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Dans ce blog, je publie régulièrement des textes sur des sujets d'actualité. J'en reprends certains en anglais.

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L’intervention américaine au Venezuela a pris de court experts et éditorialistes, révélant une nouvelle fois la tentation du manichéisme médiatique face aux crises internationales. Entre justification humanitaire et dénonciation d’un coup de force, les positions s’affrontent de manière réflexe. Ce débat binaire masque pourtant une réalité plus complexe. Refuser les simplifications ne revient ni à excuser Maduro ni à absoudre Trump. Surtout, à l’heure des logiques impériales assumées, c’est le rôle et la responsabilité de l’Europe qui se trouvent directement interrogés.


Source: Google Maps
Source: Google Maps

 

Donald Trump a désarçonné les éditorialistes et les experts des plateaux télévisés au lendemain du réveillon. Alors que les spécialistes de sécurité incendie venaient de remplacer les biographes de Brigitte Bardot, il a donné l’ordre d’un coup de force contre le régime vénézuélien et fait mettre aux fers Nicolás Maduro et son épouse. Cette nouvelle séquence permet de cultiver la vision manichéenne du monde qu’affectionnent les médias de grande écoute. Sur le Venezuela comme sur Israël ou l’Ukraine, les positionnements des uns et des autres sont pavloviens : rares sont les experts à connaître le pays et sa situation intérieure, mais deux camps retranchés se dessinent.

 

Une vision manichéenne du coup de force au Venezuela

 

D’un côté, principalement à la droite de l’échiquier politique et parmi les tenants d’une approche réaliste des relations internationales, on justifie l’intervention américaine par référence à la crise humanitaire : le Venezuela connaît une pénurie chronique de nourriture, de médicaments et de services de base, et il faut apporter des solutions concrètes à une population qui souffre depuis trop longtemps des méfaits du chavisme. Les partisans de la méthode forte estiment aussi qu’il faut restaurer la démocratie : Nicolás Maduro n’a pas respecté les résultats des élections et a installé une répression politique sévère et des violations systématiques des droits humains. L’intervention américaine est aussi vue comme une réponse à une crise migratoire régionale : la dictature a poussé des millions de Vénézuéliens vers les pays voisins, déstabilisant toute la région. Les Etats-Unis accusent également le pays d’être une plateforme du narcotrafic et de la corruption, et d’y laisser prospérer les groupes armés : une intervention locale était le seul moyen d’y mettre un terme. Enfin, les tenants de la position américaine considèrent que le Venezuela déstabilise l’ordre mondial en bradant son pétrole à des régimes autoritaires (Russie, Chine, Iran).

 

Dans l’autre camp, on considère cette intervention comme une atteinte inacceptable et injustifiée à la souveraineté nationale d’un État, pour le service assumé des intérêts d’un autre. L’opération n’est, en fait, motivée que par les immenses réserves du pays en pétrole et en minerais, et par la gloutonnerie insatiable des entreprises et des consommateurs américains. Elle porte aussi en elle un risque d’escalade militaire : le conflit pourrait dégénérer en guerre civile ou en confrontation indirecte avec des puissances alliées du Venezuela, augmentant l’instabilité régionale. On fait valoir que les précédents historiques ont tous été des échecs, et que les interventions américaines en Amérique latine (Cuba, Chili, Nicaragua…) et ailleurs dans le monde (Irak, Libye…) ont laissé des séquelles durables, n’ont pas permis de restaurer la démocratie et ont exacerbé les tensions dans les sociétés concernées. Du côté du Congrès américain, on critique le coût humain et financier de l’opération. Enfin, les analystes les plus modérés font valoir que les solutions internes et diplomatiques ont été négligées, et que l’intervention armée américaine affaiblit les initiatives locales et les instances diplomatiques multilatérales (ONU, médiation régionale).

 

Faire droit à la complexité des choses

 

Que penser de tout cela ? D’abord, il convient d’accepter qu’une situation peut être complexe. Alors que les éditorialistes conservateurs soulignent le droit des Américains à défendre leurs intérêts contre la dictature et le crime, et que Jean-Luc Mélenchon exige le retour au pouvoir de Nicolás Maduro, les observateurs raisonnables doivent assumer les nuances. Ainsi, on peut dire que la photographie ci-dessous représente une Jaguar Type E ; que c’est une voiture de sport ; qu’elle est anglaise ; et qu’elle est verte.

