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Dans ce blog, je publie régulièrement des textes (garantis sans IA...) sur des sujets d'actualité. J'en reprends certains en anglais.

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Récemment, devant le Parlement européen, Ursula von der Leyen a proposé au Premier ministre canadien de faire de son pays le premier « membre associé » de l'Union européenne. Une annonce spectaculaire, intervenue alors qu'Ottawa et Bruxelles cherchent, chacun de leur côté, à se déprendre d'un partenaire américain devenu hostile. Mais ce statut d'associé ne figure dans aucun traité et l'article 49 du TUE réserve l'adhésion aux États européens. Il reste donc à savoir ce que la Commission fera de cette annonce, alors qu'un sommet UE-Canada est attendu à Montréal fin octobre.



Le Canada et l'Union européenne. Licence Creative Commons.
Le Canada et l'Union européenne. Licence Creative Commons.

 

Une annonce-surprise


Le 16 septembre 2026 à Strasbourg, la Présidente de la Commission européenne a invité le Premier ministre canadien Mark Carney à assister à son discours annuel sur l'état de l'Union devant le Parlement européen. Durant son intervention, elle lui a proposé de « travailler avec (lui) pour ouvrir la porte au Canada afin qu’il devienne le premier membre associé de l'Union européenne ». L'annonce a été longuement applaudie par les députés, et s'inscrit dans le cadre d'une « Alliance pour l'avenir » UE-Canada, censée dépasser l’accord de libre-échange (CETA) en vigueur depuis 2019. L’alliance pourrait couvrir des sujets tels que la défense, l'Arctique, l'énergie, les minerais critiques, l'IA et la cybersécurité, voire la libre circulation des personnes. Cette proposition inédite intervient dans le contexte des tensions entre l’Union et les Etats-Unis, et de la quasi rupture entre le Canada et son voisin. Rappelons que Donald Trump a menacé à plusieurs reprises de faire du Canada le « 51ème État » des Etats-Unis, sans solliciter l’avis des Canadiens, lancé une guerre tarifaire contre le pays et multiplié les propos hostiles ou insultants à l’endroit de ses leaders. Dans ce contexte, Ottawa cherche à diversifier ses partenariats et ses alliances, et un Canadien sur deux se déclare désormais favorable à une adhésion de son pays à l'UE.

 

Des intérêts qui convergent…


L’initiative de la Présidente de la Commission a surpris, d’autant qu’elle ne semble pas avoir pris la peine de recueillir l’avis de l’ensemble des États membres. Cette proposition n’est pas pour autant une lubie ou un coup de com, car elle répond à trois données objectives.


D’abord, les relations entre l’UE et le Canada sont anciennes et importantes. Les deux blocs partagent les mêmes valeurs et sont proches d’un point de vue historique, culturel et linguistique. Le CETA – accord de libre échange et de coopération entre l’UE et le Canada, en vigueur depuis 2019 – est l’un des traités internationaux de l’UE les plus ambitieux. L’hypothèse d’un rapprochement avec le Canada n’est d’ailleurs pas nouvelle, notamment du côté de ceux qui considèrent que l’intégration européenne est une question d’objectifs et de valeurs, et non de géographie. Ainsi, à l’époque où le Québec a envisagé de quitter la fédération canadienne (référendum du 30 octobre 1995, gagné de justesse par les opposants à la mesure), l’hypothèse d’une entrée du Québec dans l’Union avait déjà été envisagée. Ce rapprochement avait aussi été évoqué par M. Carney à Davos le 20 janvier 2026.


En deuxième lieu, l’Union et le Canada ont de nombreux intérêts communs – économiques, stratégiques, politiques, commerciaux – tout particulièrement dans le contexte de leurs tensions avec Donald Trump. Les deux blocs doivent notamment trouver des partenaires alternatifs aux Etats-Unis, afin de limiter les risques liés à des échanges économiques et des alliances trop largement dépendantes d’un partenaire peu fiable, voire hostile. C’est particulièrement crucial pour le Canada, puisque les flux avec Etats-Unis représentent 70% de son commerce extérieur, que la frontière entre les deux pays fait près de 9.000 km, et que le Canada n’a pas d’autre voisin.


