top of page

Blog

Dans ce blog, je publie régulièrement des textes sur des sujets d'actualité. J'en reprends certains en anglais.

Rechercher

Dernière mise à jour : 29 sept. 2025


La cérémonie d’ouverture des J.O., malgré une pluie diluvienne et un dispositif périlleux, a largement séduit la presse internationale. Elle a suscité des commentaires plus mitigés en France : d’aucuns ont critiqué son conformisme là où d’autres se sont émus de son caractère iconoclaste. Cependant, les petites provocations de la cérémonie parisienne ne sont pas une simple coquetterie. Car elle constitue un acte politique qui s'inscrit dans un contexte international tendu.



Des commentaires orientés politiquement


Les commentaires sur la cérémonie d’ouverture des J.O. sont un puissant révélateur des orientations politiques des uns et des autres.

 

A l’extrême-gauche, on est forcément critique. Rien de ce que font les pouvoirs publics ne saurait être digne d’intérêt. Ces gens sont conditionnés à ne voir que le côté négatif en toute chose – du moins quand il s’agit d’une démocratie libérale – et à attiser le mécontentement populaire, quel que soit le contexte. Ils n’ont sans doute pas pris la peine de regarder la cérémonie pour la critiquer de bout en bout, et y voir une apologie de tout ce qu’ils honnissent.

 

A l’extrême-droite, c’est pareil. Chaque événement doit être analysé comme le signe d’un déclin inéluctable de ce qui faisait la grandeur de la France. Hier soir, les réactionnaires guettaient la moindre fantaisie pour partager leur courroux sur les réseaux sociaux. Ils ont poussé des cris d’orfraie parce que la cérémonie a mis à l’honneur Aya Nakamura, Lady Gaga, Jamel Debouzze, Philippe Katerine et Gojira, autant d’incarnations, à leurs yeux, du déclin culturel de l’Occident et d’un mépris pour le glorieux passé de la France. Ils se sont étranglés à la vue du clin d’œil fait à la Sainte Cène par des drag queens, à la décapitation de Marie-Antoinette ou au Cavalier de l’Apocalypse.

 


Des provocations gratuites?


Des spectateurs plus modérés se sont eux aussi interrogés sur l’utilité de certaines séquences. Ils ne voient pas pourquoi il était nécessaire de célébrer la communauté LGBTQ, de montrer un monsieur presque tout nu, deux autres qui s’embrassent et un mannequin transgenre, de laisser un chanteur de métal hurler à l’unisson avec une soprano, et d'obliger la Garde républicaine à accompagner une vedette d’afrobeat franco-malienne. Certains ne comprennent pas pourquoi les chrétiens devraient toujours faire preuve d’une ouverture d’esprit qui n’est pas la vertu première des fidèles des autres religions.

 

On aurait certes pu faire sans tout cela. Cultiver, comme l’avait fait Jean Dujardin lors de la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde de rugby en 2023, des clichés franchouillards à la Amélie Poulain. Mettre à l’honneur les somptueux terroirs de la France. Célébrer en des tableaux édifiants et grandioses les personnages et les événements de l’histoire nationale. Ne solliciter que des grands noms des arts de la scène française pour les interludes.



Un événement politique


Il reste que l’exercice de la cérémonie d’ouverture ne relève pas seulement du registre du spectacle : il est fondamentalement politique. A ce titre, il était important de bousculer gentiment les esprits étroits, parce que les valeurs de la société française ne sont pas celles du Qatar, de la Russie ou de la Chine. Dans un contexte de tensions croissantes entre des blocs qui ne partagent pas les mêmes intérêts, conceptions et visions de la société et de la place des individus en son sein, et face à la montée de l’antagonisme entre le « Sud global » et les pays occidentaux, il était crucial de rappeler très concrètement ce que sont les valeurs de la France : la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité, l’ouverture au monde.


La cérémonie d’hier n’a pas fait la démonstration de l’ordre, de la discipline et du souci du détail mis en scène à Doha, Sotchi et Pékin, au fil de tableaux millimétrés impliquant des milliers de participants surentraînés. Elle n’a pas consisté en une glorification sentencieuse du génie français. Mais on y a dignement célébré les valeurs qui animent la société française – la tolérance, la diversité, la liberté, l'humour, l'inclusion – au fil d’une cérémonie un peu foutraque mais drôle, originale et créative.

