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Dans ce blog, je publie régulièrement des textes sur des sujets d'actualité. J'en reprends certains en anglais.

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Dernière mise à jour : 29 sept. 2025

Les foucades de Donald Trump et le protectionnisme américain affectent l’économie mondiale. Mais ils engendrent aussi une crise, possiblement salutaire, qui appelle les grandes puissances à reconsidérer leurs alliances et leurs priorités, ainsi que la dépendance dans laquelle beaucoup se trouvent vis-à-vis des Etats-Unis – du point de vue de la sécurité, du commerce ou des nouvelles technologies. Est-ce l’occasion pour l’Union et la Chine de raviver leurs liens, amorcés il y a exactement 50 ans ? Est-il possible de surmonter les obstacles qui ont conduit en 2021 à un gel des négociations entre les deux blocs ? Cette relation peut-elle être équilibrée ?



Ces derniers mois, les réseaux sociaux ont largement fait circuler une lettre, supposément adressée par la Présidente du Mexique Claudia Sheinbaum à Donald Trump, faisant valoir que les 7 milliards d’habitants de la planète qui ne sont pas citoyens américains peuvent trouver les moyens de commercer et de dialoguer entre eux, et se passer ainsi des services et des produits des Etats-Unis.

 

Lettre apocryphe de Claudia Sheinbaum à Donald Trump
Lettre apocryphe de Claudia Sheinbaum à Donald Trump

La lettre est apocryphe, mais son succès a montré que les citoyens des pays visés par les emportements du Président américain sont prêts à se mobiliser pour boycotter les Etats-Unis et trouver des alternatives. Mais la tâche n’est pas simple. Si l’on peut décider du jour au lendemain de préférer d’autres marques que Tesla, Nike ou Coca-Cola, ou aller en vacances dans un autre pays, on ne peut pas reconfigurer facilement les chaînes d’approvisionnement et réviser une stratégie commerciale et diplomatique établie depuis la seconde guerre mondiale. En outre, dans la mesure où les Etats-Unis comptent pour plus du quart du PIB mondial et pour la majeure partie du commerce de l’Union, il est difficile de prétendre y substituer à court terme d’autres partenaires commerciaux.

 


 

C’est pourtant dans cet esprit que la Présidente de la Commission européenne a signé le traité de libre-échange avec le Mercosur en décembre dernier et relancé les négociations avec d’autres puissances (Malaisie, Mexique, Australie, Philippines, Indonésie…). Elle entend aussi diversifier les chaines de valeur et d’approvisionnement de l’Union, et développer ses capacités propres, par exemple dans le domaine des terres rares. Mais quelle peut être la place de la Chine dans ces évolutions ?

 

Des relations complexes et tendues

 

D’un point de vue stratégique, l’Union européenne considère la Chine tout à la fois comme un partenaire, un concurrent économique et un rival systémique. C’est un partenaire sur des enjeux globaux comme le climat, la santé publique ou la non-prolifération nucléaire, problématiques communes aux deux blocs. C’est aussi un concurrent économique redouté, dans des domaines tels que les nouvelles technologies, l’industrie verte, l’automobile et l’intelligence artificielle. Enfin, c’est un rival systémique, car l’Union et la Chine ont des conceptions divergentes de la gouvernance mondiale, des droits humains et des valeurs démocratiques. La Chine est néanmoins l’un des principaux partenaires commerciaux de l’UE : en 2023, les échanges bilatéraux dépassaient 850 milliards d’euros. Et ils vont probablement s’intensifier car, malgré ses difficultés actuelles, l’économie chinoise est en plein développement et reste la locomotive de la croissance mondiale.

 

Principaux contributeurs à la croissance mondiale  
Principaux contributeurs à la croissance mondiale  

Mais les responsables des institutions européennes estiment que la relation n’est pas satisfaisante : ils critiquent l’accès limité à certains marchés chinois, se préoccupent de la dépendance de l’Union à des importations stratégiques – tels que les terres rares et les panneaux solaires – et dénoncent les subventions de l’État chinois à certains secteurs. Depuis 2023, la Commission européenne a ainsi lancé plusieurs enquêtes, notamment sur les véhicules électriques chinois, soupçonnés de bénéficier d’aides publiques déloyales.

 

Les relations UE-Chine sont aussi perturbées par quelques dossiers sensibles. Il y a celui, ancien, des droits humains, et notamment de la répression au Xinjiang. Il y a la situation de Hong Kong et celle de Taiwan. Des tensions découlent aussi des mesures prises par l’Union à l’égard des entreprises chinoises impliquées dans les infrastructures de téléphonie mobile 5G, en particulier vis-à-vis de Huawei. Enfin, il y a le positionnement de la Chine face à la guerre en Ukraine ; Pékin maintient une position officielle de neutralité, mais est soupçonné en Europe de soutenir son allié historique.