Enfin, il y a les évolutions de l’ordre mondial. Les Etats-Unis, notamment depuis la réélection de Donald Trump, le déstabilisent en se retirant des organisations internationales, en menaçant de quitter l’OTAN et de rapatrier ses troupes présentes en Europe, et en remettant en cause les fondamentaux des relations internationales hérités de la fin de la seconde guerre mondiale – respect des frontières et de la souveraineté des Etats, autorité des traités, arbitrage des conflits par des instances internationales, primat de la diplomatie sur la force... Donald Trump a, à plusieurs reprises, présenté l’UE et le Canada comme les pires ennemis de son pays, tandis qu’il adoptait des positions particulièrement conciliantes à l’égard de la Russie, de la Chine ou encore de la Corée du Nord… Dans ce contexte nouveau, qui remet en cause la notion même d’Occident et les grands équilibres géopolitiques, si l’Union européenne ne veut pas devenir un simple géant commercial sans influence globale, elle n’a d’autre choix que de prendre la tête d’une coalition de puissances dites « moyennes », attachées au multilatéralisme, au respect des traités, à celui des frontières et des souverainetés, aux valeurs démocratiques et aux droits fondamentaux, et à la volonté de fonder les relations internationales sur une coopération pacifique entre les États et les blocs.

 

Un statut « d’associé » qui n’existe pas…


La difficulté de la proposition de Mme Von der Leyen est que le statut de « membre associé » ne figure dans aucun traité européen, et que l'article 49 du traité sur l’Union européenne réserve l'adhésion aux « États européens », ce qui exclut de facto le Canada. Pour lui donner de la substance, il faudrait donc réformer les traités ou bricoler une solution ad hoc.


Une réforme des traités, visant à définir le statut de membre associé ou à permettre l’adhésion d’un État non-européen, semble improbable. Car c’est un interminable parcours du combattant, qui exige de réunir une Convention, d’obtenir un consensus parmi les 27 et de faire ratifier le nouveau traité par l’ensemble des États membres – par voie parlementaire ou référendaire. La réouverture des négociations sur les traités comporterait aussi le risque d’une remise en cause de certains acquis de l’intégration européenne – procédures décisionnelles ou compétences.


Une autre solution consisterait à utiliser l'article 217 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, qui permet des « accords d'association » impliquant des droits et obligations réciproques. De tels accords existent déjà avec six pays des Balkans occidentaux, avec l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie, avec huit pays de la Méditerranée, ainsi qu’avec la Turquie, le Chili, six pays d’Amérique centrale, et le Mexique. Ce statut n’offre cependant pas d’accès aux instances de décision européenne, et s’est révélé pour l’heure assez limité dans son ampleur.


Le partenariat avec le Canada pourrait enfin prendre la forme d’une révision du CETA. Toutefois, si elle devait inclure des éléments sur l’énergie, l’IA, la sécurité, les services financiers ou encore la libre circulation des personnes, il s’agirait d’un « accord mixte » qui, au contraire d’un simple accord commercial, exigerait l’unanimité des États membres au Conseil et une ratification par tous les parlements nationaux. Or, le CETA, qui est entré en vigueur de manière « anticipée » en 2019, n’a toujours pas été ratifié par les parlements de dix États. Le Sénat français a notamment fait savoir qu’il s’y opposait. C’est donc un processus délicat et incertain, que la Commission cherchera sans doute à éviter.


Sitôt après le discours de Mme von der Leyen, la Commission a ainsi précisé que le statut de membre associé « n'est pas concrétisé » et qu’il ne s'agit pas d'une adhésion. Mark Carney a aussi reconnu que les négociations « n'en sont qu'à leurs débuts », s'engageant à soumettre leur résultat à un vote au Parlement canadien.

 

Mais qui a déjà été envisagé…


Alors, l’annonce de Mme von der Leyen n’est-elle qu’un coup de com ? Non, car l’idée même de « membre associé » n’est pas nouvelle.