 

Olivier Costa






Yaël Braun-Pivet, Présidente sortante de l’Assemblée nationale, membre de Renaissance, vient d’être réélue au terme de trois tours d’un scrutin disputé. D’ordinaire, cette élection n’est pas un événement politique majeur. Depuis le début des années 2000, elle intervient après les élections présidentielles et législatives, quand la messe est dite. En outre, le Président de l’Assemblée nationale est certes le 4° personnage de l’État, mais il ou elle a relativement peu de pouvoir et d’influence, et son rôle est surtout interne à l’institution. Aujourd’hui, l’événement était néanmoins scruté de toutes parts, dans un contexte chaotique où tout le monde guette des indications objectives des rapports de force à l'Assemblée. Bilan de la journée.



Un scrutin d’ordinaire discret

 

En temps normal, peu de citoyens peuvent, spontanément, citer le nom du président ou de la présidente de l’Assemblée nationale. Son élection ne suscite d’ordinaire qu’un faible intérêt des médias, car elle mobilise avant tout les personnes concernées.

 

Cette année, c’est différent, pour quatre raisons.

  • D’abord, l’élection à la présidence a lieu alors que rien n’avance par ailleurs. C’est le premier élément de clarification du paysage politique depuis le 7 juillet. C’était une manière pour le NFP de montrer que ses quatre composantes étaient d’accord sur quelque chose – en l’occurrence le nom de leur candidat au perchoir. Emmanuel Macron avait aussi fait de ce scrutin un moment important, affirmant attendre « la structuration de l’Assemblée » pour prendre la moindre décision.

  • Ensuite, l'élection au perchoir a permis aux différents partis de compter leurs forces, et d’évaluer les ressources dont les trois grands blocs (NFP, majorité présidentielle et RN) disposent et de leur capacité à fédérer au-delà de leurs rangs.

  • En troisième lieu, l’élection intéressait car elle est inédite : pour la première fois depuis 1958, la Présidente de l’Assemblée nationale est issue d’un groupe « minoritaire », qui ne sera peut-être pas au gouvernement. Son rôle ne sera pas aisé, car elle sera structurellement minoritaire dans sa propre Assemblée, alors même qu'elle doit en défendre les intérêts et en organiser les travaux.

  • Pour finir, la fonction aura plus d’importance à l’avenir, compte tenu du rééquilibrage probable entre les pouvoirs exécutif et législatif. La présidence de l’Assemblée devra, d’abord, conduire les travaux de l’assemblée, malgré sa fragmentation. Elle devra aussi contribuer à la définir la stratégie de l’institution, qui sera en capacité de refuser certaines initiatives du gouvernement, quel qu’il soit, et de promouvoir ses propres idées, qui d’ordinaire ne font pas l’objet d’une grande attention de la part du Président et du Premier ministre.



Des règles spécifiques

 

L’élection a mis aux prises six candidats, représentants les principaux groupes politiques. En raison du mode de scrutin, ils sont encouragés à présenter leur propre candidat, du moins au premier tour. Il s’agit d’un scrutin à bulletin secrets, qui met les députés à l’abri de toute pression de la part de leur groupe ou de leur parti ; des surprises sont donc toujours possibles.

 

Aux deux premiers tours, pour être élu, un candidat doit obtenir la majorité absolue des scrutins exprimés ; certains peuvent se retirer au fil des tours de scrutin. Si aucun candidat n’obtient la majorité absolue au premier ou au deuxième tour, on organise un troisième tour à la majorité relative : le candidat qui a le plus de voix l’emporte.

 

Aujourd'hui, les six candidats étaient :

  • André Chassaigne, député communiste, pour le Nouveau Front populaire (NFP)

  • Yaël Braun-Pivet, Renaissance, pour les groupe Ensemble pour la République et MoDem, Présidente sortante

  • Charles de Courson, centriste, pour le groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires (LIOT)

  • Naïma Moutchou, pour le groupe Horizons

  • Philippe Juvin, pour le groupe de La Droite républicaine.