 

Le gel de l’Accord global sur les investissements

 

Ces tensions ont conduit les négociations de l’Accord global sur les investissement (CAI : Comprehensive Agreement on Investment) dans l’impasse. Ce traité visait à faciliter l’accès réciproque aux marchés, à améliorer la transparence des règles qui s’imposent aux entreprises chinoises en Europe et inversement, et à protéger les investissements des uns et des autres. Les négociations, lancées en 2013, ont abouti à la signature d’un texte fin 2020, sous la pression de la présidence du Conseil allemande, qui tenait à boucler ce dossier. Le processus de ratification s’est toutefois heurté à l’hostilité du Parlement européen. Celui-ci a en effet formulé de vives critiques quant à la violation des droits humains au Xinjiang, critiques auxquelles les autorités chinoises ont répliqué en interdisant de séjour en Chine 10 députés européens, universitaires et représentants des institutions européennes. En conséquence, le Parlement européen a suspendu tout dialogue officiel avec Pékin.

 

Formellement, le CAI existe toujours, mais il n’est plus considéré comme viable. Ainsi, la carte des accords commerciaux de l’Union produite par les services de la Commission n’y fait plus référence depuis cette année ; la Chine n’appartient plus à la catégorie (jaune) des pays avec lesquels des négociations sont en cours.

 


Carte des accords commerciaux de l'UE (source: Commission européenne 2025)
Carte des accords commerciaux de l'UE (source: Commission européenne 2025)

 

Les avis sur cet accord sont très partagés. Ils le sont, plus largement, sur la stratégie de libre-échange de l’Union en général ; les controverses ne sont pas moindres sur les relations avec le Canada et le Mercosur. Les partisans du CAI vantent l’accès accru pour les entreprises européennes à certains secteurs chinois (automobile, santé, services financiers, cloud), qu’il s’agisse d’investir le marché domestique chinois ou de produire en Chine à destination du reste du monde. Ils soulignent les engagements chinois sur la transparence des subventions et le respect du droit du travail, et la protection juridique des investissements étrangers. Les opposants à l’accord estiment pour leur part qu’il procure plus d’avantages pour la Chine à court terme, que les garanties sont insuffisantes s’agissant des droits de l’homme et des libertés syndicales, et que le contexte global des relations entre la Chine et l’UE ne se prête plus à un accord. Ils estiment que la priorité doit être désormais au « dé-risking » économique, c’est-à-dire à la limitation de la dépendance vis-à-vis de partenaires donnés, et qu’il faut renforcer les mécanismes de contrôle des investissements entrants et sortants.

 

De profondes divisions d’approche

 

La possibilité d’une relance des négociations avec la Chine est dépendante de l’émergence d’un consensus au sein du Conseil européen et du Parlement européen (PE). Pour l’heure, les États membres comme les groupes politiques sont divisés, et prônent trois approches distinctes.

 

Il y a d’abord les tenants d’une ligne dure (France, Lituanie, Tchéquie) qui plaident pour plus de fermeté vis-à-vis de Pékin. C’est aussi le cas au PE du groupe des Verts/ALE, qui est particulièrement sévère sur les droits humains et l’environnement, et demande des mesures fortes pour éviter la dépendance stratégique de l’Union et préserver la sécurité des données informatiques. La gauche (groupe GUE/NGL) partage ce point de vue critique, mais éreinte aussi la politique extérieure de l’Union, jugée néocoloniale, et rejette le concept même de libre-échange au bénéfice d’une conception multipolaire du monde.

 

D’autres pays (Allemagne, Hongrie) privilégient la stabilité commerciale et la coopération pragmatique, et se préoccupent davantage d’enjeux commerciaux (exportations en Chine, investissement chinois sur leur sol). Au PE, cette ligne est défendue par le groupe PPE (démocrates-chrétiens) : il critique certes les entorses faites aux droits humains et se soucie des ingérences chinoises, mais reste favorable au libre-échange, à la condition de règles plus équitables et de davantage de réciprocité.