Le rapport franco-allemand, dit du « Groupe des Douze », dont l’auteur de ces lignes a été corapporteur, avait proposé en septembre 2023 de créer un statut de membre associé, afin d’institutionaliser la relation de l’Union avec les États qui gravitent dans son orbite sans en être membre (Suisse, Norvège, Royaume-Uni, Islande, Turquie, micro-états…) et d’offrir des bénéfices aux dix États dont la candidature a été officiellement reconnue par l’Union, sans attendre leur adhésion plénière. Ce statut d’associé offrirait un accès à certaines politiques (par exemple au marché intérieur) en échange du respect des principes et valeurs de l’Union, et se traduirait par la participation à des réunions du Conseil de l’Union sans droit de vote.


L’idée avait été rappelée par le chancelier allemand Friedrich Merz en mai dernier au sujet de l’Ukraine. Elle pourrait être étendue à des pays non européens avec lesquels l’Union entretient des liens étroits et qui partagent ses valeurs, ses objectifs et son mode d’organisation politique.

 

Quelles suites pour cette annonce ?


L’annonce de Mme von der Leyen a suscité un certain émoi. Au Canada, où elle a rencontré de nombreuses réactions positives, mais aussi quelques interrogations. Aux Etats-Unis, elle a déclenché le courroux de Donald Trump, qui a qualifié le projet de « ridicule » et menacé d'imposer des droits de douane « très importants » à l’Union européenne, voire d'interrompre certains échanges avec elle, si le projet était mené à son terme. En Europe, la perspective de cet accord d’association a relancé les réflexions sur le périmètre de l’Union. L’Australie s’est dit intéressée par cette perspective, car elle est également orpheline de sa relation privilégiée avec les Etats-Unis. La Commission ne peut donc se contenter de cette annonce, et doit lui donner de la substance.


Les perspectives sont incertaines, mais il y a tout lieu de croire que l’annonce sera suivie d’effets. En effet, Paris et Berlin ont réagi positivement, ce qui laisse penser que les autorités des deux pays avaient donné leur aval avant l'annonce. Cela garantit un certain soutien à l’initiative au sein du Conseil européen, ce qui est crucial. Un sommet UE-Canada est prévu à Montréal fin octobre 2026. Il sera sans doute l’occasion de donner plus d’informations sur ce partenariat, voire d’amorcer les négociations sur ses contours.


Pour l’heure, l'annonce est un geste politique fort, un message à Washington et un pari sur la souveraineté canadienne. Un approfondissement réel de la relation, par des initiatives concrète, a de bonnes chances d'aboutir. En revanche, la création d’un statut de « membre associé » par les traités ne semble pas possible à moyen terme. Comme on l’a indiqué, c’est un processus long et semé d’embûches, et les Européens auront sans doute du mal à s'entendre sur la définition précise du statut. Certains craindront peut-être aussi l’afflux de prétendants. Quant aux États candidats à l’entrée dans l’Union, ils pourraient redouter d’être relégués dans une sorte de seconde division, qui éloignerait la perspective d’une adhésion plein et entière.

 

Olivier Costa

 

Dernière mise à jour : 31 juil.

Ce billet a été repris par Telos le 31 juillet 2026 Les réseaux sociaux et les médias regorgent désormais de textes et d'images générés par IA, notamment pour dénoncer les dérives de nos sociétés. Mais le faire en s’appuyant sur ces outils, c’est un peu comme éteindre un incendie avec de l’essence. Entre gaspillage, plagiat et aliénation, le recours systématique à l’IA pose question. Et si la vraie résistance, c’était d’abord de s’en passer quand elle n'est pas indispensable ?


Compilation d’images générées par IA glanées sur mon fil Facebook, mardi 28 juillet 2026
Compilation d’images générées par IA glanées sur mon fil Facebook, mardi 28 juillet 2026

Je suis surpris de voir qu’un nombre croissant de gens ne semblent plus pouvoir exprimer la moindre idée sur les réseaux sociaux sans avoir recours à l’IA. Beaucoup de textes résultent à l’évidence d’un prompt sommaire : « Écris-moi 20 lignes pour dénoncer le manque de prise en compte du réchauffement climatique par les pouvoirs publics en France ». Ces textes sont généralement accompagnés d’une image générée elle aussi par IA. Mais comment peut-on sérieusement appeler à la protection de l’environnement, à la lutte contre le populisme ou au progrès social en s’appuyant sur ce genre d’outils ? C’est incohérent à quatre titres au moins.