 

 

Source: ChatGPT
Source: ChatGPT

 

Les quatre propositions sont également valides, et il n’y pas lieu de s’écharper à ce propos. On peut aussi considérer, si l’on argumente un peu et si l’on assume le côté subjectif de ce jugement, que ce vert-pomme ne convient pas à la voiture, parce que ce n’est pas une couleur d’origine, que le « British racing green » est plus approprié, et que cette couleur-là fait ressembler la voiture à une courgette. Mais on peut tout aussi bien estimer qu’il lui sied, car il est original et moderne, et qu’il y en a assez de toutes ces Jaguar noires ou grises. De même, tel amateur affirmera que la Type E une voiture très plaisante à conduire, qui présente des performances de premier ordre et un comportement routier très sain, et tel autre que c’est une bête à chagrin, qui freine mal et offre une position de conduite incohérente. On peut argumenter dans un sens ou dans l’autre, ou ne pas avoir de point de vue tranché.

 

De même, on peut accepter, au sujet du Venezuela, que les propositions suivantes sont toutes vraies et ne sont pas contradictoires entre elles : Nicolás Maduro est un dictateur sanguinaire ; Donald Trump est un leader autoritaire qui tente de détourner l’attention des citoyens américains des difficultés intérieures et des scandales en déclenchant une guerre ; les Américains ne sont pas motivés par la situation des droits de l’homme au Venezuela ; Donald Trump a exigé le bombardement de 8 pays en l’espace d’un an, et ne mérite même pas sa médaille en chocolat de la FIFA ; une partie de la population vénézuélienne se réjouit de la chute de Maduro, qui a ruiné un pays prospère et asservi son peuple.

 

La nuance n’est pas la lâcheté

 

Le choix de la nuance et le respect de la complexité des choses n’impliquent pas nécessairement le fatalisme et la lâcheté. Depuis le déclenchement de l’opération américaine au Venezuela, les commentaires vont bon train pour déclarer, une fois de plus, l’Europe politique morte – compte tenu de la prudence des réactions de ses leaders, à Bruxelles ou dans les capitales, de leurs divisions et de leur incapacité à exprimer une position claire, au-delà de l’appel au droit. Mais, parce que l’Europe, à la différence d’autres régimes, respecte la démocratie et le pluralisme, on ne saurait considérer que les points de vue exprimés mollement par Ursula von der Leyen, Kaja Kallas ou Emmanuel Macron engagent les 450 millions de citoyens européens. D’autres avis se font entendre et le coup de force de Donald Trump est une nouvelle injonction à une mobilisation de l’Union européenne en faveur de l’ordre international hérité de la Seconde guerre mondiale.

 

Dans un monde où les appétits des empires s’expriment sans vergogne, l’Union européenne doit être la voix de la raison, du respect du droit et des institutions internationales. Le droit n’est pas une fin en soi : c’est un instrument au service d’une vision politique du monde, celle de la souveraineté des peuples et de la concorde entre eux. Un monde dans lequel la loi du plus fort ne peut pas régner – qu’il s’agisse d’un dictateur qui brime sa population ou d’un pays qui envahit son voisin.

 

Ce point de vue n’est pas facile à exprimer aujourd’hui, tant l’Europe semble isolée sur la scène internationale. Mais c’est là un autre piège de la rhétorique médiatique : ce n’est pas parce qu’une position devient apparemment minoritaire qu’elle cesse d’être juste et légitime, car ce n’est pas une question de nombre mais de faits et d’analyses. Le jour où les principaux leaders d’opinion affirmeront que la Terre est plate, elle ne va pas cesser d’être ronde. Donald Trump raisonne en termes de sphère d’influence impériale et considère, sans s’en cacher, que les Etats-Unis doivent imposer en Amérique latine des régimes et une idéologie conformes à sa vision et aux intérêts de son pays. Mais, si l’Europe accepte cela, comment va-t-elle lui expliquer qu’il ne peut pas annexer le Canada, le canal de Panama et le Groenland ? Comment refuser à la Russie le retour aux frontières de la Guerre froide ? Comment s’opposer à ce que la Chine fasse et défasse les régimes dans les pays voisins – Taïwan, Vietnam, Corée ?

