdre : blocages, dégradations, incendies et affrontements avec les forces de l'ordre, les personnels des lycées et les pompiers ont eu lieu dès le premier jour. Il est possible de se faire entendre autrement, et je ne souscris pas à l'idée que ces violences seraient de simples dérapages inévitables – compte tenu du nombre de blessés et de l'ampleur des dégradations.

 

Ce point de vue ne fait pas de moi un réactionnaire, car je l'applique à tout le monde : aux militants de la gauche radicale comme à ceux de la droite conservatrice, aux écologistes comme aux chasseurs, aux cyclistes comme aux fous du volant. Et mon allergie à la violence et aux blocages ne fait pas de moi pour autant un soutien inconditionnel des forces de l'ordre : chacun sait que les CRS ne se recrutent pas parmi les citoyens les plus éclairés et les plus au fait des vertus du dialogue social, et que beaucoup piaffent d'en découdre avec les lycéens ou les jeunes des banlieues.

 

Un débat qui manque singulièrement de nuances

 

La nuance doit l'emporter dans l'analyse de ce type de mouvement. On ne peut pas le présenter comme un sursaut citoyen de lycéens animés d'une rage d'apprendre et de réussir, lâchement abandonnés par les pouvoirs publics dans des lycées-poubelles, et victimes de la répression aveugle d'un gouvernement désireux d'éborgner la jeunesse. On ne peut pas davantage le réduire aux manigances – pourtant bien réelles – de LFI, et aux excès d'une jeunesse inculte, fascinée par la violence et faisant cause commune avec les black blocs, les agitateurs à la solde du Kremlin et les mouvements pro-Hamas.

 

Le mouvement est, dans sa très grande majorité, le fait de lycéens qui se préoccupent sincèrement de leur avenir, qui se heurtent chaque jour aux carences de l'Éducation nationale, et qui en veulent à leurs aînés du monde dont ils vont hériter : un pays et une planète affectés par le réchauffement climatique, les guerres et les tensions, les inégalités sociales, le racisme, la dette publique. En outre, l'attitude du gouvernement est pour le moins discutable, et la subite découverte de 3.000 professeurs sans poste, par la vertu d'un nouveau logiciel, est le gag qui finit d'éroder sa crédibilité.

 

Deux bonnes choses peuvent toutefois sortir de cette mobilisation qui, pour l'heure, a surtout fait des dégâts, semé la confusion et grossi les rangs des partis populistes.

 

Susciter les débats sur le sort des lycéens

 

D'abord, elle peut obliger les candidats à l'élection présidentielle à se saisir des enjeux de l'enseignement et de l'avenir de la jeunesse — sujets cruciaux et complexes s'il en est. Pour l'heure, le débat est d'une pauvreté navrante. Chez les Insoumis, on promet l'impossible, on nie les efforts faits — notamment par les régions —, on flatte les discours les plus radicaux, et on espère que ce mouvement sera le premier jalon d'une insurrection permettant au parti de prendre le pouvoir par la rue, à défaut d'y parvenir par les urnes. Au RN et chez les conservateurs, on réduit le mouvement à une rébellion adolescente dépourvue de motif et de logique, et on veut rallier les électeurs effrayés par les dégradations et le désordre en promettant de faire donner la troupe contre les « casseurs ».

 

J'espère pour ma part que les candidats plus modérés s'empareront eux aussi du sujet, et feront des propositions claires et chiffrées pour améliorer le sort des lycéens et des étudiants. Mais les contraintes budgétaires mettent le pays au bord du précipice. Et les électeurs, majoritairement hostiles à toute remise en cause de leurs avantages et privilèges, tendent à se ranger derrière ceux qui nient les problèmes plutôt que de les affronter. La voie est étroite.

