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Dans ce blog, je publie régulièrement des textes sur des sujets d'actualité. J'en reprends certains en anglais.

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Dernière mise à jour : 31 juil.

Ce billet a été repris par Telos le 31 juillet 2026 Les réseaux sociaux et les médias regorgent désormais de textes et d'images générés par IA, notamment pour dénoncer les dérives de nos sociétés. Mais le faire en s’appuyant sur ces outils, c’est un peu comme éteindre un incendie avec de l’essence. Entre gaspillage, plagiat et aliénation, le recours systématique à l’IA pose question. Et si la vraie résistance, c’était d’abord de s’en passer quand elle n'est pas indispensable ?


Compilation d’images générées par IA glanées sur mon fil Facebook, mardi 28 juillet 2026
Compilation d’images générées par IA glanées sur mon fil Facebook, mardi 28 juillet 2026

Je suis surpris de voir qu’un nombre croissant de gens ne semblent plus pouvoir exprimer la moindre idée sur les réseaux sociaux sans avoir recours à l’IA. Beaucoup de textes résultent à l’évidence d’un prompt sommaire : « Écris-moi 20 lignes pour dénoncer le manque de prise en compte du réchauffement climatique par les pouvoirs publics en France ». Ces textes sont généralement accompagnés d’une image générée elle aussi par IA. Mais comment peut-on sérieusement appeler à la protection de l’environnement, à la lutte contre le populisme ou au progrès social en s’appuyant sur ce genre d’outils ? C’est incohérent à quatre titres au moins.

 

Les quatre effets pervers du recours systématique à l’IA

 

Il y a d’abord l’impact environnemental. Il ne faut pas l’exagérer, mais la génération d’une image consomme entre 3 et 30 Wh – soit l’équivalent de la recharge complète d’une batterie de téléphone – et nécessite entre 2 et 5 litres d’eau, le plus souvent potable, pour le refroidissement des machines. Ce n'est pas rien à une époque où les deux ressources se font rares. Une photo glanée sur le net remplace pourtant avantageusement ces illustrations, souvent pataudes et clinquantes.

 

Ensuite, il y a la question des droits d’auteur. Il faut cesser de s’extasier devant les « créations » des IA, qui ne sont que de la parodie, de la compilation ou du plagiat d’œuvres réalisées par des humains. Une IA est incapable de générer un texte, une image, un raisonnement, une musique, une vidéo ou une information sans s’inspirer de la production de personnes vivantes. Non seulement celles-ci sont spoliés de leurs droits d’auteur, mais elles sont progressivement privées de leur travail : en effet, qui veut encore payer pour les services d’un designer graphique, d’un traducteur, d’un codeur, d’une sténo ou d’un architecte d'intérieur, quand l’IA peut faire tout cela ? Mais qui sera encore capable d’exécuter toutes ces tâches, et plus largement de réfléchir, créer, inventer et décider, quand l’IA sera devenue omniprésente ?

 

Ensuite, il y a un enjeu de cohérence. On ne peut pas, d’un côté, se plaindre du comportement prédateur des patrons techno-fascistes qui gouvernent l’IA et parlent à l’oreille des tyrans ou dénoncer la multiplication des datacenters qui accaparent les terres arables, l’eau et l’électricité, et, d’un autre côté, contribuer au développement de l’industrie de l’IA en y ayant recours pour les activités les plus insignifiantes.

 

Enfin et surtout, c’est une question de civilisation. De ce point de vue, la nouvelle génération est plus cohérente que la mienne. Je vois de nombreux jeunes dans mon entourage et parmi mes étudiants qui ont une sainte horreur de l’IA. Comme chacun de nous, ils s’en servent lorsque cela est utile à leur travail, et en abusent même pour produire du texte, mais beaucoup se gardent de recourir à l’IA pour des tâches accessoires, et considèrent que les images et vidéos générées par IA sont le comble du ringard : « Un vrai truc de boomer ».