 

Un dernier groupe comprend les partisans du « dé-risking », qui entendent que l’Union réduise sa dépendance vis-à-vis de la Chine et veille à son autonomie stratégique, sans pour autant rompre les liens économiques avec Pékin. Au PE, cette ligne est celle des groupes S&D (socialistes) et Renew (centristes et libéraux). Ils sont préoccupés par le dossier des droits et libertés et, en matière économique, sont critiques des pratiques de dumping et de travail forcé. A ce titre, ils ont joué un rôle-clé dans le blocage du CAI au Parlement européen en 2021. C’est, dans l’ensemble, la position des groupes de la droite radicale et eurosceptique, qui ont toutefois – en cette matière comme en bien d’autres – des positions complexes et fragmentées. Ils se préoccupent peu de la question des droits humains, mais voient la Chine comme une menace stratégique. D’un point de vue économique, ils sont favorables au protectionnisme. Enfin, ils tendent à s’aligner sur l’hostilité des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine – notamment depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Certains partis, comme le Rassemblement national en France ou Fidesz en Hongrie sont néanmoins particulièrement conciliants avec les autorités chinoises. 

 

Quelles perspectives pour les relations entre Chine et Europe ?

 

Malgré le blocage persistant du dossier CAI, plusieurs raisons laissent penser qu’une évolution est envisageable à court ou moyen terme.

 

D’abord, dans le contexte des tensions croissantes avec les Etats-Unis, l’Union et la Chine ont toutes deux besoin de nouveaux partenariats. Ce sont des économies dont la prospérité repose sur les exportations, et qui dépendent des importations pour certains biens et services. Il leur est impossible d’atteindre à moyen terme une forme d’autosuffisance dans nombre de domaines, et leur marché intérieur ne peut absorber toute leur production. En outre, dans les négociations avec les Etats-Unis l’invocation d’un tierce partie (l’Union pour la Chine, et inversement) peut s’avérer précieux. Pour l’Union, renouer avec Pékin, c’est signifier à l’administration Trump qu’elle n’est pas incontournable et qu’elle n’est pas en situation d’imposer unilatéralement ses conditions. Ce serait tout particulièrement le cas si l’Union et la Chine alignaient leurs positions sur un dossier donné. L’analyse vaut aussi pour les négociateurs chinois, qui chercheront sans doute à s’appuyer sur l’Union européenne dans leurs contacts avec l’administration américaine.




En deuxième lieu, on note un affaiblissement des forces politiques les plus hostiles à la Chine, notamment à l’issue des élections européennes de juin 2024, qui se sont traduites par un net recul des Verts et des Libéraux et, dans une moindre mesure, des socialistes. A l’inverse, les partis favorables à un renforcement des liens avec la Chine et à plus de pragmatisme économique ont le vent en poupe, au PE comme au Conseil européen. Plusieurs leaders nationaux de la droite radicale – notamment Viktor Orban – sont en effet très investis dans des relations bilatérales avec la Chine.

 

Il faut, en troisième lieu, noter une certaine désescalade. Le 8 avril 2025, la présidente von der Leyen s'est entretenue au téléphone avec le Premier ministre chinois Li Qiang. Le 6 mai, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères a annoncé que la Chine et le Parlement européen avaient convenu de lever simultanément les restrictions sur leurs échanges, et s’accordaient sur l’importance de renforcer le dialogue et la coopération entre la Chine et l’Union. Les dirigeants de l’UE sont d’ailleurs attendus à Pékin fin juillet pour un sommet avec le président Xi Jinping, à l’occasion de la célébration du 50e anniversaire des relations diplomatiques entre les deux blocs.

 

On note enfin une évolution des opinions publiques. L’image de la Chine s’améliore mécaniquement à mesure que celle des Etats-Unis et de la Russie se dégradent. Les citoyens, même peu au fait des enjeux géopolitiques du moment, comprennent que la prospérité économique de l’Union dépend de sa capacité à commercer à l’échelle globale, et qu’il convient de développer de nouveaux partenariats en ce sens. La carte ci-dessous atteste de l’évolution en cours. En rouge figurent les pays dont les citoyens ont une meilleure image de la Chine que des Etats-Unis. On voit que l’atlantisme régresse fortement en Europe, ce qui crée un contexte positif pour la reprise des négociations avec la Chine.

 

Popularité relative Chine - Etats-Unis à travers le monde (2025)
Popularité relative Chine - Etats-Unis à travers le monde (2025)

Une forme de réalisme politique émerge, dans les institutions européennes comme dans l’opinion. Elle tend à considérer que l’Union ne peut pas prétendre dialoguer uniquement avec des pays dont le régime est pleinement démocratique, car leur nombre se réduit chaque année... Face à la dérive politique en cours aux Etats-Unis et à l’agressivité de la Russie, face aussi à la situation à Gaza, aux vives tensions entre l’Inde et le Pakistan, et à l’hostilité croissante de nombreux pays africains à l’égard de l’Union, les Européens pourraient être amenés à réviser leur position sur la Chine.