  • Sébastien Chenu, député RN, pour son groupe et ses alliés LR ciottistes

 


Une élection qui prévoit l’hypothèse d’une absence de majorité absolue

 

Cette élection, comme c'est souvent le cas pour ce scrutin dans les assemblées parlementaires, prévoit l’hypothèse d’une absence de majorité. Plutôt que de multiplier les tours de scrutin identiques, la majorité relative suffit au 3° tour. C’est l’un des mécanismes qui permettent de surmonter l’absence de majorité claire ; un autre serait de limiter l’accès au troisième tour aux deux candidats les mieux placés, comme c’est le cas pour les élections présidentielles au second tour.

 

Cette mécanique institutionnelle est toutefois limitée à ce scrutin, et ne présage pas de la capacité de l’Assemblée nationale à voter des lois. Pour cela, il faudra toujours une majorité absolue des suffrages exprimés, qu’aucun groupe ne semble pouvoir atteindre aujourd’hui – comme en attestent les résultats.



Une élection très disputée

 

Au premier tour, les résultats ont été sans surprise :

  • André Chassaigne (NFP) : 200 voix

  • Yaël Braun-Pivet (Ensemble) : 124 voix

  • Charles de Courson (LIOT) : 18 voix

  • Naïma Moutchou (Horizons) : 38 voix

  • Philippe Juvin (La Droite républicaine) : 48 voix

  • Sébastien Chenu (RN) : 142 voix

 

Aucun candidat n’ayant obtenu la majorité absolue des suffrages exprimés (286 sur 570), un deuxième tour a été organisé. Naïma Moutchou (Horizons) et Philippe Juvin (La Droite républicaine) se sont retirés, mais Charles de Courson (LIOT) s’est maintenu. Au deuxième tour, les résultats ont été conformes à ce que l’on pouvait attendre, avec un fort report de voix de la droite sur la candidature de la Présidente sortante :

  • André Chassaigne (NFP) : 202 voix (+ 2)

  • Yaël Braun-Pivet (Ensemble) : 210 voix (+ 86)

  • Charles de Courson (LIOT) : 12 voix (- 6)

  • Sébastien Chenu (RN) : 143 voix (+ 1)

 

Le NFP et le RN ont échoué à séduire de nouveaux députés, tandis que Charles de Courson a été victime du vote utile. Aucun candidat n’ayant atteint la majorité des suffrages exprimés (284 sur 567), un troisième tour a été nécessaire. Charles de Courson (LIOT) s'est retiré. Au troisième tour, les résultats ont été les suivants:

  • André Chassaigne (NFP) : 207 voix (+ 5 par rapport au 2° tour, + 7 par rapport au 1er)

  • Yaël Braun-Pivet (Ensemble) : 220 voix (+10 par rapport au 2° tour et +96 par rapport au 1er)

  • Sébastien Chenu (RN) : 141 voix (- 2 voix par rapport au 2° tour, - 1 par rapport au 1er)


La Présidente sortante a donc été réélue, avec une majorité relative seulement. En 2022, lors du second tour, elle avait obtenu 242 voix sur les 462 exprimées, soit la majorité absolue.



Un décompte qui n’augure rien de bon pour la suite

 

Le principal enseignement de cette élection est la confirmation que l’Assemblée nationale est profondément divisée en trois blocs : NFP, Ensemble et divers droites, et RN. Elle a permis à chacun de jauger les forces en présence et d’envisager les possibilités d’alliances.

 

Côté NFP, André Chassaigne a fait un beau score au premier tour, au-delà des 182 sièges du NFP, grâce à ses qualités personnelles : celles d’un élu d’expérience, apprécié par ses pairs, enraciné dans la ruralité. Mais les tours successifs ont montré qu’il n’y a pas de « réserves de voix » pour le NFP: il n'en a gagné que 7 au fil des trois tours.