 

Limiter le recours inutile à l’IA

 

Il ne s’agit pas de nier les apports de l’IA dans de nombreux domaines – santé, recherche, sécurité… – et dans le fonctionnement des entreprises et des administrations. Et chacun est libre de croire les « techno-solutionnistes » qui nous prédisent que les IA trouveront les remèdes aux maux dont souffre le monde... Faire l’impasse sur cette technologie serait un choix funeste, à titre individuel, pour les entreprises et nombre de professionnels, et à titre collectif, pour nos économies, qui sont soumises à une concurrence internationale impitoyable dans ce domaine. En revanche, il n’y a pas de raison de convoquer l’IA pour tout et n’importe quoi. Si nous le faisons, il ne faudra pas nous plaindre si elle remplace bientôt la moitié des emplois, si la société est régie par son esthétique moche et sa logique rigide, s’il n’est plus possible de parler à un humain quand on s’adresse à une administration ou une entreprise, et si le monde est gouverné par une poignée de multimilliardaires mégalomanes et psychotiques que l'on croirait échappés d’un James Bond des années 1970.

 

Rien ne nous oblige à mettre l’IA à toutes les sauces. On peut consulter la météo ou le programme de la télévision, choisir une destination de vacances ou une plante verte, écrire un mail ou un rapport, trouver la recette du pot-au-feu ou la date de naissance de Michel Sardou sans avoir recours à l’IA. Il est d'ailleurs scandaleux que Google l'impose désormais par défaut, sitôt que l'on fait une recherche, ce qui revient à la fois à gâcher de l'énergie sans raison et à capter le trafic qui était destiné aux sites internet où l'information a été volée. De même, il n’y a aucun intérêt à regarder des films, à écouter de la musique ou à lire des livres conçus par IA, et l'on doit pouvoir utiliser un four, une ponceuse, une voiture ou une machine à coudre dépourvus d’IA. Pour finir, il n’y a aucun intérêt à saturer les réseaux sociaux et les médias avec les textes pompeux et mécaniques et les visuels laids et sans vie que génère l’IA. Ce billet de blog est évidemment garanti 100% sans IA, à l'exception de la compilation de visuels qui lui sert d'illustration.

 

Olivier Costa

Cet article a été repris par le think-tank Telos le 9 juillet 2026


En 2026, la justice française a rendu ses verdicts dans trois affaires de détournement de fonds publics relatif à l’emploi d’assistants au Parlement européen. Marine Le Pen a été condamnée, François Bayrou relaxé, et Jean-Luc Mélenchon non mis en examen. Derrière ces décisions contrastées se cachent des différences d’ampleur, de preuves et d’implication personnelle. Ces affaires révèlent aussi le peu de considération des responsables politiques français pour les activités du Parlement européen, et leur tendance à en faire le marchepied de leurs ambitions présidentielles…

 


Un scandale récurrent, des issues contrastées

 

Depuis plusieurs années, l’utilisation détournée des assistants parlementaires européens par les partis politiques français alimente les débats sur la probité publique. Beaucoup ont abusé des moyens offerts par le Parlement européen à ses membres, en utilisant des collaborateurs d’élus, rémunérés par l’institution, pour travailler au service du parti ou de ses leaders. Les textes qui régissent les activités des collaborateurs des députés européens sont pourtant clairs : ils sont au service du Parlement européen.

Trois affaires ont particulièrement marqué l’actualité judiciaire : celles du Rassemblement National (RN), du Mouvement Démocrate (MoDem), et de La France Insoumise (LFI). Leurs issues judiciaires ont fortement différé. Marine Le Pen a écopé d’une condamnation lourde, confirmée en appel, François Bayrou a été relaxé, et Jean-Luc Mélenchon n’a même pas été mis en examen. Est-on face à une justice à deux ou trois vitesses, ou est-ce le résultat de l’application stricte du droit ?

 


Du côté du RN, un système organisé et des preuves accablantes

 

 L’affaire des assistants parlementaires du Front National (FN), devenu Rassemblement National (RN), concerne la période 2004-2016. Révélée par Mediapart en 2013, elle a donné lieu à une instruction minutieuse. Le cœur du dossier repose sur un constat clair : des eurodéputés du parti d’extrême droite ont employé des assistants parlementaires pour des activités purement partisanes, comme la communication, l’organisation d’événements ou la gestion du siège du parti. Le préjudice estimé par les juges s’élève à 2,8 ou 2,9 millions d’euros, et même 4,6 millions selon le Parlement européen, partie civile dans cette affaire. Pas moins de 28 contrats d’assistants parlementaires ont été retenus par la justice, et 25 personnes ont été condamnées en première instance, dont 9 eurodéputés, 12 assistants et 3 collaborateurs du parti. Le parti a également été mis en cause en tant que personne morale.