 

Mieux impliquer les jeunes dans l'espace public

 

En second lieu, ce mouvement peut conduire à une implication accrue des jeunes dans la vie politique : les pousser à s'intéresser aux candidats, aux sujets, aux programmes, à prendre part au débat public. C'est une exigence qui vaut pour tous – les jeunes comme leurs aînés : s'informer au-delà des réseaux sociaux, dont les algorithmes privilégient outrancièrement les points de vue radicaux, et débattre autrement qu'en défilant derrière des slogans faciles et des drapeaux palestiniens.

 

Participer utilement au débat public, c'est comprendre que, au-delà des revendications, il faut réfléchir en termes de contraintes : qui peut payer quoi, et avec quel argent ? Le déclin prononcé du niveau des élèves français, mis en évidence par les enquêtes internationales, est-il uniquement une question de moyens ? Si l'on supprime Parcoursup, par quoi faut-il le remplacer ? Une loterie, comme dans certains pays d'Amérique latine ? Une sélection par l'argent — comme c'est déjà en partie le cas pour les grandes écoles ? Un système de « premier arrivé, premier servi », comme par le passé ? Des procédures propres à chaque établissement ? Chacun doit pouvoir comprendre qu'il est impossible d'accueillir dans une formation toutes les personnes qui y prétendent. La France offre un accès très large à un enseignement supérieur de qualité, quasiment gratuit ; encore faut-il un système qui oriente les étudiants selon leurs compétences et leurs mérites, et pas seulement selon leurs envies, et qui donne de la valeur à leurs diplômes.

 


J'espère, pour ma part, que la mobilisation des lycéens cessera d'engendrer des débordements, et qu'elle suscitera une réflexion argumentée et apaisée – aussi bien du côté des pouvoirs publics et des candidats aux élections que des lycéens et des organisations étudiantes et syndicales qui soutiennent leur mobilisation. La rue a posé les questions, il reste à y répondre.

 

Olivier Costa

Dernière mise à jour : 7 oct.


Régulièrement, les médias rapportent que des dizaines de personnes ont campé devant des magasins pour être les premières à obtenir des sneakers en série limitée, un jeu vidéo ou des cartes Pokémon. Au Japon, des consommateurs ont attendu jusqu'à sept jours devant une boutique pour une PlayStation 5 ou une Nintendo Switch. Aux États-Unis, des files de plus d'un millier de personnes se sont formées pour avoir le privilège de posséder le nouvel iPhone. Certains revendeurs paient même des remplaçants pour faire la queue à leur place, et des applications existent pour organiser cela. Ces files d'attente ne sont pas des anomalies : elles sont devenues un argument marketing à part entière, savamment entretenu et mis en scène par certaines enseignes. Comment expliquer ces phénomènes, en apparence irrationnels ?

 

 

File d'attente à la braderie de Saint Tropez, 2017. J.M. Maddedu. Licence Creative Commons.
File d'attente à la braderie de Saint Tropez, 2017. J.M. Maddedu. Licence Creative Commons.

Pourquoi s'infliger cela ?

 

Trois explications principales éclairent ces comportements : la rareté organisée des produits, la spéculation et l'expérience communautaire.

 

Il y a d'abord des produits dont les fabricants organisent délibérément la rareté : les quantités vendues sont limitées (séries spéciales, billets de concert ou de match, « drops », produits éphémères…). De tout temps, certains clients ont recherché une forme d'exclusivité et ont accepté d'y sacrifier temps et argent. Mais cette stratégie est désormais appliquée, avec succès, aux produits les plus anodins, et non plus seulement à l'ultra-luxe. Les commerces les plus divers mettent en scène ces files d’attente et s’en enorgueillissent sur les réseaux sociaux afin de générer des comportements moutonniers.  

 

Il y a ensuite la recherche du bénéfice : certains achètent un produit pour le revendre avec une belle marge. Concrètement, il s'agit de spéculer à court ou à long terme sur le « fomo » – la peur de manquer (fear of missing out). Mais c'est un jeu dangereux, comme l'a montré la vente des montres de gousset Swatch × Audemars Piguet en mai 2026 : des pièces que l'on trouve aujourd'hui en seconde main, neuves dans leur emballage, moins chères qu'en boutique.

