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Dans ce blog, je publie régulièrement des textes (garantis sans IA...) sur des sujets d'actualité. J'en reprends certains en anglais.

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Le 17 octobre 2026, la « convergence des luttes » tant espérée par la gauche a surtout produit des images de chaos. L'histoire française rappelle pourtant une régularité troublante : de 1848 à 1968, les grandes mobilisations sociales, quand elles débordent, se soldent presque toujours par une reprise en main conservatrice. Vérification d'une intuition à six mois de l'élection présidentielle – et leçons pour une gauche modérée qui ne cherche pas le chaos et n’a aucun intérêt au succès du RN.

 

Bloquage de l'Autoroute A8 à Aix-en-Provence le 17 octobre 2026. Auteur : Gabriel from92. Licence Creative Commons
Bloquage de l'Autoroute A8 à Aix-en-Provence le 17 octobre 2026. Auteur : Gabriel from92. Licence Creative Commons

 

 

Le 17 octobre 2026 restera comme l'une de ces journées où la France a tangué. Partie mi-septembre de la région parisienne, la mobilisation lycéenne s’est vite étendue à tout le pays, portée par des revendications d'abord scolaires (état des bâtiments, emplois du temps, plateforme Parcoursup, manque de moyens, professeurs non remplacés…), puis sociétales (impact de l’IA, dérèglement climatique, situation à Gaza, tensions internationales, montée de l’extrême droite…). Le 17 octobre, jour de « convergence des luttes » appelé par des figures des gilets jaunes, relayé par des syndicats et les partis de gauche, entre 550.000 (selon le ministère de l'Intérieur) et 800.000 personnes (selon les organisateurs) ont défilé, avant tout contre la vie chère. L'immense majorité d'entre elles l'a fait pacifiquement.

 

Le reste est connu. À Bordeaux, Marseille, Rennes, Saint-Étienne, Toulouse, Nantes, des cortèges ont été débordés par des groupes organisés : commerces pillés, bâtiments publics pris pour cible, sièges de médias attaqués, affrontements prolongés avec les forces de l'ordre. Depuis, des couvre-feux localisés ont été décrétés à Marseille et à Toulouse, les manifestations sont interdites à Rennes, un projet de loi « casseurs-payeurs » a été inscrit à l'ordre du jour du Sénat, des réunions de crise ont eu lieu à Matignon. Certains, dans une escalade verbale, appellent à l’intervention de l’armée, au déclenchement de l’état d’urgence, à la suspension du droit de manifester, à l’interdiction de LFI…  le tout à six mois de l'élection présidentielle.

 

Cette séquence rappelle une expérience que la France a maintes fois vécue, et qui porte une leçon politique inconfortable. La voici, résumée en une phrase : la gauche lance les mouvements sociaux, le pouvoir fait quelque concessions, la droite observe en silence et, à l'échéance électorale suivante, elle l'emporte dans les urnes. Mais est-ce bien vrai ?

 

Des mouvements qui naissent ou sont soutenus à gauche


Premier constat : la protestation de rue est, en France, un répertoire d'action monopolisé de fait par la gauche. Syndicats, partis de gauche, associations, mouvements sociaux…, depuis deux siècles, ce sont surtout eux qui appellent, encadrent et structurent les mobilisations. C'est logique : la rue est l'arme de ceux qui n'ont pas, ou plus, les moyens de l'État. Le mouvement lycéen actuel n'échappe pas à la règle. Les organisations lycéennes et étudiantes ont donné le tempo ; des militants du NPA animaient certaines assemblées générales ; La France insoumise a appelé dès le début du mois d'octobre à une « convergence des luttes » dont elle espérait profiter, son coordinateur estimant qu'une « mobilisation sociale des lycéens à sept mois de la présidentielle, on le voit comme quelque chose de positif » ; le Parti socialiste a appelé à défiler « face à la vie chère, au désengagement de l'État, à la crise lycéenne et à la casse systématique de nos services publics ».

 

Une exception confirme le phénomène : les gilets jaunes, nés fin 2018 hors des partis et des syndicats, et souvent contre eux, dans des populations peu politisées ou votant à l’extrême-droite, ont été l'un des très rares mouvements sociaux français non revendiqués par la gauche. Mais en trois semaines de blocages, le mouvement lycéen, lui, a été happé par le champ politico-syndical classique. Le 17 octobre, la « convergence » tant redoutée par le gouvernement a bien eu lieu : elle a réuni des lycéens, des étudiants, d'anciens gilets jaunes, des citoyens proches de la gauche, des militants climatiques et antifascistes – un agrégat dont aucun électeur conservateur ne s'est senti proche.

 

Des revendications sociales, parfois entendues


Deuxième constat : les mouvements sociaux portent presque toujours des revendications sociales (salaires, inflation, retraites, services publics, éducation) c'est-à-dire des revendications qui touchent une large majorité de la population, au-delà de leurs rangs. C'est ce qui fait leur force et leur légitimité initiale, et leur vaut la sympathie des foules. Et ces revendications sont parfois entendues. Les congés payés ont été introduits en 1936 et la retraite à 60 ans en 1982 ; le contrat première embauche a été retiré en 2006 ; la hausse du SMIC et de plusieurs prestations a suivi la crise des gilets jaunes. Le mouvement lycéen a déjà obtenu la promesse de 3.000 remplaçants, l'invitation de ses représentants au ministère, une plateforme de concertation et des « améliorations » de Parcoursup, tandis qu'une aide de 100 euros aux grands rouleurs était prolongée. La rue obtient donc souvent quelque chose. Toutefois, le problème ne réside pas dans l'efficacité revendicative des mouvements sociaux, mais dans leurs conséquences politiques.