Olivier Costa - olivier.costa@cnrs.fr

Dernière mise à jour : 29 sept. 2025

L'arrivée au pouvoir de Donald Trump donnait l’espoir aux leaders des principales formations de la droite radicale européenne de bénéficier de son soutien et d’accéder au statut d’interlocuteurs privilégiés de la première puissance économique et militaire. Mais il est vite devenu un allié encombrant, en raison de ses outrances, de sa brutalité et de son inconstance.

 


Les liens de l’extrême-droite européenne avec la droite américaine

 

Ces dernières années, l’extrême-droite européenne a entretenu une proximité croissante avec la droite américaine. Ces liens sont complexes, notamment dans les pays où l’on aime dénoncer l’impérialisme américain, mais les agendas politiques convergent à bien des égards. Ces liens se sont affermis dans le contexte de l’émergence du néo-conservatisme américain à la fin du XX° siècle et de la montée en puissance du Tea Party après la crise financière de 2008. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a été vécu comme un succès par procuration par la droite dure européenne, d'autant plus que les premiers mois de son mandat ont indiqué une radicalisation de M. Trump, loin de l'héritage du parti Républicain. Son administration arbore en effet tous les stigmates d’une dérive fasciste : culte de la « tradition » ; nationalisme débridé et haine pour le reste du monde ; rejet de l’immigration et refus de la diversité ; détestation des journalistes, des savants et de toute pensée critique ; rapport élastique à la vérité et recours à une Novlangue modifiant le réel ; volonté de réécrire l’histoire et d’épurer la culture ; primat de l’action sur la réflexion ; glorification des hommes providentiels et des leaders autoritaires ; dédain pour l’État de droit, le pluralisme et les règles du jeu démocratique…

 

Fédérer la droite radicale en Europe, au service des Etats-Unis

 

Les Etats-Unis ne sont pas étrangers à la montée en puissance de la droite radicale en Europe. On se souvient que Steve Bannon avait effectué une longue mission en Europe pour tenter d'en coaliser les leaders en vue des élections européennes de 2019. A l’issue de celles de 2024, cette famille politique reste divisée, mais le groupe des « Patriotes pour l’Europe » accueille aujourd’hui les meilleurs amis de M. Trump – issus du FPÖ autrichien, du Vlaams Belang belge, du Parti populaire danois, du RN français, de la Ligue italienne et du PVV néerlandais. Ce groupe, fort de 86 membres, est devenu la troisième force politique au Parlement européen, et son influence est sensible.


Donald Trump assume vouloir aider ces partis à conquérir le pouvoir dans leurs États membres respectifs, afin de disposer d’alliés en Europe. C’est à ce titre qu’Elon Musk a fait campagne en faveur de l’AfD en Allemagne et de Reform UK au Royaume-Uni. Marine Le Pen, après sa condamnation dans l’affaire des assistants parlementaires fictifs du RN, a eu droit à un soutien appuyé de Donald Trump. Celui-ci a aussi vertement remis en cause la décision d’annuler le premier tour de l’élection présidentielle en Roumanie, qui avait été gravement perturbé par des ingérences extérieures.

 

Make Europe Great Again ?

 

Ces convergences ont des conséquences concrètes sur les partis d’extrême-droite dans l’Union. A l’occasion des élections européennes de 2024, ils ont ainsi focalisé leur programme sur trois items centraux de la campagne de Donald Trump : la restriction de l’immigration, le protectionnisme économique et la lutte contre le « wokisme » et l’écologie. Les membres du groupe Les Patriotes pour l’Europe au Parlement européen ont singé le sigle MAGA, se réunissant sous la bannière « Make Europe Great Again ». La bienveillance inattendue du Président américain vis-à-vis du Kremlin a achevé de faciliter le processus de rapprochement des conservateurs radicaux sur les deux rives de l'Atlantique, et a décomplexé les partis européens qui entendaient adopter une vision pro-russe de la guerre en Ukraine. Les objectifs de M. Trump rejoignent ainsi ceux de M. Poutine, qui n’a jamais ménagé son soutien médiatique et financier aux formations de la droite radicale européenne – comme l’ont clairement établi les deux commissions spéciales du Parlement européen consacrées aux ingérences étrangères (2020 et 2022).

 


L’enthousiasme initial…

 

Dans un premier temps, les leaders de la droite radicale se sont bruyamment réjouis du succès de Donald Trump et de son action. A les entendre, ses décisions brouillonnes étaient des coups de poker géniaux, ses reculades des mouvements tactiques astucieux, ses outrances la preuve de sa détermination, ses dérapages verbaux un refus de la langue de bois. Ils ont aussi loué sa volonté de démanteler l’Union européenne, décrite par le Président américain comme un projet destiné à nuire aux intérêts de son pays.