 

Du côté de la majorité présidentielle, le score au premier tour de la présidente sortante n'était pas très impressionnant (124 voix). Elle aurait dû pouvoir compter sur les voix de deux groupes de la majorité présidentielle : le groupe Ensemble pour la République, ex-Renaissance, qui compte 97 députés et le groupe MoDem, qui compte au moins 33 députés. Le groupe Horizons, qui appartient aussi à la majorité présidentielle, et compte environ 25 élus, a choisi de présenter sa propre candidate, Mme Moutchou, qui a bénéficié d’un score relativement important (38 voix) au premier tour, avant de se retirer. Mme Braun-Pivet a bénéficié des désistements successifs des 2 candidats de droite et du candidat LIOT, et a gagné près de 100 voix au fil des trois tours. Ce résultat laisse augurer de la possibilité d’un accord politique de la majorité présidentielle avec ces élus. Mais cette perspective n’est pas garantie, car les enjeux sont très différents, et l’élection du Président de l’Assemblée n’implique pas un accord politique.

 

Le groupe RN apparaît comme clairement isolé : il a fait le plein des voix au premier tour (142), mais son score est resté stable au fil des trois tours.



Le plus dur reste à venir...


La nouvelle Présidente devra faire en sorte que l’Assemblée puisse fonctionner – dans un contexte encore plus complexe que celui de 2022. Avec une dizaine de groupes, et des députés aussi peu désireux que ceux de LFI et du RN à contribuer à l’apaisement, la tâche sera rude. Le fait que certains réclament que le LFI et le RN soient exclus des postes à responsabilité de l’Assemblée risque d'envenimer les choses plus encore. On saura vendredi s’ils sont effectivement tenus à l’écart du Bureau de l’Assemblée.


Olivier Costa




Dernière mise à jour : 26 nov. 2025

Depuis le 7 juillet, la confusion règne en France pour savoir qui a gagné les élections législatives et qui est fondé à gouverner. Les uns, à gauche, considèrent que, comme le Nouveau front populaire (NFP) est arrivé en tête des élections législatives, il est majoritaire et doit gouverner. D’autres, plus au centre et à droite, font valoir que le NFP est très loin d’avoir la majorité absolue (289 députés) et qu’il enregistre le score le plus bas (182) pour un parti « majoritaire » sous la V° République ; il se trouve donc près de 400 députés qui ne souscrivent pas à son programme, dans une Assemblée majoritairement composée d’élus de droite et d’extrême-droite.

Les premiers rétorquent que ce qui compte c’est le succès électoral et la dynamique : le NFP est arrivé premier, la majorité présidentielle a perdu près de 100 sièges, et le raz-de-marée RN n’a pas eu lieu. Il leur revient donc de gouverner. Leurs adversaires répondent que le scrutin du 7 juillet marque moins une victoire du NFP qu’un rejet du RN et un échec personnel du Président. Ils notent que les composantes du NFP ne sont pas d’accord sur des points essentiels (les questions européennes, la guerre en Ukraine, Gaza, la politique budgétaire, le nucléaire ou encore la laïcité) et qu'ils sont incapables de proposer un candidat au poste de Premier ministre, après une semaine de négociations intenses. Ils estiment aussi qu’il est facile de trouver au moins 182 députés parmi les élus du centre et de la droite républicaine qui sont davantage en accord sur un programme que ne le sont les députés du NFP sur le leur.

Comment s’y retrouver ?

 

 

1.     La règle de la majorité est une convention

 

Toute société humaine doit trouver les moyens de se gouverner. Que la démocratie soit directe (les gens participent eux-mêmes aux décisions) ou représentative (ils élisent des représentants pour le faire) il faut, à un moment donné, trancher. Idéalement, la délibération devrait permettre de parvenir à un consensus, mais quand les positions sont antagoniques et les intérêts divergents, c’est illusoire. Il faut donc trouver un équilibre entre deux impératifs : respecter l’avis de chacun et agir néanmoins. Face à des enjeux pressants (crise économique, guerre, catastrophe naturelle, épidémie, déficits, changement climatique…) il faut prendre des décisions. Par convention, les systèmes démocratiques s’en remettent pour cela à la règle de la majorité : on considère que ce que veut la majorité est une approximation de la volonté générale.