 

La droite fait profil bas


Troisième constat, plus singulier : pendant les mouvements sociaux, la droite disparaît. Ses partis ne manifestent pas, ses élus s'expriment peu, ses électeurs assistent au spectacle – au risque de laisser croire aux manifestants qu’ils ont le soutien unanime du pays. Ce retrait n'a rien d'un accident : il est une position. La droite française n'a pas de tradition d'opposition de rue. Elle considère la mobilisation sociale comme le répertoire de l'autre camp, et elle sait que son électorat, plus âgé, plus propriétaire, plus attaché à la tranquillité publique, ne se reconnaît pas dans les cortèges. Elle critique mollement le gouvernement quand celui-ci n’est pas de son bord, appelle au dialogue, se garde de soutenir les revendications comme de condamner trop fort les manifestants. Pendant ce temps, ses dénoncent les « casseurs » et les « pilleurs », comptent les voitures brûlées, et évaluent – ou nourrissent – la peur.

 

Cette patience et ce retrait constituent une stratégie d'attente, et elle est payante. A l’heure actuelle, la droite institutionnelle n'investit rien dans la crise – ni militants, ni crédibilité, ni compromis. Elle laisse à la gauche le monopole de la rue, donc celui du désordre quand il survient, et celui de la responsabilité politique de la situation.

 

Et à l'échéance suivante, elle gagne…


Reste à vérifier cette intuition. L'histoire française offre une série remarquable de « reprises en main » conservatrices après des périodes de mobilisation et de désordre. De 1789 à 1799, la Révolution, portée par une bourgeoisie éclairée et par le peuple de Paris, s'achève par la Terreur, puis par Thermidor et le 18 Brumaire : la hiérarchie sociale, un temps abolie, est restaurée et consolidée par un pouvoir militaire. En 1848, la révolution de Février, les ateliers nationaux puis les journées de Juin, durement réprimées, débouchent en décembre sur l'élection de Louis-Napoléon Bonaparte avec les trois quarts des suffrages, et trois ans plus tard, sur son coup d'État : le « parti de l'ordre » triomphe de la République sociale. En 1871, après la Commune écrasée dans le sang, l'Assemblée issue des élections de février est à large majorité monarchiste : l'« ordre moral » gouverne la France pendant plusieurs années. En 1919, les espoirs révolutionnaires de l'après-guerre (grèves de 1919-1920, attentes du « grand soir ») se concluent par la victoire écrasante du Bloc national et la « chambre bleu horizon ». Mai 1968, l'événement social le plus massif de la Ve République, se solde en juin par la plus large majorité de l'histoire du régime : près des trois quarts des sièges pour la droite gaulliste, la gauche perdant un tiers de ses députés. Entre 2018 et 2024, les gilets jaunes, puis les mobilisations contre la réforme des retraites, précèdent une progression continue du Rassemblement national. C’est la première force aux européennes de 2019, elle emporte un record historique au second tour de la présidentielle en 2022, et une nouvelle première place aux européennes en 2024 et aux législatives anticipées qui suivent.

 

La série impressionne, mais il faut aussi mentionner des contre-exemples : le Front populaire en 1936, l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 et en 1997, la victoire de la gauche en 2012 après les mobilisations de 2010 sur les retraites. La régularité n'est donc pas une loi. Elle se vérifie toutefois lorsque trois conditions sont réunies : le mouvement est identifié comme étant de gauche ; des débordements massifs et visibles ont lieu ; une élection se tient à court ou moyen terme. Quand ces trois conditions sont présentes (1848, 1871, 1919, 1968, et aujourd'hui ?), la droite l'emporte à chaque reprise.

 

Le mécanisme est simple et bien documenté en science politique : la peur du désordre est le socle électoral le plus solide qui soit ; elle fait de la demande de sécurité la première des demandes sociales. Karl Marx l'avait décrit dès 1852 dans Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte : une révolution peut être suivie d'une restauration qui en récupère les fruits, parce que les classes populaires n'ont pas d'autre moyen d'exprimer leur exaspération qu'une élection où elles confient le pouvoir à celui qui promet l'ordre. La boucle est bouclée : la rue exaspère, les urnes apaisent, et elles le font rarement au profit de la rue.

 

Le 17 octobre 2026 n’est pas le « grand soir »


Le « grand soir » est un mythe politique ancien. 1789 a installé l'idée que le peuple pouvait tout renverser ; 1918 a fait croire, à gauche, que l'effondrement des empires et la révolution russe annonçaient la révolution mondiale. Le fantasme est robuste parce qu'il est simple. La réalité est moins manichéenne : les grands soirs historiques ont été suivis de Thermidor, de Bonaparte, de l'ordre moral. L'électeur ne veut pas du grand soir ; il veut que ses courses restent abordables, que son commerce ne soit pas pillé, que ses impôts ne paient pas les dégradations, que ses enfants rentrent du lycée en sécurité. Les revendications les plus légitimes sont rendues inaudibles par les images qui les accompagnent – lycée incendié, mairie en flammes, magasins pillés, adolescente mutilée. Ceux qui croient servir la cause du peuple en précipitant le chaos lui coupent, en réalité, la voie du progrès et du succès électoral, et ouvrent celle de la réaction.

 

En 2026, ni de Gaulle, ni la droite de gouvernement…


Il manque pourtant à la séquence de 2026 l'élément qui, en 1968, a permis à la droite classique de capitaliser : un leadership crédible de la droite de gouvernement. Celle-ci est aujourd'hui inaudible, absente de la crise, marginalisée par la défiance générale envers les partis de gouvernement, sans leader capable d'incarner la restauration de l'ordre. Ses protagonistes – Edouard Philippe, Gabriel Attal, Bruno Retailleau – ont tous été longuement ministres d’Emmanuel Macron, et peinent à revendiquer leur capacité à éteindre les revendications et à ramener l’ordre.

