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Victoire de Raphaël Glucksmann à la primaire socialiste: un second tour Le Pen-Mélenchon n'est plus une fatalité

il y a 2 heures
8 min de lecture
Raphaël Glucksmann (2018). Photo de PetDoherty. Licence Creative Commons.
Raphaël Glucksmann (2018). Photo de PetDoherty. Licence Creative Commons.

Avec le succès indiscutable de Raphaël Glucksmann à la primaire socialiste ce soir, les candidatures rivales sont découragées à gauche, et le paysage va sans doute se clarifier à droite. Si la compétition se limite à quatre candidats principaux, le scénario d'un second tour Mélenchon-Le Pen, et d'une victoire de cette dernière, se fragilise. Analyse d'une fatalité qui n'en est plus une.



Depuis des mois, un scénario hante le débat public français : celui d'un second tour de la présidentielle 2027 opposant Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen. Un duel entre les représentants des deux extrémités de l'échiquier, que la candidate du RN gagnerait très probablement et qui porterait l'extrême droite au pouvoir pour la première fois depuis la Collaboration. Ce scénario nourrit la résignation chez les uns et la détestation de l' « establishment » chez les autres. Beaucoup y voient une fatalité : l'aboutissement inévitable de l’échec des gouvernements successifs à satisfaire les attentes des citoyens et de la fragmentation toujours plus grande du paysage politique, où les candidats modérés, motivés par l’idée qu’il n’y a plus de leader naturel, se multiplient tandis que les extrêmes engrangent les voix.


Mais ce scénario n'a rien d'une fatalité. Le scrutin est dans six mois seulement et, jamais, pour les dernières élections présidentielles, le candidat donné vainqueur six mois avant ne l’a emporté. La victoire de Mme Le Pen n’est qu’une hypothèse, qui reste incertaine tant que le scénario précis de l’élection n'est pas arrêté : le nombre et l’identité des candidats, leurs programmes, les affaires qui pourraient surgir d’ici là, la situation économique et sociale du pays en avril 2027, les possibles alliances et ralliements…


La fatalité arrange toujours quelqu'un. Elle arrange LFI, qui peut se présenter comme l'unique recours de toute la gauche et qualifier de traîtres tous ceux qui refusent la discipline du front. Elle arrange le RN, qui, sans jamais se prononcer sur rien, prospère sur le dégoût de la politique ordinaire, sur l'idée que tout le système est pourri, et sur la conviction que les candidats ne se préoccupent que de leur propre destin. Elle arrange les commentateurs pressés, qui n'ont plus à analyser ni les stratégies, ni les alliances possibles, ni les dynamiques d'opinion : tout serait déjà joué. Elle arrange, enfin, ceux qui cherchent déjà à être du côté des vainqueurs et à ménager des alliances au RN – un parti dont ils voudraient faire croire qu’il a bien changé. Mais la fatalité n'existe que pour autant qu'on y croit. Dès qu'un fait vient la démentir, tout redevient possible.

 

Le séisme d'une primaire


Raphaël Glucksmann vient d'emporter très largement la primaire socialiste. Dès le premier tour et avec deux tiers des voix, alors que cinq candidats étaient en lice, et que les commentateurs présidaient un résultat confus. Un tel score dans une élection interne n’est pas anodin : les primaires se gagnent d'ordinaire dans un mouchoir de poche, souvent après un second tour acharné. Ici, rien de tout cela. Ce n'est pas une simple victoire : c'est une investiture – même si le nombre de votants (120 587 personnes) reste limité.


Le parti socialiste ne s'est pas contenté de désigner un candidat. Il a tranché le débat qui mine la gauche depuis l'irruption d’Emmanuel Macron et de Jean-Luc Mélenchon sur le devant de la scène : faut-il s'allier avec LFI, accepter son hégémonie sur l'espace de gauche, ou au contraire reconstruire une alternative indépendante ? Depuis 2017, la première option l’a emporté, au nom de l’union de la gauche, mais aussi et surtout de la sauvegarde des sièges des leaders du PS, du PCF et des Verts, avec la Nupes puis le NFP. En plébiscitant Raphaël Glucksmann, porteur de la ligne du refus de toute alliance avec LFI, l'électorat de la primaire a validé l'option de l'indépendance. Une partie de la gauche modérée – qui était restée silencieuse jusqu’à présent, n'assume plus les outrances de M. Mélenchon ou s’était ralliée un temps à Emmanuel Macron – a choisi une gauche sociale-démocrate assumée plutôt que le leadership de LFI, un parti dont elle ne partage ni les méthodes ni une partie des valeurs.