 

L’Union européenne doit assumer et promouvoir ses valeurs

 

L’Union européenne doit aujourd’hui prendre le leadership dans la défense des principes du droit international, de la souveraineté des peuples et des États, et du primat des organisations internationales dans la marche du monde. Pour cela, elle doit parler d’une voix forte et unie – quitte à déplaire à la Maison Blanche ou au Kremlin – et prendre la tête d’une vaste coalition de pays attachés à cela : les alliés historiques des Etats-Unis (Canada, Japon, Australie, Nouvelle-Zélande, pays européens non-membres de l’Union…), mais aussi les pays du Sud Global, qui n’ont rien à gagner à ce que s’impose une logique d’empires dont ils feront tôt ou tard les frais.

 

Si l’Union ne le fait pas, elle sera contrainte à l’effacement – et avec elle ses 27 États membres, trop petits pour être autre chose que des vassaux des grands blocs. Car, à la différence des Etats-Unis, de la Russie ou de la Chine, l’Union européenne s’est inventée dans le respect du droit et le refus des rapports de force et de l’impérialisme. La construction européenne avait, précisément, pour but d’en finir avec les conflits entre les nations et de faire oublier les outrances de la colonisation. Par essence, elle est aux antipodes du monde impérialiste et violent que nous proposent Donald Trump, Vladimir Poutine et Xi Jinping, et leurs relais d’opinion en Europe.

 

Olivier Costa

 

 

P.S. J’en profite pour rappeler cette tribune, signée aux côtés de responsables politiques européens et de collègues spécialistes de l’Union européenne, juste avant l’opération américaine au Venezuela. Elle a été publiée simultanément par Le Monde, El Pais, La Repubblica, Le Soir et d’autres quotidiens. Nous y faisons valoir que la poursuite de l’intégration européenne n’est plus une simple option, guidée par des considérations idéologiques ou une certaine vision du monde : c’est la seule réponse possible de nos pays à l’hostilité croissante des autres blocs.

On 12 October 2025, I participated online to a forum titled: « Political Parties Driven: The Global South and Enabling Governance ».

The event was jointly organized by Wenhui Daily of the Shanghai United Media Group, the Center for Party Building and Social Development Studies at Shanghai University, and the university’s School of Marxism.

It forms part of the "Wenhui Forum" series aimed at fostering cross-civilizational dialogue and advancing comparative research on governance in the Global South.


This is the report established by the organizing committee, that includes some of my contributions to the discussion.

 



Southern Wisdom and Western Challenges in Global Party Governance


Sciences Po Professor Olivier Costa Joins China’s Wenhui Daily Forum Online

 

As the global political landscape undergoes rapid transformation and party systems across nations experience profound shifts, on October 12, Professor Olivier Costa of the CEVIPOF (Centre for Political Research) at Sciences Po, Paris, was recently invited to join the Wenhui Daily’s "Wenhui Forum" for an online roundtable dialogue.

 

Professor Costa exchanged views with several Chinese scholars on the theme of "Party-Driven Development and Empowerment-Based Governance", and engaged in lively interaction with both in-person and online audiences. The discussion featured sharp exchanges and rich intellectual collisions, revealing both shared understandings and divergent perspectives between Chinese and foreign scholars in the study of political parties.

 

Party-Driven Modernization: Convergence and Divergence Between the Global South and the West

 

The first session focused on the role of party leadership in national modernization.

 

Chinese scholars emphasized that political parties are the nerve center of a nation’s political life, determining its direction in domestic governance, diplomacy, and socio-economic development. While party politics has become a global phenomenon, its concrete forms vary widely—from the multi-party complexity of Southeast Asia to the shifting dynamics in Africa, the Middle East, and Latin America.

 

Professor Costa argued that comparing party systems in the Global South and the West helps reveal both universal functions and structural challenges. Despite differences in institutions, electoral systems, and media relations, he noted that parties everywhere perform similar roles: organizing elections, integrating interests, selecting elites, and overseeing governance.