 

Mais ces demandes sociales et électorales ne disparaissent pas : elles ses reportent sur celui qui occupe le créneau, le RN. Il a préparé la séquence avec méthode : Jordan Bardella – trop content que ses propos de jeunesse quittent la une des médias – annonçait qu'il y avait « fort à parier qu'il y aura[ait] des débordements » le 17 octobre, promettant de « rétablir la sécurité et l'ordre par tous les moyens légaux possibles ». Marine Le Pen, donnée favorite des sondages depuis des mois, a réagi par une allocution aux accents et au décorum présidentiels sur la « menace [qui pèse] sur la démocratie », stigmatisant le rôle de LFI dans les débordements. Le RN assume désormais d'être « le parti de l'ordre », avec l'espoir d'élargir son électorat vers la droite classique et le centre. Cette stratégie a été confortée par le comportement d'une partie de la gauche radicale, que Raphaël Glucksmann a résumé ainsi : « La bénéficiaire du chaos sera Marine Le Pen », à qui Jean-Luc Mélenchon « aura servi de marchepied ». Preuve supplémentaire que le RN juge le terrain favorable, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont décliné l'invitation à la réunion de crise convoquée par le Premier ministre : on ne contribue pas à apaiser une situation dont on récolte les fruits.

 

Cette séquence bénéficie aussi à Jean-Luc Mélenchon : depuis le début des mobilisations lycéennes, les élus de son parti sont de tous les blocages, de toutes les mobilisations. M. Mélenchon séduit une jeunesse qui d’ordinaire ne s’intéresse guère à la politique, et vote peu. Plusieurs enquêtes d'intention de vote estiment que l’hypothèse la plus probable est désormais un second tour Marine Le Pen/Jean-Luc Mélenchon. Dans une telle configuration, la quasi-totalité de l'électorat de droite et du centre se reporterait sur la candidate d'extrême droite. Le paradoxe prend alors forme : un mouvement social porté par la gauche, dont les débordements précipitent le succès d’un parti qu’aucune de ses composantes ne soutient…

 

Conclusion : la lucidité comme devoir


Il ne faut pas en conclure que les citoyens doivent renoncer à se mobiliser : les mouvements sociaux ont produit des acquis considérables, et l'histoire des trente dernières années est jalonnée de mobilisations disciplinées, victorieuses et dépourvues de coût politique. La rue ne doit pas se taire : le dialogue social a échoué avant le blocage, et pas après. On peut néanmoins tirer trois leçons de l’histoire.

 

La première, c’est que les débordements ne sont jamais neutres. Ils coûtent toujours à la cause qu'ils prétendent servir, car ils déplacent le débat des revendications vers la question de l'ordre public – sur laquelle la gauche est structurellement perdante. Les lycéens l'ont déjà appris à leurs dépens : leurs problèmes réels ont été noyés, pour l'opinion, sous les images de l’incendie de la mairie de Limoges et des vitrines brisées.

La deuxième, c’est que la gauche modérée, celle qui ne cherche pas le chaos mais le changement et la réforme, a une responsabilité précise : tout faire pour éviter les débordements. Il lui appartient – puisque les pouvoirs publics y pourvoient mal – de sécuriser les cortèges, de contrôler les services d'ordre, de se désolidariser explicitement des émeutes, de condamner sans ambiguïté toute violence, de refuser le confusionnisme stratégique de ceux qui voient dans le désordre une occasion, un moyen ou une fin. Cette discipline n'est pas un reniement : c'est la condition pour que les revendications sociales restent au centre du débat public, et pour qu'elles pèsent sur les urnes au lieu de s'y dissoudre.

 

La troisième, c’est que l'ordre n'est pas une valeur de droite, même si elle a une sorte de monopole électoral en la matière. C'est la condition de toutes les politiques publiques, y compris sociales. Une gauche qui veut transformer la société doit d'abord convaincre la majorité des électeurs qu'elle saura la gouverner dans la tranquillité. L'histoire démontre, en effet, que la transformation la plus durable est celle qui passe par les urnes, dans un pays apaisé, et pas par l’insurrection.

 

« À la fin, c'est toujours la droite qui l'emporte… » : la formule est trop déterministe. On devrait l'écrire ainsi : « À la fin, chaque fois que la gauche confie à la rue ce que les urnes pouvaient lui donner, c'est la droite – et aujourd'hui l'extrême droite – qui ramasse la mise ». Les lycéens de 2026 ont obtenu que leurs difficultés soient entendues. Il serait dommage et paradoxal que le mouvement bénéficie, une fois encore, à ceux qu'ils combattent aux cris de « La jeunesse déteste le RN ! »

 

Olivier Costa

Screenshot of the interview. Journalist N. Kanda and translator (EN/JP). Rights: Olivier Costa
Screenshot of the interview. Journalist N. Kanda and translator (EN/JP). Rights: Olivier Costa

This morning, I gave a long interview to the Japanese television channel Nippon TV, for the news programme ‘Finsō NEWS’. I have transcribed my remarks with the Notta software. In this text, I return to the key issues of the presidential election: why is Marine Le Pen the favourite? Are the candidates' promises deliverable? What can be done about the debt, the protests and law and order? What kind of president do the French hope for?

 

How do you analyse the situation ahead of the presidential election? Why is Marine Le Pen so popular?

We are witnessing the end of a cycle for our institutions. Since the 1990s, the parties of government, on the right as on the left, have failed to solve the country's problems. Voters draw a logical conclusion from this: they turn away from those who have exercised power and towards those who promise to change everything. Added to this rejection is a widely shared sense of overall decline (economic, social, cultural, environmental, geopolitical...). For these reasons, the political landscape has fragmented to an extraordinary degree: eleven groups have coexisted in the National Assembly since 2024, which makes any stable majority improbable.

This configuration, which forces the government to confine itself to routine business and to try to limit the scale of the public deficit, fuels the populist parties. They promise to solve everything with simple measures and have never exercised power – and have therefore never disappointed. The situation is by no means specifically French: in many EU countries, as in the United States and Latin America, populists, particularly on the far right, are leading the polls or are already in power...

 

Marine Le Pen is proposing spending cuts, and the government aims to reduce the deficit: is this even possible?

It is extremely complicated, so large is the deficit: around 160 billion euros in 2026. France is structurally in deficit; our entire social and economic system rests upon it. Social spending accounts for roughly one third of GDP, and the State also heavily supports the economy and private companies. The various branches of the civil service employ more than five million people.