 

Différentes approches de ce qu’est la majorité

 

Toutefois, les droits de la minorité doivent aussi être pris en compte. On ne peut pas interdire la circulation des vélos au motif qu’ils enquiquinent les automobilistes, même si les seconds sont plus nombreux que les premiers. La règle est décidée par la majorité, mais il faut trouver les moyens de préserver les intérêts de la minorité, et interdire à la majorité de remettre en cause les droits fondamentaux, de discriminer une partie de la population ou de prendre des mesures qui ne sont pas motivées par l’intérêt général.

 

Les démocraties modernes sont ainsi fondées sur le principe de l’Etat de droit, qui garantit les droits et libertés de chaque citoyen à travers des limites apportées à l’action des gouvernants et un système juridictionnel indépendant. La majorité n’a pas la capacité de priver une minorité de ses droits sans raison valable, et ne peut pas remettre en cause des valeurs et objectifs fondamentaux de la société. Pour cela, il existe des règles spécifiques pour amender la constitution : elle peut être modifiée, mais seulement quand il existe un large consensus. En France, par exemple, le texte de révision doit d’abord être approuvé par l’Assemblée et par le Sénat, puis validé par référendum ou par le Congrès (réunion des députés et des sénateurs) à la majorité des trois cinquièmes.

 

Les majorités « surabondantes »

 

Dans certains Etats, dont la société est fragmentée et où certains groupes se sentent structurellement minoritaires, on exige des majorités « surabondantes » pour l’adoption des décisions courantes. Elles ne peuvent être prises que si plusieurs institutions, diversement représentatives (des citoyens, des Etats, des territoires, des communautés linguistiques…) sont d’accord. Parfois des majorités qualifiées (majorité des deux tiers ou des quatre cinquièmes, majorité des votants…) sont exigées, et il existe des systèmes de vetos, qui permettent aux minorités de défendre leurs droits. C’est le cas dans l’Union européenne : les lois doivent être approuvées à la fois par le Parlement européen (qui représente les citoyens) et par le Conseil (qui représente les 27 Etats), et ce dernier doit réunir de larges majorités (55% des Etats et 65% de la population). Les décisions les plus importantes (politique extérieure, fiscalité, élargissement, réforme des traités…) exigent même l’unanimité des représentants des Etats membres : chacun dispose d’un droit de veto pour s’opposer à une décision qui lui semble contraire à ses intérêts.

 

Chaque entité politique est donc gouvernée par des règles différentes, adaptées à son histoire, à sa sociologie et à ses objectifs. Elles définissent un équilibre entre l’efficacité de l’action publique et le respect des droits des minorités. La France est historiquement attachée au principe de la majorité absolue, car c’est un Etat unitaire, fondé sur l’idée d’une Nation indivisible. La plupart des citoyens français acceptent que la majorité gouverne et que la minorité « subisse » un temps sa politique. Car la France, comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, est un système politique basé sur une logique d’alternance entre deux grandes forces politiques ; leur succession au pouvoir assure la satisfaction du plus grand nombre sur le long terme. D’autres pays récusent le principe du gouvernement de la majorité : on y privilégie de larges consensus, qui s’expriment dans de vastes coalitions, et il n’y a pas d’alternance brutale entre la gauche et la droite. C’est notamment le cas des pays où coexistent plusieurs groupes de population relativement distincts (en raison de clivages religieux, linguistiques, ethniques, culturels…), qui sont soucieux de leurs intérêts et droits respectifs. La Belgique, la Suisse, l’Autriche ou les Pays-Bas sont ainsi gouvernés par de larges coalitions, et prêtent une attention particulière au respect des droits des minorités.


La Chambre des Représentants belge reflète la fragmentation territoriale, linguistique et politique du pays. Aucun parti n'a plus de 16% des représentants. Source : Wikipedia
La Chambre des Représentants belge reflète la fragmentation territoriale, linguistique et politique du pays. Aucun parti n'a plus de 16% des représentants. Source : Wikipedia

 

En France aussi il y a différentes approches de la majorité

 

Même en France, la règle de la majorité ne s’applique pas toujours de la même manière, notamment selon les élections. Les présidentielles, par exemple, « forcent » l’existence d’une majorité, puisque seuls deux candidats sont qualifiés pour le second tour : l’un d’eux aura toujours une majorité absolue, même si certains électeurs ont voté pour lui faute de mieux. De même, en cas de référendum, comme il n’y a que deux modalités de réponse, une majorité sera dégagée de manière artificielle. En 2005, sur le Traité constitutionnel européen, par exemple, les citoyens avaient toutes sortes de positions et de réserves, mais ils ont dû se prononcer par « oui » ou « non » sur un texte de 200 pages d’une grande complexité. 


