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À quoi la mobilisation lycéenne peut-elle bien servir ?

il y a 2 heures
5 min de lecture

Le mouvement lycéen est-il une révolte légitime ou un chaos programmé ? Entre la condamnation des violences et le refus des caricatures, la nuance doit enfin s’imposer. Car au-delà des blocages et des dégradations, deux questions subsistent : comment forcer les candidats à la présidentielle à se saisir du sort des lycéens, et comment pousser les jeunes à participer au débat public de manière constructive ?

 

Manifestation de lycéens. Belfort, 7 octobre 2026. Crédits: O. Costa
Manifestation de lycéens. Belfort, 7 octobre 2026. Crédits: O. Costa

Certains attribuent la mobilisation des lycéens, pour partie, à l'interdiction du portable au lycée. L'hypothèse ne manque pas d'ironie : la mesure en a énervé certains, mais elle en a aussi poussé d'autres à lever le nez de leurs écrans – des conversations WhatsApp, du défilé anesthésiant des vidéos TikTok, et des articles sensationnalistes taillés pour générer des clics. Or lever les yeux, c'est aussi prendre conscience des difficultés de notre société, s'interroger sur son propre sort et, éventuellement, s'indigner du peu de cas que les pouvoirs publics font de certains groupes de population – dont les lycéens.

 

Mon propos n'est ni de glorifier ni de condamner en bloc ce mouvement. Il est double : ses méthodes sont condamnables, là où elles ont basculé dans la violence, mais les questions qu'il pose – sur les moyens des lycées, l'orientation et l'avenir de la jeunesse – sont légitimes et méritent mieux que le débat fruste qu'elles ont suscité jusqu'ici.

 

Une violence inacceptable

 

Je dois dire d'emblée mon malaise face à ce mouvement, en raison des excès constatés dès le premier jour. Je n'ai rien contre les mouvements sociaux, et j'ai participé à diverses manifestations. Mais j'ai toujours été radicalement allergique à la violence inutile – ne serait-ce que celle qui consiste à bloquer un établissement ou à mettre le feu aux poubelles. Je suis foncièrement allergique aux situations où une minorité impose sa loi à une majorité, ou où certains portent atteinte aux biens, en s'érigeant dans les deux cas en arbitres de la légitimité de la violence.

 

Je crois que l'action violente doit être un dernier recours : elle ne se justifie qu'après l'épuisement des autres formes de mobilisation (grèves, manifestations, sit-ins, tribunes…), et face à la surdité des pouvoirs publics ou à la répression aveugle. Or, dans le cas du mouvement lycéen, rien n'indique que ces voies aient été explorées avant d'en découdre : blocages, dégradations, incendies et affrontements avec les forces de l'ordre, les personnels des lycées et les pompiers ont eu lieu dès le premier jour. Il est possible de se faire entendre autrement, et je ne souscris pas à l'idée que ces violences seraient de simples dérapages inévitables – compte tenu du nombre de blessés et de l'ampleur des dégradations.

 

Ce point de vue ne fait pas de moi un réactionnaire, car je l'applique à tout le monde : aux militants de la gauche radicale comme à ceux de la droite conservatrice, aux écologistes comme aux chasseurs, aux cyclistes comme aux fous du volant. Et mon allergie à la violence et aux blocages ne fait pas de moi pour autant un soutien inconditionnel des forces de l'ordre : chacun sait que les CRS ne se recrutent pas parmi les citoyens les plus éclairés et les plus au fait des vertus du dialogue social, et que beaucoup piaffent d'en découdre avec les lycéens ou les jeunes des banlieues.

 

Un débat qui manque singulièrement de nuances

 

La nuance doit l'emporter dans l'analyse de ce type de mouvement. On ne peut pas le présenter comme un sursaut citoyen de lycéens animés d'une rage d'apprendre et de réussir, lâchement abandonnés par les pouvoirs publics dans des lycées-poubelles, et victimes de la répression aveugle d'un gouvernement désireux d'éborgner la jeunesse. On ne peut pas davantage le réduire aux manigances – pourtant bien réelles – de LFI, et aux excès d'une jeunesse inculte, fascinée par la violence et faisant cause commune avec les black blocs, les agitateurs à la solde du Kremlin et les mouvements pro-Hamas.