 

Matteo Salvini, le leader de la Ligue, a affirmé – sans s’en expliquer – que les droits de douane imposés par Donald Trump à l’Europe étaient une opportunité pour l’économie italienne. Viktor Orban a lui aussi approuvé chaque initiative du président américain, et rejeté sur la Commission la responsabilité de la crise commerciale. Plusieurs leaders issus de la droite extrême ont pensé pouvoir négocier avec les Etats-Unis des arrangements plus favorables pour leur pays, oubliant que la politique douanière et commerciale est du ressort exclusif de l’Union.


… a cédé le pas à la prudence

 

Mais, aujourd’hui, la droite radicale européenne peine à définir sa stratégie vis-à-vis de Donald Trump. De même qu’elle pouvait difficilement approuver la décision de Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine en février 2022, elle ne peut pas se réjouir des décisions du Président américain s’agissant de la sécurité européenne et des droits de douane. Pour des leaders qui se prétendent les champions de leurs intérêts nationaux, comment approuver une ligne de conduite américaine résolument hostile à ceux-ci ?

 

L’extrême-droite est désormais tiraillée entre le narratif de la « vassalisation heureuse », qu’elle souhaite porter, et celui de l’instrumentalisation par des forces étrangères, dont elle risque de faire les frais. D’un côté, les leaders nationalistes moquent la prétention de l’Union européenne à s’imposer comme une puissance globale, estimant que ce rôle droit être endossé par les Etats-Unis, la Russie et la Chine, et que la souveraineté des États européens doit être préservée. Mais, ce faisant, ils risquent de passer pour les agents de puissances étrangères inamicales et impérialistes.

 

Les leaders de la droite radicale européenne ont aussi dû ravaler leur fierté, après que Donald Trump s’est vanté publiquement de contraindre ses partenaires à venir, un-par-un, « kiss my ass » – pour reprendre ses termes délicats. Certains se montrent prudents, tel Jordan Bardella, le président du RN et président du groupe des Patriotes pour l’Europe au Parlement européen. Il s’est gardé d’approuver trop bruyamment l’action du Président américain et a annulé son intervention lors de la conférence du CPAC – l’internationale des conservateurs radicaux – aux Etats-Unis, après que Steve Bannon a fait un salut nazi à la tribune.


L’impossible soutien à Trump

 

Les leaders de la droite radicale qui exercent le pouvoir ou entendent le faire ne peuvent pas donner l’impression de brader les intérêts de leur pays et ne veulent pas être assimilés aux outrances des responsables américains. Si les militants historiques de l’extrême-droite ont peu de chance de s’en émouvoir, il n’en va pas de même des citoyens plus modérés, qui détiennent la clé des élections. Depuis quelques semaines, les décisions brutales de Donald Trump agissent comme celles des artisans du Brexit en 2016 : elles constituent un repoussoir pour une partie de l’électorat et contraignent les leaders de la droite radicale à réajuster leurs positions. Alors qu’avant le Brexit il existait un ou plusieurs partis politiques bien établis réclamant la sortie de leur pays de l’Union dans 17 des 27 États membres, il n'y en avait plus un seul quelques mois plus tard. De même, les leaders européens de la droite radicale en quête de respectabilité doivent à présent prendre leurs distances avec le mouvement MAGA, qui donne une piètre idée de ce que fait l’extrême-droite une fois arrivée au pouvoir. La cote de popularité de Donald Trump s’érode en effet rapidement aux Etats-Unis et son action est jugée durement partout dans le monde.


Sondage réalisé pour Le Grand Continent, 8 avril 2025
Sondage réalisé pour Le Grand Continent, 8 avril 2025

Giorgia Meloni sur la corde raide

 

La position de Giorgia Meloni illustre bien cette difficulté. Historiquement proche de Donald Trump, elle doit désormais assumer les décisions de ce dernier. La cheffe du gouvernement italien a essayé de surmonter cette contradiction en s’inventant un rôle d’émissaire de l’Union auprès du Président américain. Elle entendait tirer profit du refus de ce dernier de dialoguer avec les responsables de l’Union, et tout particulièrement avec Mme von der Leyen, et capitaliser sur sa position d’éternelle avocate de la désescalade, ayant plaidé pour que l'Union n’adopte pas de mesures de rétorsion vis-à-vis des Etats-Unis. Plus prosaïquement, il s’agissait aussi pour Mme Meloni de faire oublier la manière dont elle a contesté ces derniers mois les intentions que l’on prêtait à Donald Trump en Europe (déclenchement d’une guerre commerciale, désengagement de l’Ukraine, remise en cause du rôle de l’OTAN, dérive illibérale…). Ayant eu tort sur tous les points, elle doit rebondir. Elle doit enfin laver l’affront fait par le Président américain, qui considère Emmanuel Macron et Keir Starmer comme ses seuls interlocuteurs pour ce qui concerne les questions de sécurité et de défense.