Ce choix a quelque chose de profondément politique, et même de générationnel, car Raphaël Glucksmann n'est pas un candidat de plus dans la gamme de la gauche. Il est celui qui a dit haut ce que beaucoup pensaient bas : que certaines alliances coûtent plus qu'elles ne rapportent, que la fidélité à des valeurs compte davantage que la défense de quelques sièges, et qu'une gauche qui veut gouverner doit convaincre la majorité des électeurs, et pas seulement sa base. Les deux tiers des voix, c'est aussi cela : la demande, au sein de l'électorat progressiste, d'une gauche qui ne se définisse plus par ses ennemis intérieurs et par sa peur de perdre quelques mandats de députés, mais par son projet et ses valeurs.


Cette clarification était attendue depuis des années. Et elle change la donne de toute la présidentielle.

 

Un paysage qui s'éclaircit


Cette victoire nette va décourager les autres candidatures à gauche, et peut-être au centre. Une primaire disputée, remportée de justesse, aurait laissé coexister plusieurs légitimités concurrentes, et donc plusieurs candidats pour séduire le même électorat. Le message envoyé est exactement inverse : un rassemblement précoce, massif et sans discussion autour d'une seule et même personne. Dans ces conditions, maintenir une candidature à gauche en dehors de ce dispositif devient politiquement injustifiable. Chaque candidat supplémentaire n'apparaîtrait plus que comme un doublon, un passeur de voix vers l'abstention ou, pire, vers l'extrême droite.


Le même mouvement de clarification va sans doute s'opérer à droite, à présent que la gauche modérée tient un candidat crédible. Faute de primaire, les sondages en seront l’instrument. Les vagues d'enquêtes qui accompagneront la mise en place de la campagne vont comparer les potentiels des uns et des autres, mesurer les espaces disponibles, et pousser vers la sortie les candidats mal placés. Un Gabriel Attal, un Bruno Retailleau, un Dominique de Villepin, un David Lisnard, découvrant dans les intentions de vote un espace résiduel, sans dynamique et sans perspective de qualification au second tour, n'auront guère d'autre choix que de renoncer ou de négocier leur ralliement. La primaire socialiste a lancé ce mouvement : les instituts vont le prolonger, et le paysage va s'éclaircir.

 

La configuration à quatre candidats


Reste donc, en toute hypothèse, une configuration à quatre candidats principaux : Jean-Luc Mélenchon, Raphaël Glucksmann, un candidat de droite – sans doute Édouard Philippe, le mieux placé – et Marine Le Pen – l’hypothèse de Jordan Bardella étant désormais exclue. Quatre blocs, à peu près équilibrés, et surtout deux lignes de clivage (gauche/droite et républicains/populistes) au lieu d'une seule, favorisant les reports de voix entre la gauche et la droite modérée.


Dans un paysage éparpillé à huit ou dix candidats principaux, le duel final Le Pen-Mélenchon était plausible : les deux leaders des extrêmes peuvent compter sur un socle d’électeurs fidèles, ce qui n’est pas le cas des autres candidats. Mais dans une configuration resserrée à quatre candidats principaux, le succès de ce duo n'a plus rien de mécanique. Le vote utile s'exerce de part et d'autre, les reports s'organisent, et rien n'interdit plus que le second tour oppose Raphaël Glucksmann ou Edouard Philippe à Marine Le Pen, qui ne serait plus assurée de l'emporter.