 

Le mouvement est, dans sa très grande majorité, le fait de lycéens qui se préoccupent sincèrement de leur avenir, qui se heurtent chaque jour aux carences de l'Éducation nationale, et qui en veulent à leurs aînés du monde dont ils vont hériter : un pays et une planète affectés par le réchauffement climatique, les guerres et les tensions, les inégalités sociales, le racisme, la dette publique. En outre, l'attitude du gouvernement est pour le moins discutable, et la subite découverte de 3.000 professeurs sans poste, par la vertu d'un nouveau logiciel, est le gag qui finit d'éroder sa crédibilité.

 

Deux bonnes choses peuvent toutefois sortir de cette mobilisation qui, pour l'heure, a surtout fait des dégâts, semé la confusion et grossi les rangs des partis populistes.

 

Susciter les débats sur le sort des lycéens

 

D'abord, elle peut obliger les candidats à l'élection présidentielle à se saisir des enjeux de l'enseignement et de l'avenir de la jeunesse — sujets cruciaux et complexes s'il en est. Pour l'heure, le débat est d'une pauvreté navrante. Chez les Insoumis, on promet l'impossible, on nie les efforts faits — notamment par les régions —, on flatte les discours les plus radicaux, et on espère que ce mouvement sera le premier jalon d'une insurrection permettant au parti de prendre le pouvoir par la rue, à défaut d'y parvenir par les urnes. Au RN et chez les conservateurs, on réduit le mouvement à une rébellion adolescente dépourvue de motif et de logique, et on veut rallier les électeurs effrayés par les dégradations et le désordre en promettant de faire donner la troupe contre les « casseurs ».

 

J'espère pour ma part que les candidats plus modérés s'empareront eux aussi du sujet, et feront des propositions claires et chiffrées pour améliorer le sort des lycéens et des étudiants. Mais les contraintes budgétaires mettent le pays au bord du précipice. Et les électeurs, majoritairement hostiles à toute remise en cause de leurs avantages et privilèges, tendent à se ranger derrière ceux qui nient les problèmes plutôt que de les affronter. La voie est étroite.

 

Mieux impliquer les jeunes dans l'espace public

 

En second lieu, ce mouvement peut conduire à une implication accrue des jeunes dans la vie politique : les pousser à s'intéresser aux candidats, aux sujets, aux programmes, à prendre part au débat public. C'est une exigence qui vaut pour tous – les jeunes comme leurs aînés : s'informer au-delà des réseaux sociaux, dont les algorithmes privilégient outrancièrement les points de vue radicaux, et débattre autrement qu'en défilant derrière des slogans faciles et des drapeaux palestiniens.

 

Participer utilement au débat public, c'est comprendre que, au-delà des revendications, il faut réfléchir en termes de contraintes : qui peut payer quoi, et avec quel argent ? Le déclin prononcé du niveau des élèves français, mis en évidence par les enquêtes internationales, est-il uniquement une question de moyens ? Si l'on supprime Parcoursup, par quoi faut-il le remplacer ? Une loterie, comme dans certains pays d'Amérique latine ? Une sélection par l'argent — comme c'est déjà en partie le cas pour les grandes écoles ? Un système de « premier arrivé, premier servi », comme par le passé ? Des procédures propres à chaque établissement ? Chacun doit pouvoir comprendre qu'il est impossible d'accueillir dans une formation toutes les personnes qui y prétendent. La France offre un accès très large à un enseignement supérieur de qualité, quasiment gratuit ; encore faut-il un système qui oriente les étudiants selon leurs compétences et leurs mérites, et pas seulement selon leurs envies, et qui donne de la valeur à leurs diplômes.

 


J'espère, pour ma part, que la mobilisation des lycéens cessera d'engendrer des débordements, et qu'elle suscitera une réflexion argumentée et apaisée – aussi bien du côté des pouvoirs publics et des candidats aux élections que des lycéens et des organisations étudiantes et syndicales qui soutiennent leur mobilisation. La rue a posé les questions, il reste à y répondre.

 

Olivier Costa

 
 
 

1 commentaire


jacquesfaget
il y a une minute

J'entends bien tes propos. Totefois tu fais l'impasse sur les vertus socialisatrices de l'appartenance à un mouvement collectif pour des jeunes reputés individualistes. Tu ignorés aussi le phénomène sur lequel j'ai longtemps travaillé de construction politico-mediatique des violences urbaines. Car le degré de violence de celles-ci est loin d'être paroxystique. Enfin ces mouvents permettent de mettre en lumière le choix d'une doctrine très autoritaire de maintien de l'ordre qui vise plus à exacerber la violence et à discréditer la mobilisation qu'à ramener le calme. Cette séquence montre aussi clairement la pusallinimité du ministre de l'intérieur face au lobby des syndicats policiers qu'on sait gangrénés par les partis d'extrême droite.

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