Mme Meloni a ainsi eu le privilège rare d’être reçue à la Maison Blanche le 17 avril. Elle a essayé de mettre à profit ses convergences idéologiques avec M. Trump pour amorcer un dialogue transatlantique au nom de la défense de « l’Occident », qu’elle présente comme un « espace de civilisation ». Mais sa stratégie a tourné court. De retour de Washington, elle n’a pu annoncer qu’une possible visite du Président américain en Italie, destinée à négocier un accord commercial transatlantique, ce que l’intéressé n’a même pas confirmé.

 

Les difficultés de Mme Meloni à trouver la bonne attitude vis-à-vis du Président américain sont révélatrices du marasme actuel de l’extrême-droite en Europe. Ses leaders, convaincus qu’ils pouvaient tirer un bénéfice considérable du retour de Donald Trump au pouvoir, en termes de ressources électorales, de légitimation et de crédibilité internationale, doivent désormais composer avec un allié imprévisible, brutal et déloyal. En outre, ils risquent de faire les frais de l’image désastreuse que le président américain et son équipe donnent de l’action de la droite radicale au pouvoir. Car l’administration Trump est un véritable épouvantail, à la fois pour les électeurs modérés, qui sont attachés au respect des institutions et de l’État de droit, et pour les acteurs économiques, qui sont soucieux de stabilité et de lisibilité.

 

Olivier Costa

Dernière mise à jour : 29 sept. 2025

Depuis deux mois, Donald Trump a multiplié les initiatives, les déclarations et les décisions à l'échelle domestique comme à l'échelle internationale. Les analystes tentent de trouver un sens à tout cela, et divergent dans leurs interprétations. Mais une chose est sûre : les réactions sont négatives partout dans le monde – sauf au Kremlin. Donald Trump et ses amis semblent vouloir saper tout ce qui a fait le succès des Etats-Unis – leadership global, diversité, primat du droit, innovation – et confirmer les clichés qui alimentent depuis longtemps l’anti-américanisme.

 

Depuis l'investiture de Donald Trump, les analystes se perdent en conjectures pour comprendre ses décisions. Cinq récits dominent les débats.

 

Cinq récits pour expliquer Trump II

 

Le récit du chaos voit en Donald Trump un populiste un peu confus, qui prend ses décisions au gré de ses humeurs et de ses intérêts financiers, règle ses comptes avec quiconque lui déplaît, et surestime ses talents de stratège et de négociateur. Il ne faudrait donc pas chercher une rationalité globale à ses décisions et déclarations, qui seraient avant tout les lubies d’un histrion en roue libre, auquel plus personne à la Maison blanche n’ose tenir tête.

 

Le récit du plan considère que, par-delà les provocations qui font le sel du personnage, Donald Trump a une stratégie précise destinée à libérer les énergies de l’économie américaine, à secouer un État fédéral ankylosé, et à régler les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient. L’action iconoclaste de l’administration Trump provoquera certes quelques dégâts à court terme, mais le pays – ou, du moins, ses 1% de citoyens les plus fortunés – en sortira gagnant d’ici quelques mois, comme il l'avait fait pendant son premier mandat.

 

Le récit du millénarisme part du principe que Donald Trump, JD Vance, leurs amis et leurs maîtres à penser sont perdus dans des divagations apocalyptiques libertariennes et asociales, et qu’ils sont décidés à engendrer une zizanie planétaire dans l’attente d’un événement salvateur et mystique dont eux seuls seraient informés. Cette vision funeste du monde est entretenue par les complotistes qui les inspirent – Steve Bannon, Michael Flynn, Alex Jones – qui promettent d’en finir avec le Deep State et préparent l'avènement d'un nouvel âge d’or aux contours mystérieux.