 

La fin d'une fatalité


Il faut rappeler ce qu'un second tour Le Pen-Mélenchon aurait de ravageur. Les sondages le disent sans ambages : face à Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen l'emporterait très probablement. Non pas que l'électorat adhère soudainement à son projet, mais parce qu'une partie des électeurs modérés, rejetant les deux candidats, s'abstiendrait en masse ou voterait à contrecœur pour l'extrême droite. Le front républicain, qui a toujours fonctionné contre le RN, se serait brisé sur la nature de l'adversaire : on ne mobilise pas contre l'extrême droite en votant pour une extrême gauche que l'on rejette tout autant, dont le candidat est des plus impopulaires, et qui ne cherche aucunement à modérer ses propos ou ses actions – comme on a pu le voir ces derniers jours avec la révolte des lycéens. Le duel Le Pen-Mélenchon était donc, objectivement, le scénario d’une victoire quasi automatique de l'extrême droite.


C’est ce scénario que la clarification du paysage à gauche rend désormais évitable. Car, face à un candidat de gauche ou de droite républicain, le mécanisme redevient fonctionnel : le front républicain a un candidat à soutenir, les électeurs modérés disposent d'une option de vote acceptable, et l'abstention cesse d'être l'arbitre du scrutin. Face à un candidat modéré, Madame Le Pen se heurte à nouveau à un plafond de verre. Le RN redevient ce qu’il n'aurait jamais dû cesser d'être : une force politique soumise à la compétition ordinaire des suffrages, et non une lame de fond contre laquelle il n'y aurait plus rien à tenter.

 

Une bonne nouvelle pour la démocratie


C'est donc une bonne nouvelle pour tous les citoyens qu'effraie la perspective de l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir. Non pas une victoire acquise, mais la démonstration que la politique reste faite de choix et d’actions. Le scénario Le Pen-Mélenchon supposait que la gauche modérée reste indéfiniment divisée, que chacun préfère sa chapelle à la victoire commune, que les électeurs se résignent à choisir entre deux rejets. La primaire socialiste vient de prouver qu’une famille politique peut trancher ses débats internes, se rassembler tôt, et réorganiser le paysage de l’élection. Cet exemple inspirera sans doute la droite.


Rien n'est gagné pour autant : l'extrême droite reste la première force politique en France et n'a jamais été aussi forte dans les intentions de vote. Les partis de l’arc républicain portent toujours les stigmates de l’échec, et leurs leaders sont peu populaires. Le premier des risques, pour eux, serait de croire la partie gagnée. Mais la différence entre un combat perdu d'avance et un combat difficile est exactement la différence entre la fatalité et la politique.


Rappelons-nous, d'ailleurs, d'où vient ce déclic : non pas d'un calcul de la direction des partis, non pas d'un accord entre appareils, mais de la mobilisation des citoyens qui ont participé à la primaire socialiste. C'est une leçon qui vaudra pour la suite : le désarroi démocratique ne se combat pas seulement dans les meetings et les manifestations, dans les médias et sur les réseaux sociaux, mais aussi et surtout dans les isoloirs.


Olivier Costa

Olivier.costa@sciencespo.fr  N.B. Certains font valoir que la victoire de R. Glucksmann est insignifiante, car il n’a recueilli que les suffrages de 0,16% du corps électoral français. C’est exact, mais il faut rappeler l’histoire des investitures des Président de la V° République :

-       Ch. De Gaulle (1965) s’est proclamé candidat, sans primaire ni vote

-       G. Pompidou (1969) a été désigné par le parti gaulliste (UDR), sans consultation des militants

-       V. Giscard d'Estaing (1974), s’est proclamé candidat (dissident à droite)

-       F. Mitterrand (1981) a été investi après une consultation des adhérents remportée avec 83,6 % des voix (le PS comptait environ 150 000 adhérents) ; il s’est représenté en 1988 en tant que sortant

·       J. Chirac (1995) a été investi par le RPR sans primaire ; il a rempilé en 2002 au nom de l’UMP, sans vote

·       N. Sarkozy (2007) a été investi par la primaire interne de l’UMP, mais il était le seul candidat

·       F. Hollande (2012) a gagné la primaire citoyenne de 2011, ouverte à tous les électeurs de gauche. Il y a eu 2,8 millions de votants, mais il n’y avait pas les contraintes de la primaire socialiste de cette année (15 euros de participation)

·       E. Macron (2017, 2022) s’est proclamé candidat.

 
 
 

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