Marine Le Pen, février 2016. Auteur : Parlement européen. Licence Creative Commons.
Marine Le Pen, février 2016. Auteur : Parlement européen. Licence Creative Commons.

Ce qui distingue cette affaire des autres, c’est son caractère systémique. Une réunion tenue à Bruxelles le 4 juin 2014, après la vague de sièges remportée aux européennes, constitue le cœur du dossier d’accusation. Selon plusieurs témoignages concordants, Marine Le Pen y aurait annoncé aux nouveaux députés qu’ils devaient se contenter d’un seul assistant parlementaire, et que le reste de leur enveloppe – qui permet d’embaucher jusqu’à 5 collaborateurs – devait rester à la disposition du parti. Elle leur aurait également demandé de signer une procuration au profit du responsable administratif chargé de répartir les assistants selon les besoins du RN. Les preuves ne manquent pas : courriels, notes internes, contrats et témoignages démontrent que les assistants étaient affectés à des tâches non parlementaires, et ne fréquentaient pas les lieux de travail du Parlement européen.

Marine Le Pen a d’ailleurs reconnu être au courant de l’utilisation des assistants pour le parti, bien qu’elle conteste en être l’instigatrice. Les juges, eux, ont retenu sa responsabilité pénale, estimant que son rôle de présidente du RN et son influence sur les eurodéputés prouvait son implication centrale dans ce système.

Le 7 juillet 2026, la cour d’appel de Paris a rendu son arrêt : Marine Le Pen a été condamnée à trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique, à 100.000 euros d’amende, et à 45 mois d’inéligibilité, dont 30 mois avec sursis. Elle reste éligible pour l’élection présidentielle de 2027, mais devra porter un bracelet électronique pendant un maximum d’un an. Les autres prévenus, eurodéputés, assistants et cadres du parti, ont également écopé de peines de prison avec sursis, d’amendes et d’inéligibilité. Quant au RN, en tant que personne morale, il a été condamné à deux millions d’euros d’amende, dont un million ferme.

 


Pour le MoDem, des faits limités et des condamnations ciblées

 

L’affaire du MoDem, et de son prédécesseur l’UDF, porte sur la période 2005-2017. Elle a éclaté en 2017, après des révélations sur l’utilisation d’assistants parlementaires européens pour les activités du parti en France. Le préjudice estimé est moindre : entre 262.000 et 293.000 euros, pour 11 contrats litigieux sur les 150 passés par l’UDF puis le MoDem.


F. Bayrou en juillet 2024. Auteur : Ugo Bronszewski. Licence Creative Commons.
F. Bayrou en juillet 2024. Auteur : Ugo Bronszewski. Licence Creative Commons.

Treize prévenus étaient concernés, dont François Bayrou lui-même, cinq ex-eurodéputés, des cadres du parti, ainsi que les deux partis en tant que personnes morales. Malgré des détournements avérés, François Bayrou a été relaxé en première instance. Le tribunal a en effet estimé qu’aucun élément ne permettait d’affirmer qu’il avait connaissance de la non-exécution des contrats ou qu’il avait donné des ordres pour embaucher des assistants fictifs. Contrairement au RN, les juges n’ont pas retenu l’existence d’un système structuré de détournement. Les faits étaient plus dispersés, moins documentés, et surtout, aucune preuve ne remontait jusqu’au leader du parti.

Le 5 février 2024, le tribunal correctionnel de Paris a donc rendu un jugement contrasté. François Bayrou a été relaxé, une décision contre laquelle le parquet a fait appel, un nouveau procès étant prévu à l’automne 2026. En revanche, cinq ex-eurodéputés ont été condamnés à des peines allant de 10 à 18 mois de prison avec sursis, à des amendes de 10.000 à 50.000 euros, et à deux ans d’inéligibilité avec sursis. Michel Mercier, ancien trésorier du parti et ex-garde des Sceaux, a pour sa part écopé de 18 mois de prison avec sursis, de 20.000 euros d’amende et de deux ans d’inéligibilité. L’UDF a été condamnée à 150.000 euros d’amende, dont 100.000 ferme, et le MoDem à 350.000 euros d’amende, dont 300.000 ferme.