Yet it is politically impossible to touch the advantages of any given group, and the parties act as advocates for everyone's interests: each electorate has « its » party to defend « its » acquired rights. In such a fragmented political landscape, reducing the budget is an impossible equation.

Marine Le Pen has, like every candidate, put forward proposals to reduce the deficit, but they are hardly serious: economists joke about them more than they discuss them.

 

What should we make of Ms Le Pen's promises to cut France's contribution to the European budget, or to suspend aid to Ukraine?

This is pure populism, because these are not what is driving the deficits. Aid to Ukraine amounts to less than 2 billion euros a year, out of 500 billion euros of State expenditure; the contribution to the European Union budget stands at around 30 billion, but France recovers almost as much through the common agricultural policy and regional policies. In total, one would « save » barely 5 billion out of a deficit of 160, while creating considerable tensions with our partners – and, ultimately, leaving the European Union. Ms Le Pen is a deep-rooted Eurosceptic, even if she no longer openly admits it, but unilaterally cutting the country's contribution to the Union's budget would amount to leaving it. Her proposals are less a serious budgetary programme than arguments designed to impress with simple solutions and, possibly, to please Moscow and Washington...

 

Do policies that prioritise the national interest resonate favourably with voters?

Yes, and that is precisely the populists' calculation: a short-term calculation, based on the least well-informed voters. The scapegoat strategy works – the European Union, Mr Zelensky, immigrants, bankers... all shoulder the blame for our ills.

This way of looking at things reassures those who believe in it, but frightens the others, including at European level: the tensions with Ms Meloni over financial support for Ukraine bear witness to this, and the prospect of a Le Pen victory worries even our most conservative European partners.

 

Has the RN's strategy of « de-demonisation » been successful?

Yes. It has made voting for the RN acceptable to a growing share of our fellow citizens, particularly among voters who come from the moderate right. Today, Ms Le Pen and Mr Bardella are among the politicians with the best image in France. The racist and antisemitic remarks that long kept the party banished from democratic life have almost disappeared since Jean-Marie Le Pen withdrew, and antisemitic allusions today come rather from the far left.

Admittedly, scandals regularly erupt, such as those that have affected Jordan Bardella. But the party's supporters do not care – as recent opinion polls show – and the rest of the population is not surprised to learn that he may have made antisemitic and racist remarks when he was younger, because it is in the party's DNA.

In any case, the RN's candidate is Marine Le Pen, not Jordan Bardella, and she controls her communication rather well and takes care of her image. She has done groundwork to win over second-round voters – those who must resign themselves to voting for her for want of anything better.

 

Marine Le Pen was found guilty of embezzlement of public funds. Has this not weakened her?

Not among RN voters, who do not care – exactly as Donald Trump's supporters shrug off his many skeletons in the cupboard. The affair does, however, weigh somewhat on second-round voters: older citizens may be reluctant to vote for a candidate wearing an electronic tag, given their attachment to probity and respect for the law.

But the polls show that the impact is minor, because the RN has widely spread the idea that « all elected officials are corrupt » and that Marine Le Pen was targeted by « red » judges. In such matters, everyone believes what suits them. Moreover, the RN vote is driven more by anger and a desire for revenge than by trust in Ms Le Pen's competence and probity.

 

What policies could Marine Le Pen pursue, domestically and internationally?

It is hard to say. If she came to power, she would have to contend with many constraints – budgetary, legal, international – which would probably limit her ability to implement her programme. Above all, she would have to find a majority in the National Assembly, and would therefore no doubt have to form an alliance with part of the traditional right, which would reject the most extreme measures.

One can put forward a hypothesis « à la Meloni »: a radical and conservative domestic policy – law and order, immigration, values, culture, a reform of the Constitution aimed at restricting the rule of law... – and a more moderate international policy, so as not to panic the markets and not to fall out with France's European partners. That would, in any event, be the least constraining option for Ms Le Pen.

 

The far-left candidate, Jean-Luc Mélenchon, could also worsen financial instability. How do voters perceive his proposals?

Mr Mélenchon pays little heed to the deficit and the debt, as he considers these are not really matters of concern. In doing so, he frightens the business community and the markets. His programme – taxing the rich and massively increasing public spending – comes with no serious assessment of its impact on the economy: companies leaving the country, bankruptcies, job losses, relocations, falling investment...

Like Ms Le Pen, he does not call for leaving the Union, but he holds positions that would make it difficult to avoid, for instance by refusing to apply whole swathes of European law. But his voters do not care: they do not believe in the existing system and want to overthrow it. It is an anger vote, exactly like the RN vote: whatever the consequences, « it cannot be worse than today ».

 

Jean-Luc Mélenchon has reportedly raised the possibility of cancelling the country's debt altogether. Do you think that is possible?

I do not know: it is such an extreme proposal that it would, in reality, amount to the bankruptcy of the country. We would find ourselves in the situation of Argentina in 2001. But unlike Ms Le Pen, who seems chiefly concerned with acquiring power and money, Mr Mélenchon is an ideologue, steeped in radical thinking. He hates banks, and might reckon that France can do without them. Moreover, he has always said he wants his party's programme implemented in full, without any negotiation possible, which opens the way to the most radical decisions.

 

Opinion polls make Marine Le Pen the favourite. What about Jean-Luc Mélenchon? What would it take to beat the others?

At present – although things are constantly changing, and six months of campaigning remain – Mr Mélenchon is favourite to reach the second round, behind Ms Le Pen. Thanks to the events of recent weeks, he enjoys the support of school pupils and students: about half of 18-25 year-olds are preparing to vote for him.

But he would lose the second round in every scenario, whether against Marine Le Pen or against a candidate from a more moderate party, because his image among the population is dire: he is by far the most disliked candidate on the whole political spectrum. Moreover, he is feared by the actors of the economy – banks, businesses, wealth holders... – who will do everything to prevent him from coming to power, and who consider that the election of Marine Le Pen would be the lesser evil.