 

Le récit de l’agent russe fait valoir que l’influence du Kremlin est une clé de compréhension essentielle du comportement erratique de Donald Trump. Chacun a entendu la théorie selon laquelle les leaders russes « tiendraient » Donald Trump depuis les années 1980, ou l’auraient retourné. Cela expliquerait le revirement complet du Président américain sur l’Ukraine et sur le système d’alliances des Etats-Unis. Certains vont plus loin, et estiment – je cite les termes d’un ami bien informé de la vie politique américaine, qui ne mâche pas ses mots – que « Trump exécute un plan dont les Russes rêvent de longue date pour rendre les États-Unis pauvres, isolés, faibles et stupides ».


Le récit du fasciste voit dans Donald Trump un autocrate en devenir, tel le Charles Lindbergh du roman de Philip Roth « Le Complot contre l’Amérique ». Son action serait un peu brouillonne – notamment afin de distraire ses opposants, les juges et les médias – mais, considérée dans son ensemble, elle viserait à faire des Etats-Unis un État autoritaire, débarrassé des pesanteurs de la démocratie et de l’État de droit, et à mettre au pas tous les opposants à ce projet.


L’histoire tranchera. Mais les résultats des deux premiers mois de mandat de Donald Trump semblent remettre en cause les quatre éléments qui faisaient des Etats-Unis la première puissance mondiale.


Les quatre piliers de la prospérité américaine


  1. Le leadership global

Bien que les Etats-Unis ne comptent que 4,25% de la population de la planète, leur leadership global, économique, militaire, culturel, technologique et politique est sans équivalent.

Cependant, le pays est en train de se brouiller avec l’ensemble de ses alliés et passe désormais les plats à son ennemi de toujours, la Russie. L’Union européenne, le Canada, le Royaume-Uni et l’Australie sont contraints de réviser leurs alliances commerciales et militaires, et leurs stratégies de sécurité et de défense. Les pays du sud, privés de l’US Aid et frappés comme ceux du nord de droits de douane arbitraires, sont incités à adhérer au récit du "Sud Global" que la Russie et la Chine promeuvent depuis vingt ans pour contester l’hégémonie de l’Occident, et tout particulièrement celle des Etats-Unis.

Par ailleurs, en se ralliant au panache jaune de Donald Trump, les patrons des sociétés américaines les plus innovantes et les plus prospères ont déclenché un mouvement de boycott d’une ampleur inédite. Les 7,5 milliards de consommateurs non-américains ont compris qu'ils peuvent se passer des produits et services des Etats-Unis et décider de commercer entre eux. A Washington, la menace a d'abord fait sourire, mais les "7 magnifiques", principales entreprises américaines de la Tech, connaissent aujourd'hui un trou d’air boursier, et les commandes de Tesla et de F35 sont remises en question partout dans le monde.




  1. E pluribus unum

Les Etats-Unis sont un pays fondé sur la notion de diversité : diversité des treize Colonies originelles, qui s'étaient rebellées contre la domination de la Grande-Bretagne, diversité aussi d'une société qui rassemble des personnes dont les origines, les croyances et les conditions sont des plus variées, mais qui sont toutes unies dans leur attachement aux institutions et au rêve américain.

Toutefois, dès son investiture, Donald Trump s’en est pris à l’État Providence et au système de santé. Ils n’ont jamais été particulièrement généreux et efficaces, mais les restrictions budgétaires vont avoir des effets dévastateurs pour les citoyens les moins aisés et vont rapidement créer de profondes tensions sociales. Les coupes claires opérées par Elon Musk dans les programmes et les administrations fédérales ne feront qu’envenimer les choses, et l'on peut déjà mesurer l'impact de tout cela sur l'opinion publique.



Donald Trump a aussi porté un coup d'arrêt à la politique "DEI" - diversity, equality and inclusion - qui était centrale sous le mandat de Joe Biden. Cette politique visait à promouvoir l’inclusion et la lutte contre les discriminations envers divers groupes minoritaires (LGBT+, personnes de couleur, handicapés…). Le revirement des autorités américaines à ce sujet, qui dénoncent chaque jour les dérives du « wokisme », a eu des effets immédiats sur les multinationales et Hollywood, qui ont largement abandonné cet objectif et les éléments d’évaluation qui les accompagnaient. Si le mouvement "DEI" a parfois manqué de nuance, le rejet radical par Donald Trump et ses comparses du concept de société multiculturelle, et leur haine obsessionnelle des personnes homosexuelles ou trans, effacent soixante-dix ans d’histoire américaine en faveur de la défense des droits civiques.

Enfin, en faisant la chasse aux immigrés illégaux, et en traitant tous les étrangers comme des suspects, l’administration Trump s’en prend à l’essence de la société américaine, qui – Amérindiens mis à part – n’est composée que d’immigrés et de leurs descendants. Cela va aussi pénaliser des secteurs entiers de l’économie (construction, agriculture, industrie lourde, services…) qui n’offrent pas des salaires acceptables pour des citoyens américains, et bénéficiaient d’un avantage concurrentiel décisif en disposant d’une main d’œuvre docile et bon marché.


