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Face au chaos, quelles perspectives pour la présidentielle 2027 ?

il y a 1 jour
11 min de lecture

Ce matin, j’ai donné une longue interview à Naoya Kanda, responsable de l’émission d’information « Finsō NEWS » de la télévision japonaise Nippon TV. J'ai transcrit et traduit mes propos à l'aide du logiciel Notta. Je reviens dans ce texte sur les enjeux-clés de la présidentielle : pourquoi Marine Le Pen est-elle donnée favorite ? Les promesses des différents candidats sont-elles tenables ? Que faire pour la dette, les manifestations, le maintien de l'ordre ? Quel type de président les Français espèrent-ils ?


Capture d'écran de l'échange avec N. Kanda et la traductrice (EN/JP). Droits: Olivier Costa
Capture d'écran de l'échange avec N. Kanda et la traductrice (EN/JP). Droits: Olivier Costa


Comment analysez-vous la situation à l'approche de la présidentielle ? Pourquoi Marine Le Pen est-elle aussi populaire ?

Nous assistons à la fin d'un cycle pour nos institutions. Depuis les années 1990, les partis de gouvernement, de droite comme de gauche, n'ont pas réussi à résoudre les problèmes du pays. Les électeurs en tirent une conséquence logique : ils se détournent de ceux qui ont exercé le pouvoir et se tournent vers ceux qui promettent de tout changer. À ce rejet s'ajoute un sentiment de déclin global (économique, social, culturel, environnemental, géopolitique…) largement partagé. Pour ces raisons, le paysage politique s'est extraordinairement fragmenté : onze groupes coexistent à l'Assemblée nationale depuis 2024, ce qui rend toute majorité stable improbable.

Cette configuration, qui contraint le gouvernement à expédier les affaires courantes et à essayer de limiter l’ampleur du déficit public, alimente les partis populistes. Il promettent de tout résoudre avec des mesures simples et n'ont jamais exercé le pouvoir – et donc n'ont jamais déçu. La situation n'a rien de spécifiquement français : dans de nombreux pays de l'Union européenne comme aux Etats-Unis en Amérique Latine, les populistes, en particulier à l'extrême droite, sont en tête des sondages ou déjà au pouvoir…

 

Marine Le Pen propose des coupes budgétaires, et le gouvernement vise la réduction du déficit : est-ce seulement possible ?

C'est très compliqué, tant le déficit est massif : environ 160 milliards d'euros en 2026. La France est structurellement en déficit ; tout notre système social et économique repose sur lui. La dépense sociale représente environ un tiers du PIB, et l'État soutient aussi massivement l'économie et les entreprises privées. Et les différentes fonctions publiques emploient plus de cinq millions d'agents.

Or il est politiquement impossible de toucher aux avantages d'un groupe, quel qu'il soit, et les partis se font les avocats des intérêts de chacun : chaque électorat a « son » parti pour défendre « ses » acquis. Dans un paysage politique aussi fragmenté, réduire le budget est donc une équation impossible.

Marine Le Pen a fait, comme chaque candidat, des propositions de réduction du déficit, mais elles ne sont guère sérieuses : les économistes en plaisantent plus qu'ils ne les commentent.

 

Que penser des promesses de réduction de Mme Le Pen de la contribution française au budget européen, ou de suspension de l'aide à l'Ukraine ?

C'est du populisme pur, car ce n'est pas cela qui creuse les déficits. L'aide à l'Ukraine représente moins de 2 milliards d'euros par an, sur 500 milliards de dépenses de l’État ; la contribution au budget de l'Union européenne s'élève à environ 30 milliards, mais la France en récupère presque autant au titre de la politique agricole commune et des politiques régionales. Au total, on « économiserait » à peine 5 milliards sur un déficit de 160, tout en créant des tensions considérables avec nos partenaires – et, à terme, une sortie de l'Union européenne. Mme Le Pen est profondément eurosceptique, même si elle ne l'assume plus ouvertement, mais réduire unilatéralement la contribution du pays au budget de l’Union revient à la quitter. Ses propositions relèvent moins d'un projet budgétaire sérieux que d'arguments destinés à frapper les esprits par des solutions simples et, éventuellement, à plaire à Moscou et à Washington…

 

Les politiques qui privilégient l'intérêt national trouvent-elles un écho favorable auprès des électeurs ?

Oui, et c'est précisément le calcul des populistes : un calcul à court terme, fondé sur les électeurs les moins bien informés. La stratégie du bouc émissaire fonctionne – l'Union européenne, M. Zelensky, les immigrés, les banquiers… endossent tous nos maux.