 

Les quatre effets pervers du recours systématique à l’IA

 

Il y a d’abord l’impact environnemental. Il ne faut pas l’exagérer, mais la génération d’une image consomme entre 3 et 30 Wh – soit l’équivalent de la recharge complète d’une batterie de téléphone – et nécessite entre 2 et 5 litres d’eau, le plus souvent potable, pour le refroidissement des machines. Ce n'est pas rien à une époque où les deux ressources se font rares. Une photo glanée sur le net remplace pourtant avantageusement ces illustrations, souvent pataudes et clinquantes.

 

Ensuite, il y a la question des droits d’auteur. Il faut cesser de s’extasier devant les « créations » des IA, qui ne sont que de la parodie, de la compilation ou du plagiat d’œuvres réalisées par des humains. Une IA est incapable de générer un texte, une image, un raisonnement, une musique, une vidéo ou une information sans s’inspirer de la production de personnes vivantes. Non seulement celles-ci sont spoliés de leurs droits d’auteur, mais elles sont progressivement privées de leur travail : en effet, qui veut encore payer pour les services d’un designer graphique, d’un traducteur, d’un codeur, d’une sténo ou d’un architecte d'intérieur, quand l’IA peut faire tout cela ? Mais qui sera encore capable d’exécuter toutes ces tâches, et plus largement de réfléchir, créer, inventer et décider, quand l’IA sera devenue omniprésente ?

 

Ensuite, il y a un enjeu de cohérence. On ne peut pas, d’un côté, se plaindre du comportement prédateur des patrons techno-fascistes qui gouvernent l’IA et parlent à l’oreille des tyrans ou dénoncer la multiplication des datacenters qui accaparent les terres arables, l’eau et l’électricité, et, d’un autre côté, contribuer au développement de l’industrie de l’IA en y ayant recours pour les activités les plus insignifiantes.

 

Enfin et surtout, c’est une question de civilisation. De ce point de vue, la nouvelle génération est plus cohérente que la mienne. Je vois de nombreux jeunes dans mon entourage et parmi mes étudiants qui ont une sainte horreur de l’IA. Comme chacun de nous, ils s’en servent lorsque cela est utile à leur travail, et en abusent même pour produire du texte, mais beaucoup se gardent de recourir à l’IA pour des tâches accessoires, et considèrent que les images et vidéos générées par IA sont le comble du ringard : « Un vrai truc de boomer ».

 

Limiter le recours inutile à l’IA

 

Il ne s’agit pas de nier les apports de l’IA dans de nombreux domaines – santé, recherche, sécurité… – et dans le fonctionnement des entreprises et des administrations. Et chacun est libre de croire les « techno-solutionnistes » qui nous prédisent que les IA trouveront les remèdes aux maux dont souffre le monde... Faire l’impasse sur cette technologie serait un choix funeste, à titre individuel, pour les entreprises et nombre de professionnels, et à titre collectif, pour nos économies, qui sont soumises à une concurrence internationale impitoyable dans ce domaine. En revanche, il n’y a pas de raison de convoquer l’IA pour tout et n’importe quoi. Si nous le faisons, il ne faudra pas nous plaindre si elle remplace bientôt la moitié des emplois, si la société est régie par son esthétique moche et sa logique rigide, s’il n’est plus possible de parler à un humain quand on s’adresse à une administration ou une entreprise, et si le monde est gouverné par une poignée de multimilliardaires mégalomanes et psychotiques que l'on croirait échappés d’un James Bond des années 1970.