On « force » aussi la majorité pour les élections municipales et régionales, via un système de scrutin proportionnel avec « prime majoritaire ». Dans les communes de plus de 1 000 habitants, si aucune liste n’obtient la majorité absolue au premier tour, on organise un second tour auquel peuvent participer toutes les listes ayant obtenu au moins 10% des suffrages. Il y a donc souvent plus de 2 listes au second tour, parfois 4 ou 5. Celle qui arrive en tête obtient automatiquement la moitié des sièges à pourvoir ; l’autre moitié est répartie entre toutes les listes. Concrètement, même si une liste n’obtient que 25% des suffrages au second tour, en raison d'un éparpillement des voix entre un grand nombre de listes, elle aura 50% des sièges, plus 25% du reste, soit 62.5% des sièges. Si cette liste obtient 70% des voix, elle aura 85% des sièges… Ce choix a été fait pour des raisons d’efficacité : le législateur a estimé qu’il était important qu’une liste dispose dans tous les cas de figure de la majorité absolue des sièges, pour faciliter l’élection d’un maire et lui donner les moyens de gouverner.


Le Conseil municipal de Bordeaux en juillet 2020 (crédits: mairie de Bordeaux). En 2020, la liste du maire écologiste Pierre Hurmic a obtenu 46,5% des voix au second tour, contre 44,1% à son opposant de la droite et du centre Nicolas Florian, et 9,4% au candidat d’extrême gauche Philippe Poutou. Néanmoins, la majorité dispose de 47 sièges (72,3% du total), contre 15 à la droite et au centre (23,1%) et 3 à l’extrême-gauche (4,6%).
Le Conseil municipal de Bordeaux en juillet 2020 (crédits: mairie de Bordeaux). En 2020, la liste du maire écologiste Pierre Hurmic a obtenu 46,5% des voix au second tour, contre 44,1% à son opposant de la droite et du centre Nicolas Florian, et 9,4% au candidat d’extrême gauche Philippe Poutou. Néanmoins, la majorité dispose de 47 sièges (72,3% du total), contre 15 à la droite et au centre (23,1%) et 3 à l’extrême-gauche (4,6%).


D’autres choix ont été fait à d’autres niveaux de gouvernement. Pour les élections européennes, par exemple, tous les Etats membres pratiquent la représentation proportionnelle sans prime majoritaire. En France, toutes les listes qui obtiennent plus de 5% des voix participent au partage des sièges, en fonction des résultats de chacune. Cela implique que, jamais depuis la première élection directe en 1979, un groupe politique n’a eu la majorité absolue au Parlement européen. Les différents groupes sont donc obligés de négocier des accords de législature ou des accords ponctuels, texte par texte. On a estimé cela préférable, car l’Union européenne est un système politique faiblement intégré, et qu’un mode de scrutin majoritaire créerait trop de tensions entre la majorité et la minorité. On veut donc favoriser l’émergence de consensus plus larges.

 

La situation à l’Assemblée nationale

 

A l’Assemblée nationale, la situation est encore différente. On a un mode de scrutin majoritaire à deux tours dans des circonscriptions uninominales. En somme, il y a 577 élections parallèles, qui mettent aux prises des candidats uniques. Pendant longtemps, cela a permis de dégager des majorités claires, car la vie politique française était organisée en deux blocs : la gauche (communistes, socialistes et écologistes) contre la droite (centristes, démocrates-chrétiens et conservateurs). Mais la situation a évolué, avec désormais trois forces politiques dominantes : la gauche (NFP), le centre (Renaissance et ses alliés) et la droite radicale (RN et Reconquête !). Elles l’emportent selon les caractéristiques de chaque circonscription, de sorte que l’Assemblée nationale ne comporte plus de majorité claire : c’était déjà le cas en 2022, puisque la majorité présidentielle n’avait que 254 sièges sur 577 ; la fragmentation est encore plus grande depuis le 7 juillet, le groupe le plus étoffé (le NFP) ne comptant que 182 députés, soit moins d’un tiers de la représentation nationale.