 

"Across Europe, Africa, and Latin America, we are witnessing a trend toward leader-centered politics," Costa observed. "Media exposure and social platforms have intensified the personalization of power."

He added that while parties in the Global South often remain engines of socio-economic transformation, those in the West are increasingly fragmented and weakened.

"In France, there are 11 groups in parliament that can hardly reach consensus on any issue. Likewise, the eight groups in the European Parliament are deeply divided. In France, the loss of social consensus has made normal party politics nearly impossible."

 

Chinese scholars responded that the effectiveness of party-driven governance depends on institutional stability and a strong sense of mission. They argued that China’s long-term governing capacity, under the Communist Party of China (CPC), enables policy continuity and sustained modernization, whereas Western party rotation often leads to policy reversals and social fragmentation.

 

Despite different perspectives, both sides agreed that political parties remain the decisive variable in achieving modernization.

 

Empowerment-Based Governance: A Consensus on Mission-Oriented and Developmental Parties

 

The second discussion turned to the concept of empowerment-based governance.

 

Chinese scholars suggested that 21st-century governance should evolve "from empowerment to enablement." Empowerment, they argued, is not merely about granting formal rights, but about cultivating substantive capacities—political parties should empower society through ideals, organization, and institutional design.

 

Professor Costa emphasized that the ability of parties to "empower" society hinges on their capacity to integrate diverse social interests and transform them into coherent public policies.

"In countries such as South Africa, India, Brazil, and Indonesia, political parties have indeed facilitated modernization through electoral and policy mechanisms," he said. "Yet in others, excessive personalization and patronage politics have undermined policy continuity."

He highlighted that in relatively advanced southern countries such as China, parties have significantly enhanced policy coordination and efficiency—an experience that merits further study.

 

Chinese scholars added that in China’s practice, empowerment reflects the two-way interaction between the Party, government, market, and society. Through shared ideals, strong organization, and institutional synergy, China has built a model of "strong government and strong market," forming a virtuous cycle where empowered citizens and markets, in turn, strengthen governance capacity.

 

Both sides ultimately agreed that development remains the greatest common denominator of empowerment-based governance. As Costa put it, development is the key domain in which Global South parties can build consensus and cooperation.

 

Mutual Learning Among Parties: New Directions in South–South Cooperation

 

When discussing whether parties in the Global South could achieve mutual learning through dialogue, Costa noted that political parties are playing an increasingly important role in international relations. Over the past decade, he observed three major trends:

 

-       Party diplomacy has become more active, with the CPC, South Africa’s ANC, Brazil’s Workers’ Party, and India’s BJP developing extensive transnational ties.

 

-       Regional party networks have expanded, such as the Socialist International and Centrist Democrat International, which are vibrant across Latin America, Africa, and Asia.

 

-       South–South cooperation has deepened, with left-leaning parties sharing narratives around anti-colonialism, distributive justice, and social equity.

 

He stressed that inter-party cooperation is not merely political exchange but also a manifestation of soft power. Parties can learn from one another in digital communication, participatory democracy, and policy innovation. "Each party should establish an international cooperation department and seek observer status in major multilateral organizations to contribute to a more multipolar world," he said.

 

Chinese scholars responded that the CPC has consistently promoted equal and respectful party-to-party diplomacy. By the end of 2024, the CPC maintained regular ties with over 700 political parties and organizations across more than 170 countries. Inter-party learning has become practical action rather than academic theory—from the China–CELAC Party Forum and BRICS Party Dialogue to the Shanghai Cooperation Organization exchanges. Notably, Xi Jinping’s book Up and Out of Poverty has become required reading in political training sessions across Africa and Latin America—an example of tangible, shared learning.

 

Audience Interaction: From Europe’s Crisis to New Global South Agendas

 

In the Q&A session, a PhD student from Fudan University asked whether Europe could once again achieve "empowerment-based governance" through its party system. Costa replied candidly that while European integration was born from party cooperation, it is now endangered by party fragmentation. "The rise of far-right populism has deeply shaken European unity. The collapse of consensus threatens the very survival of European integration," he warned.

 

Another participant asked about emerging themes in Global South cooperation. Chinese scholars pointed to several high-priority issues: poverty reduction, climate change, AI-enabled development, and cultural diversity. The Global South, they said, is "grounded in pragmatic development yet aspiring to a shared future for humanity."