 

Is it difficult for moderate candidates to unite?

Yes, because there are too many of them: five or six main ones, plus a dozen in the antechamber waiting for their moment, when there is room for only two. Traditionally, the selection of the parties of government followed a simple rule: the leaders of the Socialist Party and of the conservative party stood. But there is no longer a « natural candidate », and it is a free-for-all.

Everyone can therefore hope to win, all the more so as Nicolas Sarkozy (2007), François Hollande (2012) and Emmanuel Macron (2017) were elected against all the odds – none of them was the favourite six months before the election. But a clarification has taken place on the left, with Raphaël Glucksmann's victory in the Socialist primary; it will no doubt also happen on the right, to reduce the number of candidates. This clarification will take place in the light of the polls, to leave the field open to the candidate with the best chance of succeeding.

This makes the game very uncertain, and some candidates who, a priori, have no chance of success may nevertheless persist. It is therefore impossible to know who will face Marine Le Pen in the second round: a representative of the radical left, of the governing left or of the right.

 

Would a moderate candidate stand a chance against Marine Le Pen in the second round?

According to the polls, yes. Mr Mélenchon is forecast to lose heavily, but candidates such as Édouard Philippe or Raphaël Glucksmann are not far from a majority. They enjoy a better image than the LFI leader, can rally voters beyond their own camp, and would appear as a reasonable choice – the least bad option, as Emmanuel Macron was in 2022. For the time being, Ms Le Pen is very high in the polls, but experience has shown (2012, 2017, 2022) that she is a poor debater when it comes to facing the other candidates on a television set and defending her programme.

 

How will the candidates exploit these demonstrations and riots to their advantage?

The advantage lies with the radicals. Mr Mélenchon considers that the protesters are calling him to power, that they vindicate his analysis of the country's situation and of the remedies to apply. And Ms Le Pen claims that LFI is orchestrating the movement, and presents herself as the only one capable of restoring order in the country and averting chaos.

For the other candidates, the exercise is more difficult: they represent the parties held responsible for the country's economic and social situation, and many of them are former ministers of Mr Macron – Messrs Philippe, Attal, Retailleau... They have little to offer the protesters, because there is no budget leeway (the Yellow Vests obtained 17 billion euros) and because their demands are fairly disparate, or relate to phenomena that are not directly within the remit of the public authorities (cost of living, fuel prices, threats linked to artificial intelligence, racism, conflicts around the world, the situation in Gaza, climate change...).

 

Has President Macron failed to maintain law and order? What are his challenges on this subject?

Clearly, the government and the police forces were overwhelmed by the situation on 17 October 2026, during the « convergence of struggles » demonstration. The arrangements planned were inadequate: looters and rioters were able to have a field day, while peaceful protesters came up against police forces that very quickly resorted to tear gas and heavy-handed methods.

The difficulty for the public authorities is to reconcile two imperatives.

The first is to respect the right to protest, which is essential in French political culture and to which citizens are deeply attached. It goes back to the Revolution of 1789 and has been expressed regularly ever since – 1830, 1848, 1870, 1968... France has seen many mobilisations against reform, led by students, lorry drivers, taxi drivers, farmers, dockers, or movements such as the Yellow Vests. It is also a matter of avoiding an incident: the death of a protester at the hands of the police, which would probably be regarded as unremarkable in the United States, would trigger an unprecedented crisis in France and bring down the government.

The second imperative is to uphold order and to protect people, institutions and property. Many citizens follow the riots on social media or in front of their television, powerless and frightened spectators of the damage and the fires. These exactions are confined to a few places in France, but they give the impression that the country is ablaze, and reinforce the idea that the country has not been governed since 2024, or even 2022.

The path is therefore narrow for the government, and the risks are immense. The oppositions do not help: Mr Mélenchon wants to « raise hell » in the country, to turn everything into a conflict, and refuses to take sides between the looters and the police; Ms Le Pen paints a country prey to chaos and calls for vigorous repression. Social media and pro-Russian, pro-Chinese and MAGA media pour oil on the fire, and there are no doubt activists under foreign influence – which would explain the spread of the movement to Belgium, Italy, Portugal, Albania...

 

What kind of president do the French want?

The French always hope for a providential man or woman. The model remains, in spite of all the criticism levelled at the French political system, General de Gaulle. Citizens hope for a strong and powerful president, with a firm character, a good speaker, a charismatic leader. François Hollande tried to play the card of the « normal » president, but it did not work out for him.

The fact remains that this providential president always disappoints, and his decline in popularity comes earlier each time: as in the United States, there is no longer even a hundred-day honeymoon. France is sick of its presidential election: it pollutes the country's political life, turns political parties into presidential stables, makes it impossible for a majority to emerge in the National Assembly, and creates permanent tensions in the public sphere. It pushes candidates to make reckless promises and to present themselves as the president of renewal: every election therefore ends, sooner or later, in disappointment. In short, the president has become the person the French love to hate.

 

Does all this favour the populist candidates?

Absolutely. It is easier to promise the moon when you are a populist, when you claim that France's European and international commitments do not matter, that you want to challenge the rule of law, or that you are considering cancelling the French debt. This answers the expectations of citizens who hope for radical change and care little whether the method is realistic.

Moderate candidates, for their part, must make reasonable, funded, lawful proposals, respectful of the Constitution and of the country's international commitments, sparing the interests of everyone, and reassuring the holders of the country's debt. It is very difficult for them to make people dream and to promise meaningful change to citizens who are unhappy with their lot.

That is the central paradox of our democracy today: voters demand dreams, but the serious candidates can only offer them effort.

Ce matin, j’ai donné une longue interview à Naoya Kanda, responsable de l’émission d’information « Finsō NEWS » de la télévision japonaise Nippon TV. J'ai transcrit et traduit mes propos à l'aide du logiciel Notta. Je reviens dans ce texte sur les enjeux-clés de la présidentielle : pourquoi Marine Le Pen est-elle donnée favorite ? Les promesses des différents candidats sont-elles tenables ? Que faire pour la dette, les manifestations, le maintien de l'ordre ? Quel type de président les Français espèrent-ils ?