  1. Le primat du droit 

Les Etats-Unis sont un pays fondé sur le droit à bien des égards, qu'il s'agisse du caractère quasiment sacré de la Constitution, de l'importance accordée aux droits des citoyens, de la centralité du système judiciaire ou encore de l'omniprésence des hommes de loi dans les relations sociales et économiques. Depuis l'investiture de Donald Trump, cette tradition est pourtant battue en brèche à un double titre.

La liberté d'expression, d'abord. Les Etats-Unis sont la patrie des droits individuels et de la liberté de pensée et de parole. Dans ce pays, il est possible de tout dire et de tout écrire – pour le pire, mais aussi pour le meilleur. Cette liberté a en effet nourri la créativité de ses romanciers, philosophes, élus, musiciens, cinéastes, humoristes... Mais, désormais, les leaders américains, pourtant champions autoproclamés de la libre expression décomplexée, entendent faire taire tous ceux qui critiquent leurs actions et leurs propos, et museler les médias.

L'autorité des juges, ensuite. Lorsque le leader d’un régime démocratique commence à prendre des libertés avec les institutions et l’État de droit, les juges sont en première ligne pour le rappeler à l’ordre. Un responsable politique, quelle que soit sa popularité et le soutien dont il bénéficie dans la population, ne doit en effet pas pouvoir remettre en cause les règles fondamentales relatives à l’organisation politique et sociale d'un pays. Pourtant, depuis son investiture, Donald Trump développe une conception très personnelle de la constitution américaine et multiplie les décisions contraire au droit. Certains juges s'y sont opposés, mais désormais le président exige de la Cour suprême qu’elle les mette au pas et conteste le principe même de l'indépendance de la justice.


  1. La science

Le gouvernement fédéral s’attaque aussi à ce qui a toujours été l’atout majeur des Etats-Unis : ses universités et ses laboratoires, qui attirent les cerveaux du monde entier, dominent la recherche internationale et ont nourri le leadership technologique du pays. En faisant des savants des ennemis, en supprimant les financements de toutes les recherches comportant l’un des 120 mots-clés honnis par Donald Trump, en s’en prenant plus largement au savoir et à l’éducation, en affirmant la supériorité de la Bible sur la science, le président américain sabote ce qui a permis à son pays d’assoir une domination économique insolente et d'exercer son leadership sur les nouvelles technologies.

Ce rejet de la science est particulièrement sensible pour tout ce qui a trait à la défense de l'environnement. Les Américains, qui sont historiquement les plus gros pollueurs de la planète et ont développé le mode de vie le moins écologique qui soit, ont en effet renoncé à toute ambition en la matière. L’heure est à la dérégulation, à l’exploitation de toutes les énergies fossiles disponibles – aux Etats-Unis ou ailleurs – sans considération pour l’environnement et le destin du monde, et à l’arrêt de toutes les recherches relatives à la pollution et au changement climatique.



Une stratégie qui nourrit l’anti-américanisme ?

 

On peut certes relativiser les deux premiers mois du mandat de Donald Trump. Affirmer que son action doit s’évaluer sur le moyen terme et considérer que les gens s’émeuvent un peu vite de quelques coups d’éclat d’un leader qui a besoin d’attention et a soif de revanche sur l’administration Biden. Il faut aussi distinguer les citoyens américains de leurs leaders, rappeler que seuls 30% des électeurs ont voté pour Trump, et que beaucoup parmi eux n’ont pas voulu tout cela. Il faut aussi anticiper une possible défaite électorale des Républicains aux « midterms » de 2026. En somme, Donald Trump, JD Vance et Elon Musk ne sont pas les Etats-Unis.


Il reste que les dégâts causés à l’image du pays sont profonds et sans doute durables, car les décisions et provocations du président et de ses amis viennent réactiver des stéréotypes établis de longue date. En effet, ils confortent avec une opiniâtreté surprenante tous les clichés qui nourrissent l’anti-américanisme, très présent dans certaines familles politiques et certaines régions du monde. Ce courant de pensée, qui décrit les Etats-Unis comme une nation égoïste, vorace, brutale, bigote et irresponsable, connaît un regain inattendu. Les leaders américains sont non seulement en train de porter atteinte aux piliers de la prospérité de leur pays, mais aussi d'inciter le reste du monde à faire sans les Etats-Unis – qu'il s'agisse de commerce, de culture ou de sécurité.


Olivier Costa







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