On reconciling technological rationality with governance values, both sides agreed that technology must serve human welfare: "AI should empower people, not replace them."

 

Parties and Modernization: Lessons from Comparison

 

The dialogue reached its most dynamic moment when discussing why the CPC demonstrates stronger mobilization capacity. Chinese scholars explained that China’s political system—anchored in long-term party leadership and strategic planning—enables sustained policy execution. In contrast, frequent electoral turnover in the West leads to inconsistency. As one scholar noted, a well-known observation once remarked that "China can plan for the next generation, while the United States can only plan for the next election."

 

Costa concurred that China’s high level of political organization and policy coherence indeed illustrates "effective governance" and offers meaningful insights for developing nations. "While each country’s context differs," he concluded, "our shared question is how parties can truly become empowering actors within governance."


Donald Trump, en 2017, par Gage Skidmore. Licence Creative Commons 2.0.
Donald Trump, en 2017, par Gage Skidmore. Licence Creative Commons 2.0.

 

L’effondrement de la cote de popularité de Donald Trump et les victoires inattendues des démocrates à diverses élections partielles attestent de la résilience des systèmes démocratiques. Ils souffrent structurellement des attaques et des manœuvres des leaders populistes, qui entendent conserver le pouvoir à tout prix, mais, dans les pays où elle est anciennement établie, la démocratie est robuste. En effet, les mouvements d’opinion sont par nature volatiles. Même si les dynamiques collectives semblent irrésistibles et si elles poussent les modérés et les divergents à la discrétion, chacun est libre d’exprimer le fond de sa pensée et de remettre en cause ses choix passés dans le secret de l’isoloir ou face à un sondeur. Assiste-t-on au début de la fin du trumpisme ?

 

Le rouleau-compresseur Trump

 

Donald Trump a pris tous les analystes au dépourvu. Ceux qui expliquaient doctement en 2016 qu’un candidat aussi fantasque et outrancier n’avait aucune chance de l’emporter. Ceux qui considéraient en 2024 que les électeurs américains ne feraient pas deux fois la même erreur. Le fait est que Trump, malgré des handicaps a priori insurmontables, gagne car il bouscule tous les fondamentaux de la vie démocratique et fait feu de tout bois. Il profère sans ciller des mensonges éhontés et use des attaques les plus viles, achète le soutien des médias et des réseaux sociaux, impose le primat des émotions et des croyances sur la raison et les faits, organise le rejet de la science et de l’expertise au nom du bon sens populaire ou de la religion, cultive l’abrutissement des foules, s’adresse aux moins éduqués avec des raisonnements binaires et un lexique enfantin, s’appuie sur une internationale réactionnaire en plein essor et ne dédaigne pas l’appui des services secrets de puissances étrangères. Face à ces méthodes, ses adversaires sont désarmés.

 

La manière dont Trump fait de la politique a tétanisé les démocrates, qui ne savent plus quelle stratégie adopter. Ils sont profondément divisés entre des centristes obnubilés par la sauvegarde de leurs sièges, incapables de présenter un projet alternatif pour leur pays, et des radicaux, qui ont remobilisé l’électorat progressiste dans les grandes villes mais effraient l’Américain moyen en parlant de socialisme, de justice fiscale et de lutte contre les discriminations.

 

Les divisions du mouvement MAGA

 

Mais voilà, les discours, les manipulations et les infox du camp républicain se heurtent désormais aux réalités économiques et sociales, aux scandales répétés, aux outrances du Président et de ses amis techno-milliardaires et influenceurs illuminés, à la dégradation de l’image du pays à l’échelle internationale, aux effets des coupes budgétaires et du shut-down et au refus de Trump de mettre en pratique l’isolationnisme qu’il promettait.

 

Avec les électeurs MAGA les plus exaltés, Trump pourra continuer sa fuite en avant, comme il le fait au sujet du dossier Epstein. Après avoir successivement exigé sa publication, considéré qu’il était sans intérêt et refusé sa communication, il prétend désormais que c’est un complot ourdi par l’administration Obama, pour le cas où il ne parviendrait pas à en empêcher la publication. Car, dans sa logique, si le dossier l’implique, c’est nécessairement un faux forgé par les démocrates.