Capture d'écran de l'échange avec N. Kanda et la traductrice (EN/JP). Droits: Olivier Costa
Capture d'écran de l'échange avec N. Kanda et la traductrice (EN/JP). Droits: Olivier Costa


Comment analysez-vous la situation à l'approche de la présidentielle ? Pourquoi Marine Le Pen est-elle aussi populaire ?

Nous assistons à la fin d'un cycle pour nos institutions. Depuis les années 1990, les partis de gouvernement, de droite comme de gauche, n'ont pas réussi à résoudre les problèmes du pays. Les électeurs en tirent une conséquence logique : ils se détournent de ceux qui ont exercé le pouvoir et se tournent vers ceux qui promettent de tout changer. À ce rejet s'ajoute un sentiment de déclin global (économique, social, culturel, environnemental, géopolitique…) largement partagé. Pour ces raisons, le paysage politique s'est extraordinairement fragmenté : onze groupes coexistent à l'Assemblée nationale depuis 2024, ce qui rend toute majorité stable improbable.

Cette configuration, qui contraint le gouvernement à expédier les affaires courantes et à essayer de limiter l’ampleur du déficit public, alimente les partis populistes. Il promettent de tout résoudre avec des mesures simples et n'ont jamais exercé le pouvoir – et donc n'ont jamais déçu. La situation n'a rien de spécifiquement français : dans de nombreux pays de l'Union européenne comme aux Etats-Unis en Amérique Latine, les populistes, en particulier à l'extrême droite, sont en tête des sondages ou déjà au pouvoir…

 

Marine Le Pen propose des coupes budgétaires, et le gouvernement vise la réduction du déficit : est-ce seulement possible ?

C'est très compliqué, tant le déficit est massif : environ 160 milliards d'euros en 2026. La France est structurellement en déficit ; tout notre système social et économique repose sur lui. La dépense sociale représente environ un tiers du PIB, et l'État soutient aussi massivement l'économie et les entreprises privées. Et les différentes fonctions publiques emploient plus de cinq millions d'agents.

Or il est politiquement impossible de toucher aux avantages d'un groupe, quel qu'il soit, et les partis se font les avocats des intérêts de chacun : chaque électorat a « son » parti pour défendre « ses » acquis. Dans un paysage politique aussi fragmenté, réduire le budget est donc une équation impossible.

Marine Le Pen a fait, comme chaque candidat, des propositions de réduction du déficit, mais elles ne sont guère sérieuses : les économistes en plaisantent plus qu'ils ne les commentent.

 

Que penser des promesses de réduction de Mme Le Pen de la contribution française au budget européen, ou de suspension de l'aide à l'Ukraine ?

C'est du populisme pur, car ce n'est pas cela qui creuse les déficits. L'aide à l'Ukraine représente moins de 2 milliards d'euros par an, sur 500 milliards de dépenses de l’État ; la contribution au budget de l'Union européenne s'élève à environ 30 milliards, mais la France en récupère presque autant au titre de la politique agricole commune et des politiques régionales. Au total, on « économiserait » à peine 5 milliards sur un déficit de 160, tout en créant des tensions considérables avec nos partenaires – et, à terme, une sortie de l'Union européenne. Mme Le Pen est profondément eurosceptique, même si elle ne l'assume plus ouvertement, mais réduire unilatéralement la contribution du pays au budget de l’Union revient à la quitter. Ses propositions relèvent moins d'un projet budgétaire sérieux que d'arguments destinés à frapper les esprits par des solutions simples et, éventuellement, à plaire à Moscou et à Washington…

 

Les politiques qui privilégient l'intérêt national trouvent-elles un écho favorable auprès des électeurs ?

Oui, et c'est précisément le calcul des populistes : un calcul à court terme, fondé sur les électeurs les moins bien informés. La stratégie du bouc émissaire fonctionne – l'Union européenne, M. Zelensky, les immigrés, les banquiers… endossent tous nos maux.

Cette approche des choses rassure ceux qui y croient, mais effraie les autres, y compris à l'échelle européenne : les tensions avec Mme Meloni sur le soutien financier à l'Ukraine en témoignent, et la perspective d'une victoire de Mme Le Pen inquiète jusqu'à nos partenaires européens les plus conservateurs.

 

La politique de « dédiabolisation » du RN a-t-elle réussi ?

Oui. Elle a rendu le vote RN acceptable pour une part croissante de nos concitoyens, en particulier chez les électeurs venus de la droite modérée. Aujourd’hui, Mme Le Pen et M. Bardella font partie des responsables politiques qui ont la meilleure image en France. Les propos racistes et antisémites qui ont longtemps valu au parti sa mise au ban de la vie démocratique ont quasiment disparu depuis que Jean-Marie Le Pen s'est retiré, et les allusions antisémites sont aujourd'hui plutôt le fait de l'extrême gauche.

Certes, des scandales surgissent régulièrement, comme ceux qui ont touché Jordan Bardella. Mais les sympathisants du parti s'en moquent – comme le montrent des enquêtes d’opinion récentes – et le reste de la population n’est pas surprise de découvrir qu’il a pu tenir des propos antisémites et racistes étant plus jeune, car c’est dans l’ADN du parti.

Dans tous les cas, la candidate du RN est Marine Le Pen, et pas Jordan Bardella, et elle contrôle plutôt bien sa communication et soigne son image. Elle a effectué un travail de fond pour séduire l'électorat du second tour, celui qui doit se résoudre à voter pour elle faute de mieux.

 

Marine Le Pen a été condamnée pour détournement de fonds publics. Cela ne l'a-t-il pas fragilisée ?