Cette approche des choses rassure ceux qui y croient, mais effraie les autres, y compris à l'échelle européenne : les tensions avec Mme Meloni sur le soutien financier à l'Ukraine en témoignent, et la perspective d'une victoire de Mme Le Pen inquiète jusqu'à nos partenaires européens les plus conservateurs.

 

La politique de « dédiabolisation » du RN a-t-elle réussi ?

Oui. Elle a rendu le vote RN acceptable pour une part croissante de nos concitoyens, en particulier chez les électeurs venus de la droite modérée. Aujourd’hui, Mme Le Pen et M. Bardella font partie des responsables politiques qui ont la meilleure image en France. Les propos racistes et antisémites qui ont longtemps valu au parti sa mise au ban de la vie démocratique ont quasiment disparu depuis que Jean-Marie Le Pen s'est retiré, et les allusions antisémites sont aujourd'hui plutôt le fait de l'extrême gauche.

Certes, des scandales surgissent régulièrement, comme ceux qui ont touché Jordan Bardella. Mais les sympathisants du parti s'en moquent – comme le montrent des enquêtes d’opinion récentes – et le reste de la population n’est pas surprise de découvrir qu’il a pu tenir des propos antisémites et racistes étant plus jeune, car c’est dans l’ADN du parti.

Dans tous les cas, la candidate du RN est Marine Le Pen, et pas Jordan Bardella, et elle contrôle plutôt bien sa communication et soigne son image. Elle a effectué un travail de fond pour séduire l'électorat du second tour, celui qui doit se résoudre à voter pour elle faute de mieux.

 

Marine Le Pen a été condamnée pour détournement de fonds publics. Cela ne l'a-t-il pas fragilisée ?

Pas auprès des électeurs du RN, qui s'en moquent – exactement comme les partisans de Donald Trump se moquent de ses multiples casseroles. En revanche, l'affaire pèse un peu sur l'électorat du second tour : les citoyens les plus âgés pourraient être réticents à voter pour une candidate qui porte un bracelet électronique, compte tenu de leur attachement à la probité et au respect de la loi.

Mais les sondages montrent que l’impact est mineur, car le RN a diffusé largement l’idée que « tous les élus sont corrompus » et que Marine Le Pen a été la cible de juges « rouges ». En la matière, chacun croit ce qui l’arrange. En outre, le vote RN est davantage alimenté par la colère et le désir de revanche, que par la confiance dans la compétence et la probité de Mme Le Pen.

 

Quelle politique Marine Le Pen pourrait-elle mener, à l'interne comme à l'international ?

C'est difficile à dire. Si elle arrivait au pouvoir, elle devrait composer avec de nombreuses contraintes – budgétaires, légales, internationales – qui limiteraient sans doute sa capacité à appliquer son programme. Elle devrait surtout trouver une majorité à l'Assemblée nationale, et donc s'allier sans doute avec une partie de la droite traditionnelle, qui refusera les mesures les plus extrêmes.

On peut formuler une hypothèse « à la Meloni » : une politique radicale et conservatrice sur le plan interne – sécurité, immigration, valeurs, culture, réforme de la Constitution dans le sens d’une restriction de l’État de droit... – et une politique plus modérée sur le plan international, pour ne pas affoler les marchés et ne pas se fâcher avec les partenaires européens. Ce serait, en tout cas, l’option la moins contraignante pour Mme Le Pen.

 

Le candidat de l'extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon, pourrait lui aussi aggraver l'instabilité financière. Comment les électeurs perçoivent-ils ses propositions ?

M. Mélenchon ne prête pas une très grande attention au déficit et à la dette, car il considère que ce ne sont pas vraiment des sujets de préoccupation. Ce faisant, il effraie le monde de l'entreprise et les marchés. Son programme – taxer les riches et accroître massivement la dépense publique – ne s'accompagne d'aucune évaluation sérieuse de son impact sur l'économie – départs d'entreprises, faillites, pertes d'emplois, relocalisations, baisse des investissements… Comme Mme Le Pen, il n’appelle pas à une sortie de l’Union, mais il est sur des positions qui la rendrait difficilement évitable, en refusant par exemple d’appliquer des pans entiers du droit européen. Mais ses électeurs s'en moquent : ils ne croient pas au système existant et veulent le renverser. C'est un vote de colère, exactement comme au RN : peu importent les conséquences, « ça ne pourra pas être pire qu'aujourd'hui ».

 

Jean-Luc Mélenchon a semble-t-il évoqué la possibilité d'annuler complètement la dette du pays. Pensez-vous que ce soit possible ?