 

La composition de l’Assemblée nationale (provisoire) (source: Le Monde)
La composition de l’Assemblée nationale (provisoire) (source: Le Monde)

 

Quelles conclusions tirer de tout cela ?

 

1.     Le NFP est fondé à demander la nomination d’un Premier ministre issu de ses rangs. Dans les démocraties parlementaires, la priorité est toujours donnée au parti ou à la coalition arrivée en tête des élections, même si elle ne dispose pas d’une majorité absolue. Toutefois le Président ne pourra nommer cette personne que si les différentes composantes du NFP parviennent à lui proposer un nom, ce qui n’est pas le cas pour l’instant.


2.     Un éventuel Premier ministre du NFP devra composer avec les autres groupes de l’Assemblée. Le fonctionnement du Parlement français est en effet fondé sur une logique de majorité absolue : à l’Assemblée nationale comme au Sénat il faut au moins la moitié des suffrages exprimés pour faire adopter un texte. Certains au NFP exigent d’appliquer leur programme, rien que leur programme et tout leur programme, mais cela n’est pas réaliste. Si le NFP décide de gouverner sans négocier avec personne, il sera dans l’incapacité de faire adopter la moindre loi. Il y a certes l’article 49.3 de la Constitution, mais son usage conduirait probablement à une censure du gouvernement, puisqu’il y aurait près de 400 députés d’opposition. Jean-Luc Mélenchon voudrait gouverner par décret, mais ce n’est possible que pour certaines décisions ; par exemple, il serait envisageable de modifier quelques aspects de la loi sur la réforme des retraites par décret, mais pas d’abroger tout le texte. Du moins si l'on respecte la constitution.

 

3.     Il est certes possible de gouverner le pays sans majorité absolue – comme cela a déjà été le cas avec les gouvernements Rocard ou Attal. Mais il faut pour cela que le Premier ministre trouve une majorité de députés qui, sans le soutenir, refusent de voter la censure. Il doit aussi négocier, texte par texte, le soutien de certains élus hors de sa majorité ; Elisabeth Borne et Gabriel Attal ont ainsi réussi à faire passer environ 60% de leurs projets de loi. Il reste que, dans la configuration actuelle, aucune force politique ne pourrait gouverner sans l’appui d'une autre, car leurs effectifs sont beaucoup trop éloignés de la majorité absolue pour échapper à la censure et au blocage.

 

4.     Si le NFP ne parvient pas à s’entendre sur le nom d'un candidat pour Matignon ou si cette personne ne parvient pas à démontrer qu’elle dispose d’un soutien suffisant à l’Assemblée nationale, la tâche de constituer un gouvernement reviendra à un autre parti ou à une autre coalition. C’est ainsi que fonctionnent les démocraties parlementaires : quand le parti arrivé en tête ne parvient pas à trouver des alliés, une autre coalition est appelée à émerger. En somme, la logique démocratique veut que le gouvernement soit exercé par les partis qui parviennent à réunir le plus grand nombre de députés ; qu’ils aient formé une coalition avant l’élection (comme on le fait habituellement en France, en raison du mode de scrutin) ou après (comme c’est généralement le cas dans les régimes parlementaires, où le scrutin proportionnel s’applique le plus souvent) importe peu.

 

5.     La démocratie française est fondée sur le principe d’égalité entre les citoyens et entre les élus. Il est délicat d'affirmer qu’il faut faire abstraction des chiffres et que les députés du NFP ont plus vocation que les autres à gouverner, en raison d’une « dynamique politique », du degré de mobilisation des militants de gauche, de la « colère sociale », de l’échec des instituts de sondage ou du fait que les responsables du NFP sont intimement convaincus de la justesse de leurs idées. En démocratie, la conviction d’avoir gagné et d'avoir raison ne constitue pas une raison suffisante pour faire fi des résultats des élections et des règles de fonctionnement des institutions.


Olivier Costa

bottom of page