 


Pour LFI, une enquête close sans mise en examen


L’enquête sur LFI concerne la période 2009-2017, pendant laquelle Jean-Luc Mélenchon était député européen. Ouverte en 2018 à la suite de signalements de l’OLAF, l’Office européen de lutte antifraude, elle visait à établir si des assistants parlementaires avaient été utilisés pour des tâches non parlementaires. Le préjudice a été estimé à 500.000 euros.

 

J.L. Mélenchon, juin 2025. Auteur: Ricardo Stuckert / PR. Licence Creative Commons.
J.L. Mélenchon, juin 2025. Auteur: Ricardo Stuckert / PR. Licence Creative Commons.

Après huit ans d’enquête, les juges ont clos l’instruction le 26 mai 2026, sans mise en examen. Aucune preuve n’a en permis d’établir l’implication directe de M. Mélenchon ou l’existence d’un système organisé de détournement. Deux anciens assistants restent placés sous le statut de témoin assisté, mais leur cas ne permet pas de remonter jusqu’au leader de LFI. La justice a donc conclu qu’aucun élément ne justifiait une mise en examen, malgré un préjudice estimé important.

 

Trois affaires différentes, trois issues différentes

 

Pour comprendre pourquoi ces trois affaires ont connu des issues si différentes, il faut examiner trois critères essentiels : l’ampleur des faits, la nature des preuves et le degré d’implication des leaders.

L’affaire du RN se distingue par son ampleur exceptionnelle, des preuves accablantes et une implication directe de la présidente du parti, considérée comme l’instigatrice et la bénéficiaire principale des détournements. L’affaire du MoDem repose sur des faits moins étendus et aucune preuve ne permet de remonter jusqu’à François Bayrou ; il a donc été relaxé, tandis que ses proches collaborateurs et les partis ont été condamnés. Dans, l’affaire de LFI, le préjudice estimé est substantiel, mais après huit ans d’enquête, les juges n’ont trouvé aucune preuve de l’existence d’un système organisé et de l’implication directe de M. Mélenchon.

C’est donc à tort que les partisans de Marine Le Pen et les médias acquis à sa cause estiment qu’elle est victime de l’acharnement de juges « rouges », les mêmes qui auraient épargné Jean-Luc Mélenchon pour des raisons idéologiques, et n’auraient pas eu le courage de s’en prendre à François Bayrou, un proche du Président.

 

Le Parlement européen, marchepied des ambitions élyséennes ?

 

Il existe néanmoins une convergence entre ces trois affaires. Les responsables politiques impliqués partagent une vision utilitariste du Parlement européen, véritable vache à lait de leurs ambitions présidentielles. Il y a certes eu d’autres cas d’abus du travail d’assistants parlementaires européens, mais ils étaient individuels et isolés : aucun autre parti européen n’a été accusé de détourner de manière systématique les moyens mis à la disposition de ses députés européens. Depuis la première élection directe du Parlement européen, en 1979, de nombreux députés français ont considéré leur mandat européen comme un pis-aller ou une première expérience élective en vue de la conquête d’autres fonctions. C’était, et c’est encore, le cas de la plupart responsables politiques français de premier plan qui siègent à Strasbourg : ils apprécient l’indemnité, les moyens de travail et l’immunité qui découlent de leur mandat européen, mais s’intéressent peu aux travaux de l’institution.

Depuis près de cinquante ans, le Parlement européen est ainsi considéré comme une variable d’ajustement de la vie politique française, où l’on met à l’abri les caciques en panne de mandat, où l’on lance en politique des jeunes personnes prometteuses, et où les leaders des « petits » partis attendent leur heure. Pour ces formations (le RN et LFI avant leur succès national de 2022 et 2024, l’UDF et le Modem, les Verts, le PCF) le Parlement européen est une ressource cruciale, car elles sont plus à même d’y obtenir des sièges qu’à l’Assemblée nationale ou au Sénat, compte tenu des différences de mode de scrutin.

En conséquence, beaucoup de députés européens français se distinguent à la fois par leur faible implication dans les activités du Parlement européen et par leur tendance à employer leurs collaborateurs à des tâches sans rapport avec ses travaux. Les trois procès des assistants parlementaires européens sont aussi un symptôme du manque d’implication des élus français au Parlement européen et, incidemment, de la faible influence de la France dans cette institution. Il n’est ainsi pas surprenant que les trois protagonistes principaux de ces affaires – Marine Le Pen, François Bayrou et Jean-Luc Mélenchon – cumulent 11 candidatures à eux trois à l’élection présidentielle… en attendant les prochaines.