 

Mais Trump a épuisé la patience et la crédulité de deux catégories d’électeurs.

 

D’abord, les plus radicaux, qui commencent à se retourner contre lui, à dénoncer sa modération et à critiquer ses contradictions. De nombreux dossiers suscitent de profondes divisions : affaire Epstein, rôle des tycoons de la tech, politique de visas pour les travailleurs à haute compétence, positions louvoyantes de Trump sur la liberté d’expression, signes alarmants de corruption dans son entourage... Les isolationnistes lui reprochent son soutien à Israël, l’implication des Etats-Unis en Iran, l’idée d’une intervention au Venezuela, l’aide promise à l’Argentine. Des piliers du mouvement MAGA comme Tucker Carlson, présentateur-star de Fox News et promoteur de la théorie du « grand remplacement », Marjorie Taylor Greene, ex-avocate de Trump et représentante de la Géorgie au Congrès, Mike Cernovich, star du réseau social X, et Ben Shapiro, journaliste conservateur, ont pris leurs distances avec Trump. Celui-ci, qui a largement contribué à banaliser l’outrance et le complotisme en politique et à dynamiter les règles de la modération et de la bienséance, est désormais la victime d’attaques d’une grande violence.

Au sein du mouvement MAGA, les activistes néonazis dénoncent le soutien de Trump à Israël et créent des tensions avec les évangéliques, pour lesquels c’est une priorité absolue. Ils reprochent à J.D. Vance d’avoir épousé une Indienne, ni blanche ni chrétienne. Certains soupçonnent Trump de ne pas être l’homme à femmes qu’il a toujours prétendu être : son goût pour le maquillage orange et l’eau oxygénée, les dernières fuites du dossier Epstein, et la transformation du Bureau Ovale en bonbonnière digne du boudoir de Zazah Napoli ont semé le doute au sein de la frange viriliste et homophobe du mouvement MAGA. Les plus modérés, tels le libertarien Dave Rubin, appellent désormais Trump et Vance à rompre avec les extrémistes et à faire le ménage dans le mouvement. En réponse, Nick Fuentes, leader des groypers, ces jeunes radicaux, antisémites, anti-élites et virilistes, déclare la mort du mouvement MAGA.

 

Le retour à la réalité des modérés

 

Les électeurs de Trump les plus modérés et les plus lucides constatent aujourd’hui les effets concrets de sa politique. Ses décisions ne semblent profiter qu’à lui et à ses amis magnats de la tech, et la désinformation se heurte aux réalités : inflation, chômage, balance commerciale, croissance économique, promesses non tenues... Trump est passé maître dans le travestissement de la réalité et n’hésite pas à limoger les porteurs de mauvaises nouvelles, mais si le pouvoir d’achat des Américains avait progressé ou si la guerre en Ukraine avait cessé, cela se saurait. Si son implication dans le scandale Epstein se confirmait, Trump perdrait aussi le soutien d’une partie de l’électorat évangélique, qui ne s’est pas ému outre mesure de ses multiples frasques sexuelles, mais aurait du mal à assumer des actes avérés de pédophilie.


 


Une victoire démocrate aux midterms?

 

Les divisions du mouvement MAGA et les doutes des électeurs de Trump expliquent les succès inespérés des démocrates aux dernières élections partielles et locales. Le camp Républicain se démobilise et l’opposition retrouve des couleurs. Les opportunistes et les lâches prennent leurs distances avec le mouvement MAGA, dont les dérives s’étalent au grand jour.

 

Certes, le pays n’est pas sorti de l’ornière. Une course contre la montre s’est engagée entre ceux qui veulent faire des midterms l’occasion d’une sanction électorale historique contre les Républicains, et ceux qui veulent continuer à réduire au silence les médias, l'opposition, les intellectuels et les juges, de sorte à peser sur le résultat du scrutin. L’issue de cette course est incertaine, mais le déclin de l’image de Trump – à un plus bas historique parmi tous les présidents américains depuis la seconde guerre mondiale – est un signe encourageant de la vitalité démocratique des Etats-Unis.


Olivier Costa

 

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