Je ne sais pas : c'est une proposition tellement extrême qu'elle équivaudrait, en réalité, à la faillite du pays. On serait dans la situation de l’Argentine en 2001. Mais, contrairement à Mme Le Pen, qui semble se préoccuper surtout d’acquérir du pouvoir et de l’argent, M. Mélenchon est un idéologue, nourri d'une pensée radicale. Il déteste les banques et pourrait estimer que la France peut s'en passer. En outre, il a toujours affirmé vouloir l'application intégrale du programme de son parti, sans aucune négociation possible, ce qui laisse envisager les décisions les plus radicales.

 

Les sondages donnent Marine Le Pen favorite. Et Jean-Luc Mélenchon ? Que faudrait-il pour l'emporter face aux autres ?

A l’heure actuelle – mais les choses évoluent constamment, et il reste six mois de campagne – M. Mélenchon est favori pour accéder au second tour, après Mme Le Pen. Grâce aux événements des dernières semaines, il bénéficie du soutien des lycéens et des étudiants : environ la moitié des 18-25 ans s’apprêtent à voter pour lui.

Mais il perdrait au second tour dans toutes les hypothèses contre Marine Le Pen ou contre un candidat issu d’un parti plus modéré, car son image dans la population est désastreuse : c'est le candidat le plus mal aimé de tout l'échiquier politique. En outre, il est redouté par les acteurs de l'économie – banques, entreprises, détenteurs du patrimoine… – qui feront tout pour éviter son arrivée au pouvoir, et considèrent que l’élection de Marine Le Pen serait un moindre mal.

 

Est-il difficile pour les candidats modérés de s'unir ?

Oui, car ils sont trop nombreux : cinq ou six principaux, plus une dizaine dans l'antichambre qui attendent leur heure, alors qu'il n'y a de la place que pour deux. Traditionnellement, la désignation des candidats des partis de gouvernement obéissait à une règle simple : les leaders du Parti socialiste et du parti conservateur se présentaient. Mais il n'y a plus aujourd'hui de « candidat naturel », et c’est la foire d’empoigne.

Chacun peut donc espérer l'emporter, d'autant que Nicolas Sarkozy (2007), François Hollande (2012) et Emmanuel Macron (2017) ont été élus contre toute attente – aucun n'étant favori six mois avant l'élection. Mais une clarification s'est opérée à gauche, avec la victoire de Raphaël Glucksmann à la primaire socialiste ; elle interviendra sans doute aussi à droite, pour réduire le nombre de candidats. La clarification s’effectuera à la lumière des sondages, pour laisser la place au candidat qui a les meilleures chances d’y parvenir.

Cela rend le jeu très incertain, et il est possible que certains candidats, qui n’ont a priori pas de chance de succès, s’entêtent néanmoins. Il est donc impossible de savoir qui affrontera Marine Le Pen au second tour, un représentant de la gauche radicale, de la gauche de gouvernement ou de la droite.

 

Un candidat modéré aurait-il ses chances face à Marine Le Pen au second tour ?

Selon les sondages, oui. M. Mélenchon est donné largement perdant, mais des candidats comme Édouard Philippe ou Raphaël Glucksmann ne sont pas très loin de la majorité. Ils jouissent d'une meilleure image que le leader de LFI, peuvent rassembler au-delà de leur camp, et apparaîtraient comme un choix raisonnable – la moins mauvaise des options, comme l'a été Emmanuel Macron en 2022. Pour l’heure Mme Le Pen est très haut dans les sondages, mais l’expérience a montré (2012, 2017, 2022) qu’elle était une piètre débatteuse quand il s’agit d’affronter les autres candidats sur un plateau de télévision et de défendre son programme.

 

Comment les candidats vont-ils exploiter ces manifestations et ces émeutes à leur avantage ?

L'avantage est aux radicaux. M. Mélenchon considère que les manifestants l'appellent au pouvoir, qu’elles valident son analyse de la situation du pays et des remèdes à y apporter. Et Mme Le Pen considère que LFI orchestre le mouvement et se présente comme la seule capable de ramener l'ordre dans le pays et d’éviter le chaos.

Pour les autres candidats, l'exercice est plus difficile : ils représentent les partis qui sont tenus pour responsables de la situation économique et sociale du pays, et beaucoup sont d'anciens ministres de M. Macron – MM. Philippe, Attal, Retailleau... Ils n'ont pas grand-chose à proposer aux manifestants, car il n’y a pas de marges budgétaires (les gilets-jaunes avaient obtenu 17 milliards d’euros) et que leurs demandes sont relativement hétéroclites ou relatives à des phénomènes qui ne sont pas directement du ressort des pouvoirs publics (coût de la vie, prix des carburants, menaces liées à l’IA, racisme, conflits dans le monde, situation à Gaza, dérèglement climatique…).