 

Rien ne nous oblige à mettre l’IA à toutes les sauces. On peut consulter la météo ou le programme de la télévision, choisir une destination de vacances ou une plante verte, écrire un mail ou un rapport, trouver la recette du pot-au-feu ou la date de naissance de Michel Sardou sans avoir recours à l’IA. Il est d'ailleurs scandaleux que Google l'impose désormais par défaut, sitôt que l'on fait une recherche, ce qui revient à la fois à gâcher de l'énergie sans raison et à capter le trafic qui était destiné aux sites internet où l'information a été volée. De même, il n’y a aucun intérêt à regarder des films, à écouter de la musique ou à lire des livres conçus par IA, et l'on doit pouvoir utiliser un four, une ponceuse, une voiture ou une machine à coudre dépourvus d’IA. Pour finir, il n’y a aucun intérêt à saturer les réseaux sociaux et les médias avec les textes pompeux et mécaniques et les visuels laids et sans vie que génère l’IA. Ce billet de blog est évidemment garanti 100% sans IA, à l'exception de la compilation de visuels qui lui sert d'illustration.

 

Olivier Costa

Cet article a été repris par le think-tank Telos le 9 juillet 2026


En 2026, la justice française a rendu ses verdicts dans trois affaires de détournement de fonds publics relatif à l’emploi d’assistants au Parlement européen. Marine Le Pen a été condamnée, François Bayrou relaxé, et Jean-Luc Mélenchon non mis en examen. Derrière ces décisions contrastées se cachent des différences d’ampleur, de preuves et d’implication personnelle. Ces affaires révèlent aussi le peu de considération des responsables politiques français pour les activités du Parlement européen, et leur tendance à en faire le marchepied de leurs ambitions présidentielles…

 


Un scandale récurrent, des issues contrastées

 

Depuis plusieurs années, l’utilisation détournée des assistants parlementaires européens par les partis politiques français alimente les débats sur la probité publique. Beaucoup ont abusé des moyens offerts par le Parlement européen à ses membres, en utilisant des collaborateurs d’élus, rémunérés par l’institution, pour travailler au service du parti ou de ses leaders. Les textes qui régissent les activités des collaborateurs des députés européens sont pourtant clairs : ils sont au service du Parlement européen.

Trois affaires ont particulièrement marqué l’actualité judiciaire : celles du Rassemblement National (RN), du Mouvement Démocrate (MoDem), et de La France Insoumise (LFI). Leurs issues judiciaires ont fortement différé. Marine Le Pen a écopé d’une condamnation lourde, confirmée en appel, François Bayrou a été relaxé, et Jean-Luc Mélenchon n’a même pas été mis en examen. Est-on face à une justice à deux ou trois vitesses, ou est-ce le résultat de l’application stricte du droit ?

 


Du côté du RN, un système organisé et des preuves accablantes

 

 L’affaire des assistants parlementaires du Front National (FN), devenu Rassemblement National (RN), concerne la période 2004-2016. Révélée par Mediapart en 2013, elle a donné lieu à une instruction minutieuse. Le cœur du dossier repose sur un constat clair : des eurodéputés du parti d’extrême droite ont employé des assistants parlementaires pour des activités purement partisanes, comme la communication, l’organisation d’événements ou la gestion du siège du parti. Le préjudice estimé par les juges s’élève à 2,8 ou 2,9 millions d’euros, et même 4,6 millions selon le Parlement européen, partie civile dans cette affaire. Pas moins de 28 contrats d’assistants parlementaires ont été retenus par la justice, et 25 personnes ont été condamnées en première instance, dont 9 eurodéputés, 12 assistants et 3 collaborateurs du parti. Le parti a également été mis en cause en tant que personne morale.


Marine Le Pen, février 2016. Auteur : Parlement européen. Licence Creative Commons.
Marine Le Pen, février 2016. Auteur : Parlement européen. Licence Creative Commons.