Pas auprès des électeurs du RN, qui s'en moquent – exactement comme les partisans de Donald Trump se moquent de ses multiples casseroles. En revanche, l'affaire pèse un peu sur l'électorat du second tour : les citoyens les plus âgés pourraient être réticents à voter pour une candidate qui porte un bracelet électronique, compte tenu de leur attachement à la probité et au respect de la loi.

Mais les sondages montrent que l’impact est mineur, car le RN a diffusé largement l’idée que « tous les élus sont corrompus » et que Marine Le Pen a été la cible de juges « rouges ». En la matière, chacun croit ce qui l’arrange. En outre, le vote RN est davantage alimenté par la colère et le désir de revanche, que par la confiance dans la compétence et la probité de Mme Le Pen.

 

Quelle politique Marine Le Pen pourrait-elle mener, à l'interne comme à l'international ?

C'est difficile à dire. Si elle arrivait au pouvoir, elle devrait composer avec de nombreuses contraintes – budgétaires, légales, internationales – qui limiteraient sans doute sa capacité à appliquer son programme. Elle devrait surtout trouver une majorité à l'Assemblée nationale, et donc s'allier sans doute avec une partie de la droite traditionnelle, qui refusera les mesures les plus extrêmes.

On peut formuler une hypothèse « à la Meloni » : une politique radicale et conservatrice sur le plan interne – sécurité, immigration, valeurs, culture, réforme de la Constitution dans le sens d’une restriction de l’État de droit... – et une politique plus modérée sur le plan international, pour ne pas affoler les marchés et ne pas se fâcher avec les partenaires européens. Ce serait, en tout cas, l’option la moins contraignante pour Mme Le Pen.

 

Le candidat de l'extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon, pourrait lui aussi aggraver l'instabilité financière. Comment les électeurs perçoivent-ils ses propositions ?

M. Mélenchon ne prête pas une très grande attention au déficit et à la dette, car il considère que ce ne sont pas vraiment des sujets de préoccupation. Ce faisant, il effraie le monde de l'entreprise et les marchés. Son programme – taxer les riches et accroître massivement la dépense publique – ne s'accompagne d'aucune évaluation sérieuse de son impact sur l'économie – départs d'entreprises, faillites, pertes d'emplois, relocalisations, baisse des investissements… Comme Mme Le Pen, il n’appelle pas à une sortie de l’Union, mais il est sur des positions qui la rendrait difficilement évitable, en refusant par exemple d’appliquer des pans entiers du droit européen. Mais ses électeurs s'en moquent : ils ne croient pas au système existant et veulent le renverser. C'est un vote de colère, exactement comme au RN : peu importent les conséquences, « ça ne pourra pas être pire qu'aujourd'hui ».

 

Jean-Luc Mélenchon a semble-t-il évoqué la possibilité d'annuler complètement la dette du pays. Pensez-vous que ce soit possible ?

Je ne sais pas : c'est une proposition tellement extrême qu'elle équivaudrait, en réalité, à la faillite du pays. On serait dans la situation de l’Argentine en 2001. Mais, contrairement à Mme Le Pen, qui semble se préoccuper surtout d’acquérir du pouvoir et de l’argent, M. Mélenchon est un idéologue, nourri d'une pensée radicale. Il déteste les banques et pourrait estimer que la France peut s'en passer. En outre, il a toujours affirmé vouloir l'application intégrale du programme de son parti, sans aucune négociation possible, ce qui laisse envisager les décisions les plus radicales.

 

Les sondages donnent Marine Le Pen favorite. Et Jean-Luc Mélenchon ? Que faudrait-il pour l'emporter face aux autres ?

A l’heure actuelle – mais les choses évoluent constamment, et il reste six mois de campagne – M. Mélenchon est favori pour accéder au second tour, après Mme Le Pen. Grâce aux événements des dernières semaines, il bénéficie du soutien des lycéens et des étudiants : environ la moitié des 18-25 ans s’apprêtent à voter pour lui.

Mais il perdrait au second tour dans toutes les hypothèses contre Marine Le Pen ou contre un candidat issu d’un parti plus modéré, car son image dans la population est désastreuse : c'est le candidat le plus mal aimé de tout l'échiquier politique. En outre, il est redouté par les acteurs de l'économie – banques, entreprises, détenteurs du patrimoine… – qui feront tout pour éviter son arrivée au pouvoir, et considèrent que l’élection de Marine Le Pen serait un moindre mal.

 

Est-il difficile pour les candidats modérés de s'unir ?

Oui, car ils sont trop nombreux : cinq ou six principaux, plus une dizaine dans l'antichambre qui attendent leur heure, alors qu'il n'y a de la place que pour deux. Traditionnellement, la désignation des candidats des partis de gouvernement obéissait à une règle simple : les leaders du Parti socialiste et du parti conservateur se présentaient. Mais il n'y a plus aujourd'hui de « candidat naturel », et c’est la foire d’empoigne.

Chacun peut donc espérer l'emporter, d'autant que Nicolas Sarkozy (2007), François Hollande (2012) et Emmanuel Macron (2017) ont été élus contre toute attente – aucun n'étant favori six mois avant l'élection. Mais une clarification s'est opérée à gauche, avec la victoire de Raphaël Glucksmann à la primaire socialiste ; elle interviendra sans doute aussi à droite, pour réduire le nombre de candidats. La clarification s’effectuera à la lumière des sondages, pour laisser la place au candidat qui a les meilleures chances d’y parvenir.

Cela rend le jeu très incertain, et il est possible que certains candidats, qui n’ont a priori pas de chance de succès, s’entêtent néanmoins. Il est donc impossible de savoir qui affrontera Marine Le Pen au second tour, un représentant de la gauche radicale, de la gauche de gouvernement ou de la droite.

 

Un candidat modéré aurait-il ses chances face à Marine Le Pen au second tour ?