 

Olivier Costa

Les juges d’appel ont trouvé une solution élégante : confirmer la gravité des faits reprochés à Marine Le Pen tout en lui laissant la responsabilité de sa candidature. En effet, l’argument selon lequel la justice ne doit pas s’immiscer dans le processus électoral ne tient pas face à l’ampleur des agissements: l’État de droit exige que tous, élus ou non, répondent de leurs actes. Mais, en évitant de trancher entre Le Pen et Bardella, les magistrats ont déjoué les accusations d'ingérence dans la vie démocratique.


Marine Le Pen, février 2025, auteur : Vox España, licence Creative Commons CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication.
Marine Le Pen, février 2025, auteur : Vox España, licence Creative Commons CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication.

Les juges en charge de l’appel de Marine Le Pen ont été habiles. Ils ne déjugent pas leurs collègues de première instance, en confirmant que les faits sont graves et avérés, mais ils renvoient à l’intéressée la décision de se présenter ou non à l’élection, puisqu’elle ne sera pas inéligible. Je n’ai jamais compris l’argument selon lequel il n’appartiendrait pas aux juges de décider qui peut ou non se présenter à l’élection présidentielle, car il ne peut pas s’appliquer en l’espèce. S’il s’agissait de juger un acte un tant soit peu politique, comme une déclaration pénalement répréhensible ou un usage abusif de certains privilèges dus aux élus, s’il était question d’un délit mineur, il conviendrait en effet que les juges fassent preuve de retenue, et ne s’ingèrent pas dans un processus électoral de première importance. Mais, en l’occurrence, il s’agit d’un système de détournement des moyens financiers du Parlement européen organisé à l’échelle industrielle. Des millions d’euros ont été soustraits par Marine Le Pen et ses co-inculpés, avec une effronterie sidérante. Dans ces circonstances, les juges devaient appliquer le droit. Car, sinon, que faudrait-il faire si un candidat potentiel à la Présidence assassinait son voisin ou cambriolait une banque ? Le blanchir au motif qu’il n’appartient pas aux juges de peser sur l’issue d’un scrutin ? Peut-on attribuer une immunité totale et par anticipation à tous les candidats à une élection ? Revient-il aux électeurs d’absoudre les crimes d’un justiciable dans les urnes ?

 

L’État de droit est fondé sur l’idée que chacun, modeste ou puissant, simple citoyen ou élu, doit respecter les mêmes règles. La seule limite est l’immunité qui est accordée à certains élus pour les actes qui relèvent de leur mandat, afin d’éviter que le pouvoir judiciaire n’entrave leur action ou que des affaires soient montées contre eux pour les évincer ou les neutraliser. Mme Le Pen savait parfaitement les risques qu’elle prenait en organisant le détournement massif des fonds du Parlement européen. Elle a fait employer des dizaines de personnes par cette institution, alors qu’elles ne s’occupaient pas de ses activités et, pour certaines, ne faisaient rien du tout. Elle connaissait aussi les risques qu’elle prenait en usant de tous les artifices pour repousser, encore et encore, le jugement qui la concernait, jusqu’à la rendre potentiellement inéligible en 2027.

 

Les juges d’appel ont été subtils. Ils ne peuvent pas inventer des immunités qui n’existent pas, mais ne peuvent pas non plus faire abstraction du contexte politique dans lequel ils prennent leurs décisions. Ils ont donc refusé de trancher la compétition entre Marine Le Pen et Jordan Bardella. Désormais, il revient au duo de décider si la première doit faire campagne, bracelet électronique à la cheville, ou si le second doit la remplacer. Les électeurs du RN ne pourront pas reprocher à de supposés juges « rouges » d’avoir arrêté le scénario de la présidentielle. A vrai dire, si ces juges étaient vraiment rouges, et s’il existait un acharnement de la justice contre le RN, les deux candidats auraient été empêchés. Les magistrats auraient pu confirmer la peine prononcée en première instance à l'égard de Marine Le Pen. Ils auraient aussi pu faire du zèle à l'endroit de Jordan Bardella qui a, de notoriété publique, bénéficié d’un emploi fictif dans l’affaire qui vaut ses ennuis à son aînée, et abusé plus que de raison des moyens et de la patience du Parlement européen pour administrer son parti et préparer sa candidature à la présidentielle.

 

Olivier Costa

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