Ce qui distingue cette affaire des autres, c’est son caractère systémique. Une réunion tenue à Bruxelles le 4 juin 2014, après la vague de sièges remportée aux européennes, constitue le cœur du dossier d’accusation. Selon plusieurs témoignages concordants, Marine Le Pen y aurait annoncé aux nouveaux députés qu’ils devaient se contenter d’un seul assistant parlementaire, et que le reste de leur enveloppe – qui permet d’embaucher jusqu’à 5 collaborateurs – devait rester à la disposition du parti. Elle leur aurait également demandé de signer une procuration au profit du responsable administratif chargé de répartir les assistants selon les besoins du RN. Les preuves ne manquent pas : courriels, notes internes, contrats et témoignages démontrent que les assistants étaient affectés à des tâches non parlementaires, et ne fréquentaient pas les lieux de travail du Parlement européen.

Marine Le Pen a d’ailleurs reconnu être au courant de l’utilisation des assistants pour le parti, bien qu’elle conteste en être l’instigatrice. Les juges, eux, ont retenu sa responsabilité pénale, estimant que son rôle de présidente du RN et son influence sur les eurodéputés prouvait son implication centrale dans ce système.

Le 7 juillet 2026, la cour d’appel de Paris a rendu son arrêt : Marine Le Pen a été condamnée à trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique, à 100.000 euros d’amende, et à 45 mois d’inéligibilité, dont 30 mois avec sursis. Elle reste éligible pour l’élection présidentielle de 2027, mais devra porter un bracelet électronique pendant un maximum d’un an. Les autres prévenus, eurodéputés, assistants et cadres du parti, ont également écopé de peines de prison avec sursis, d’amendes et d’inéligibilité. Quant au RN, en tant que personne morale, il a été condamné à deux millions d’euros d’amende, dont un million ferme.

 


Pour le MoDem, des faits limités et des condamnations ciblées

 

L’affaire du MoDem, et de son prédécesseur l’UDF, porte sur la période 2005-2017. Elle a éclaté en 2017, après des révélations sur l’utilisation d’assistants parlementaires européens pour les activités du parti en France. Le préjudice estimé est moindre : entre 262.000 et 293.000 euros, pour 11 contrats litigieux sur les 150 passés par l’UDF puis le MoDem.


F. Bayrou en juillet 2024. Auteur : Ugo Bronszewski. Licence Creative Commons.
F. Bayrou en juillet 2024. Auteur : Ugo Bronszewski. Licence Creative Commons.

Treize prévenus étaient concernés, dont François Bayrou lui-même, cinq ex-eurodéputés, des cadres du parti, ainsi que les deux partis en tant que personnes morales. Malgré des détournements avérés, François Bayrou a été relaxé en première instance. Le tribunal a en effet estimé qu’aucun élément ne permettait d’affirmer qu’il avait connaissance de la non-exécution des contrats ou qu’il avait donné des ordres pour embaucher des assistants fictifs. Contrairement au RN, les juges n’ont pas retenu l’existence d’un système structuré de détournement. Les faits étaient plus dispersés, moins documentés, et surtout, aucune preuve ne remontait jusqu’au leader du parti.

Le 5 février 2024, le tribunal correctionnel de Paris a donc rendu un jugement contrasté. François Bayrou a été relaxé, une décision contre laquelle le parquet a fait appel, un nouveau procès étant prévu à l’automne 2026. En revanche, cinq ex-eurodéputés ont été condamnés à des peines allant de 10 à 18 mois de prison avec sursis, à des amendes de 10.000 à 50.000 euros, et à deux ans d’inéligibilité avec sursis. Michel Mercier, ancien trésorier du parti et ex-garde des Sceaux, a pour sa part écopé de 18 mois de prison avec sursis, de 20.000 euros d’amende et de deux ans d’inéligibilité. L’UDF a été condamnée à 150.000 euros d’amende, dont 100.000 ferme, et le MoDem à 350.000 euros d’amende, dont 300.000 ferme.

 


Pour LFI, une enquête close sans mise en examen


L’enquête sur LFI concerne la période 2009-2017, pendant laquelle Jean-Luc Mélenchon était député européen. Ouverte en 2018 à la suite de signalements de l’OLAF, l’Office européen de lutte antifraude, elle visait à établir si des assistants parlementaires avaient été utilisés pour des tâches non parlementaires. Le préjudice a été estimé à 500.000 euros.