Selon les sondages, oui. M. Mélenchon est donné largement perdant, mais des candidats comme Édouard Philippe ou Raphaël Glucksmann ne sont pas très loin de la majorité. Ils jouissent d'une meilleure image que le leader de LFI, peuvent rassembler au-delà de leur camp, et apparaîtraient comme un choix raisonnable – la moins mauvaise des options, comme l'a été Emmanuel Macron en 2022. Pour l’heure Mme Le Pen est très haut dans les sondages, mais l’expérience a montré (2012, 2017, 2022) qu’elle était une piètre débatteuse quand il s’agit d’affronter les autres candidats sur un plateau de télévision et de défendre son programme.

 

Comment les candidats vont-ils exploiter ces manifestations et ces émeutes à leur avantage ?

L'avantage est aux radicaux. M. Mélenchon considère que les manifestants l'appellent au pouvoir, qu’elles valident son analyse de la situation du pays et des remèdes à y apporter. Et Mme Le Pen considère que LFI orchestre le mouvement et se présente comme la seule capable de ramener l'ordre dans le pays et d’éviter le chaos.

Pour les autres candidats, l'exercice est plus difficile : ils représentent les partis qui sont tenus pour responsables de la situation économique et sociale du pays, et beaucoup sont d'anciens ministres de M. Macron – MM. Philippe, Attal, Retailleau... Ils n'ont pas grand-chose à proposer aux manifestants, car il n’y a pas de marges budgétaires (les gilets-jaunes avaient obtenu 17 milliards d’euros) et que leurs demandes sont relativement hétéroclites ou relatives à des phénomènes qui ne sont pas directement du ressort des pouvoirs publics (coût de la vie, prix des carburants, menaces liées à l’IA, racisme, conflits dans le monde, situation à Gaza, dérèglement climatique…).

 

Le président Macron a-t-il échoué dans le maintien de l'ordre ? Quels sont ses défis à ce sujet ?

Clairement, le gouvernement et les forces de l'ordre ont été dépassés par la situation le 17 octobre 2026, lors de la manifestation de « convergence des luttes ». Les dispositifs prévus étaient insuffisants : les pilleurs et les casseurs ont pu s’en donner à cœur-joie, tandis que les manifestants pacifiques se sont affrontés à des forces de l’ordre qui ont très vite fait usage de gaz lacrymogènes et de méthodes musclées.

La difficulté pour les autorités publiques est de concilier deux impératifs.

Le premier est de respecter le droit de manifester, qui est essentiel dans la culture politique française et auquel les citoyens sont très attachés. Il remonte à la Révolution de 1789 et s'est régulièrement exprimé depuis – 1830, 1848, 1870, 1968... La France connaît de nombreuses mobilisations contre les réformes, conduites par les étudiants, les routiers, les taxis, les agriculteurs, les dockers, ou des mouvements comme celui des gilets jaunes. Il s'agit aussi d'éviter un incident : le décès d'un manifestant par le fait des forces de l’ordre, qui serait sans doute considéré comme banal aux États-Unis, susciterait en France une crise sans précédent et ferait tomber le gouvernement.

Le second impératif est de faire régner l'ordre et de protéger les personnes, les institutions et les biens. De nombreux citoyens suivent les émeutes sur les réseaux sociaux ou devant leur télévision, et sont les spectateurs impuissants et effrayés des dégradations et des incendies. Ces exactions sont circonscrites à quelques endroits en France, mais elles donnent le sentiment que le pays est à feu et à sang, et renforcent l’idée que le pays n'est plus gouverné depuis 2024, voire 2022.

La voie est donc étroite pour le gouvernement, et les risques sont immenses. Les oppositions n'aident pas : M. Mélenchon veut « bordéliser » le pays, tout conflictualiser et refuse de prendre parti entre les pilleurs et la police ; Mme Le Pen dépeint un pays en proie au chaos et appelle à une répression vigoureuse. Les réseaux sociaux et les médias pro-russes, pro-chinois et MAGA versent de l'huile sur le feu, et il y a sans doute des activistes sous influence étrangère – ce qui expliquerait la contagion du mouvement en Belgique, en Italie, au Portugal, en Albanie...

 

Quel genre de président les Français veulent-ils ?

Les Français espèrent toujours un homme ou une femme providentielle. Le modèle reste, en dépit de toutes les critiques dont le système politique français a pu faire l’objet, le général de Gaulle. Les citoyens espèrent un président fort et puissant, au caractère trempé, bon orateur, leader charismatique. François Hollande a voulu jouer la carte du président « normal », mais cela ne lui a pas réussi.

Il reste que ce président providentiel déçoit toujours, et sa baisse de popularité survient chaque fois plus tôt : comme aux États-Unis, il n'y a plus même cent jours de lune de miel. La France est malade de l'élection présidentielle : elle pollue sa vie politique, transforme les partis politiques en écuries présidentielles, rend impossible l’émergence d’une majorité à l’Assemblée nationale, et crée des tensions permanentes dans l’espace public. Elle pousse les candidats à faire des promesses inconsidérées et à se présenter comme le président du renouveau : chaque élection se conclut donc, tôt ou tard, par une déception. En somme, le président est devenu la personne que les Français aiment détester.

 

Tout cela favorise-t-il les candidats populistes ?

Absolument. Il est plus facile de promettre la lune quand on est populiste, quand on affirme que les engagements européens et internationaux de la France n'ont pas d'importance, qu'on veut remettre en cause l'État de droit, ou qu'on envisage d'annuler la dette française. On répond ainsi aux attentes des citoyens qui espèrent un changement radical et se soucient peu de savoir si la méthode est réaliste.

Les candidats modérés, eux, doivent faire des propositions raisonnables, financées, légales, respectueuses de la Constitution et des engagements internationaux du pays, ménageant les intérêts des uns et des autres, rassurant les détenteurs de la dette du pays. Il leur est très difficile de faire rêver et de promettre un changement sensible aux citoyens qui ne sont pas satisfaits de leur sort.

C'est le paradoxe central de notre démocratie aujourd’hui : les électeurs réclament du rêve, mais les candidats sérieux ne peuvent leur proposer que des efforts.

 

Olivier Costa

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