 

Le président Macron a-t-il échoué dans le maintien de l'ordre ? Quels sont ses défis à ce sujet ?

Clairement, le gouvernement et les forces de l'ordre ont été dépassés par la situation le 17 octobre 2026, lors de la manifestation de « convergence des luttes ». Les dispositifs prévus étaient insuffisants : les pilleurs et les casseurs ont pu s’en donner à cœur-joie, tandis que les manifestants pacifiques se sont affrontés à des forces de l’ordre qui ont très vite fait usage de gaz lacrymogènes et de méthodes musclées.

La difficulté pour les autorités publiques est de concilier deux impératifs.

Le premier est de respecter le droit de manifester, qui est essentiel dans la culture politique française et auquel les citoyens sont très attachés. Il remonte à la Révolution de 1789 et s'est régulièrement exprimé depuis – 1830, 1848, 1870, 1968... La France connaît de nombreuses mobilisations contre les réformes, conduites par les étudiants, les routiers, les taxis, les agriculteurs, les dockers, ou des mouvements comme celui des gilets jaunes. Il s'agit aussi d'éviter un incident : le décès d'un manifestant par le fait des forces de l’ordre, qui serait sans doute considéré comme banal aux États-Unis, susciterait en France une crise sans précédent et ferait tomber le gouvernement.

Le second impératif est de faire régner l'ordre et de protéger les personnes, les institutions et les biens. De nombreux citoyens suivent les émeutes sur les réseaux sociaux ou devant leur télévision, et sont les spectateurs impuissants et effrayés des dégradations et des incendies. Ces exactions sont circonscrites à quelques endroits en France, mais elles donnent le sentiment que le pays est à feu et à sang, et renforcent l’idée que le pays n'est plus gouverné depuis 2024, voire 2022.

La voie est donc étroite pour le gouvernement, et les risques sont immenses. Les oppositions n'aident pas : M. Mélenchon veut « bordéliser » le pays, tout conflictualiser et refuse de prendre parti entre les pilleurs et la police ; Mme Le Pen dépeint un pays en proie au chaos et appelle à une répression vigoureuse. Les réseaux sociaux et les médias pro-russes, pro-chinois et MAGA versent de l'huile sur le feu, et il y a sans doute des activistes sous influence étrangère – ce qui expliquerait la contagion du mouvement en Belgique, en Italie, au Portugal, en Albanie...

 

Quel genre de président les Français veulent-ils ?

Les Français espèrent toujours un homme ou une femme providentielle. Le modèle reste, en dépit de toutes les critiques dont le système politique français a pu faire l’objet, le général de Gaulle. Les citoyens espèrent un président fort et puissant, au caractère trempé, bon orateur, leader charismatique. François Hollande a voulu jouer la carte du président « normal », mais cela ne lui a pas réussi.

Il reste que ce président providentiel déçoit toujours, et sa baisse de popularité survient chaque fois plus tôt : comme aux États-Unis, il n'y a plus même cent jours de lune de miel. La France est malade de l'élection présidentielle : elle pollue sa vie politique, transforme les partis politiques en écuries présidentielles, rend impossible l’émergence d’une majorité à l’Assemblée nationale, et crée des tensions permanentes dans l’espace public. Elle pousse les candidats à faire des promesses inconsidérées et à se présenter comme le président du renouveau : chaque élection se conclut donc, tôt ou tard, par une déception. En somme, le président est devenu la personne que les Français aiment détester.

 

Tout cela favorise-t-il les candidats populistes ?

Absolument. Il est plus facile de promettre la lune quand on est populiste, quand on affirme que les engagements européens et internationaux de la France n'ont pas d'importance, qu'on veut remettre en cause l'État de droit, ou qu'on envisage d'annuler la dette française. On répond ainsi aux attentes des citoyens qui espèrent un changement radical et se soucient peu de savoir si la méthode est réaliste.

Les candidats modérés, eux, doivent faire des propositions raisonnables, financées, légales, respectueuses de la Constitution et des engagements internationaux du pays, ménageant les intérêts des uns et des autres, rassurant les détenteurs de la dette du pays. Il leur est très difficile de faire rêver et de promettre un changement sensible aux citoyens qui ne sont pas satisfaits de leur sort.

C'est le paradoxe central de notre démocratie aujourd’hui : les électeurs réclament du rêve, mais les candidats sérieux ne peuvent leur proposer que des efforts.

 

Olivier Costa

 
 
 

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