 

J.L. Mélenchon, juin 2025. Auteur: Ricardo Stuckert / PR. Licence Creative Commons.
J.L. Mélenchon, juin 2025. Auteur: Ricardo Stuckert / PR. Licence Creative Commons.

Après huit ans d’enquête, les juges ont clos l’instruction le 26 mai 2026, sans mise en examen. Aucune preuve n’a en permis d’établir l’implication directe de M. Mélenchon ou l’existence d’un système organisé de détournement. Deux anciens assistants restent placés sous le statut de témoin assisté, mais leur cas ne permet pas de remonter jusqu’au leader de LFI. La justice a donc conclu qu’aucun élément ne justifiait une mise en examen, malgré un préjudice estimé important.

 

Trois affaires différentes, trois issues différentes

 

Pour comprendre pourquoi ces trois affaires ont connu des issues si différentes, il faut examiner trois critères essentiels : l’ampleur des faits, la nature des preuves et le degré d’implication des leaders.

L’affaire du RN se distingue par son ampleur exceptionnelle, des preuves accablantes et une implication directe de la présidente du parti, considérée comme l’instigatrice et la bénéficiaire principale des détournements. L’affaire du MoDem repose sur des faits moins étendus et aucune preuve ne permet de remonter jusqu’à François Bayrou ; il a donc été relaxé, tandis que ses proches collaborateurs et les partis ont été condamnés. Dans, l’affaire de LFI, le préjudice estimé est substantiel, mais après huit ans d’enquête, les juges n’ont trouvé aucune preuve de l’existence d’un système organisé et de l’implication directe de M. Mélenchon.

C’est donc à tort que les partisans de Marine Le Pen et les médias acquis à sa cause estiment qu’elle est victime de l’acharnement de juges « rouges », les mêmes qui auraient épargné Jean-Luc Mélenchon pour des raisons idéologiques, et n’auraient pas eu le courage de s’en prendre à François Bayrou, un proche du Président.

 

Le Parlement européen, marchepied des ambitions élyséennes ?

 

Il existe néanmoins une convergence entre ces trois affaires. Les responsables politiques impliqués partagent une vision utilitariste du Parlement européen, véritable vache à lait de leurs ambitions présidentielles. Il y a certes eu d’autres cas d’abus du travail d’assistants parlementaires européens, mais ils étaient individuels et isolés : aucun autre parti européen n’a été accusé de détourner de manière systématique les moyens mis à la disposition de ses députés européens. Depuis la première élection directe du Parlement européen, en 1979, de nombreux députés français ont considéré leur mandat européen comme un pis-aller ou une première expérience élective en vue de la conquête d’autres fonctions. C’était, et c’est encore, le cas de la plupart responsables politiques français de premier plan qui siègent à Strasbourg : ils apprécient l’indemnité, les moyens de travail et l’immunité qui découlent de leur mandat européen, mais s’intéressent peu aux travaux de l’institution.

Depuis près de cinquante ans, le Parlement européen est ainsi considéré comme une variable d’ajustement de la vie politique française, où l’on met à l’abri les caciques en panne de mandat, où l’on lance en politique des jeunes personnes prometteuses, et où les leaders des « petits » partis attendent leur heure. Pour ces formations (le RN et LFI avant leur succès national de 2022 et 2024, l’UDF et le Modem, les Verts, le PCF) le Parlement européen est une ressource cruciale, car elles sont plus à même d’y obtenir des sièges qu’à l’Assemblée nationale ou au Sénat, compte tenu des différences de mode de scrutin.

En conséquence, beaucoup de députés européens français se distinguent à la fois par leur faible implication dans les activités du Parlement européen et par leur tendance à employer leurs collaborateurs à des tâches sans rapport avec ses travaux. Les trois procès des assistants parlementaires européens sont aussi un symptôme du manque d’implication des élus français au Parlement européen et, incidemment, de la faible influence de la France dans cette institution. Il n’est ainsi pas surprenant que les trois protagonistes principaux de ces affaires – Marine Le Pen, François Bayrou et Jean-Luc Mélenchon – cumulent 11 candidatures à eux trois à l’élection présidentielle… en attendant les prochaines.

 

Olivier Costa

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