 

Il y a enfin la recherche d'un statut social, qui passe par la possession avant tout le monde du nouvel iPhone, de la nouvelle Tesla ou d'un modèle de baskets. S'y ajoute ce que l'on pourrait appeler « l'expérience communautaire » : posséder ces objets, c'est appartenir à un groupe. Plus encore, faire la queue devant un magasin, quitte à y passer une ou plusieurs nuits, devient un rite ou une mode. On constate le même phénomène chez ceux qui patientent plusieurs heures, avec un plaisir visible, pour manger un cookie, un bagel en série limitée ou un steak-frites dans un restaurant vu sur les réseaux sociaux.

 

Des pratiques qui ne sont pas propres aux jeunes

 

L'observateur, surtout s'il est né au siècle dernier, est prié de ne pas trop s'émouvoir de ces comportements. Chacun a ses faiblesses et ses coups de cœur, et il serait injuste de moquer les fans de Pokémon ou les passionnés de smartphones. Les gens les plus aisés dorment rarement dehors pour acquérir l'objet de leur désir, mais beaucoup sont prêts à de gros sacrifices financiers pour une voiture, une montre, une place à l'opéra ou un sac à main griffé.

 

Il n'est d'ailleurs pas plus glorieux de faire longuement la queue devant une enseigne de luxe sur les Champs-Élysées que devant un kebab à la mode. Et les ressorts psychologiques de la collection sont les mêmes, qu'il s'agisse de timbres rares, de voitures de course, de baskets ou de figurines Star Wars. Par ailleurs, les CSP+ ne sont pas moins sensibles que les jeunes au marketing et à la publicité : il n'est pas moins navrant de payer 10.000 euros pour une montre de marque que 500 euros pour une console de jeux. Simplement, la sensibilité de certaines populations aux stratégies des marques est plus visible que celle d'autres. Chez les jeunes, on se précipite pour faire la queue, et l'on est fier de faire partie des initiés.

 

En quoi est-ce un problème ?

 

Si chacun est, à sa manière, la victime d’engouements irrationnels, pourquoi s'en émouvoir ? D’abord, sans stigmatiser un groupe spécifique de la population, on peut s'étonner de ces comportements dans une société qui prétend à la sobriété et à la responsabilité individuelle. Jamais sans doute on n'a tant entendu d'appels à renoncer à la consommation débridée, à se soucier de l'épuisement des ressources naturelles, à refuser l'obsolescence programmée et le diktat des modes et des marques. Une part croissante de la population, notamment parmi les plus jeunes, rejette les excès de la société de consommation des années 1990-2000, ne jure que par l'upcycling, la réparation et l'occasion, et prétend se contenter de peu. Dans ce contexte, sacrifier son confort, son temps et son argent pour le nouvel iPhone, des cartes Pokémon inédites ou des baskets en série limitée semble paradoxal.

 

On peut aussi se désoler que l'appartenance à une communauté exige de faire deux heures de queue pour acheter un cookie, de dormir devant la boutique Swatch, ou de dépenser des centaines d'euros pour un selfie avec une star de la pop. C'est d'autant plus désolant que nos sociétés sont frappées par l'anomie : un individualisme forcené, le déclin du nombre de personnes prêtes à s'impliquer dans le collectif, à aider leur prochain, à faire confiance aux institutions, à croire en quelque chose et à respecter les règles du vivre en commun.

 

C'est précisément là que le bât blesse. Une communauté qui se réduit à une file d'attente, même pacifique et bon enfant, est une communauté de consommateurs préoccupés par la satisfaction de leur propre plaisir, pas de citoyens. Le lien social qu'elle fabrique est réel, mais fragile et marchand : il disparaît avec le produit acheté et renaît au lancement suivant, au gré des stratégies commerciales. Dormir dans la rue pour des cartes Pokémon ou une manette de jeu n'est pas très rassurant quant à notre capacité à faire société.

 

Olivier Costa

bottom of page