"Et à la fin, c'est toujours la droite qui l'emporte…"
Le 17 octobre 2026, la « convergence des luttes » tant espérée par la gauche a surtout produit des images de chaos. L'histoire française rappelle pourtant une régularité troublante : de 1848 à 1968, les grandes mobilisations sociales, quand elles débordent, se soldent presque toujours par une reprise en main conservatrice. Vérification d'une intuition à six mois de l'élection présidentielle – et leçons pour une gauche modérée qui ne cherche pas le chaos et n’a aucun intérêt au succès du RN.

Le 17 octobre 2026 restera comme l'une de ces journées où la France a tangué. Partie mi-septembre de la région parisienne, la mobilisation lycéenne s’est vite étendue à tout le pays, portée par des revendications d'abord scolaires (état des bâtiments, emplois du temps, plateforme Parcoursup, manque de moyens, professeurs non remplacés…), puis sociétales (impact de l’IA, dérèglement climatique, situation à Gaza, tensions internationales, montée de l’extrême droite…). Le 17 octobre, jour de « convergence des luttes » appelé par des figures des gilets jaunes, relayé par des syndicats et les partis de gauche, entre 550.000 (selon le ministère de l'Intérieur) et 800.000 personnes (selon les organisateurs) ont défilé, avant tout contre la vie chère. L'immense majorité d'entre elles l'a fait pacifiquement.
Le reste est connu. À Bordeaux, Marseille, Rennes, Saint-Étienne, Toulouse, Nantes, des cortèges ont été débordés par des groupes organisés : commerces pillés, bâtiments publics pris pour cible, sièges de médias attaqués, affrontements prolongés avec les forces de l'ordre. Depuis, des couvre-feux localisés ont été décrétés à Marseille et à Toulouse, les manifestations sont interdites à Rennes, un projet de loi « casseurs-payeurs » a été inscrit à l'ordre du jour du Sénat, des réunions de crise ont eu lieu à Matignon. Certains, dans une escalade verbale, appellent à l’intervention de l’armée, au déclenchement de l’état d’urgence, à la suspension du droit de manifester, à l’interdiction de LFI… le tout à six mois de l'élection présidentielle.
Cette séquence rappelle une expérience que la France a maintes fois vécue, et qui porte une leçon politique inconfortable. La voici, résumée en une phrase : la gauche lance les mouvements sociaux, le pouvoir fait quelque concessions, la droite observe en silence et, à l'échéance électorale suivante, elle l'emporte dans les urnes. Mais est-ce bien vrai ?
Des mouvements qui naissent ou sont soutenus à gauche
Premier constat : la protestation de rue est, en France, un répertoire d'action monopolisé de fait par la gauche. Syndicats, partis de gauche, associations, mouvements sociaux…, depuis deux siècles, ce sont surtout eux qui appellent, encadrent et structurent les mobilisations. C'est logique : la rue est l'arme de ceux qui n'ont pas, ou plus, les moyens de l'État. Le mouvement lycéen actuel n'échappe pas à la règle. Les organisations lycéennes et étudiantes ont donné le tempo ; des militants du NPA animaient certaines assemblées générales ; La France insoumise a appelé dès le début du mois d'octobre à une « convergence des luttes » dont elle espérait profiter, son coordinateur estimant qu'une « mobilisation sociale des lycéens à sept mois de la présidentielle, on le voit comme quelque chose de positif » ; le Parti socialiste a appelé à défiler « face à la vie chère, au désengagement de l'État, à la crise lycéenne et à la casse systématique de nos services publics ».
Une exception confirme le phénomène : les gilets jaunes, nés fin 2018 hors des partis et des syndicats, et souvent contre eux, dans des populations peu politisées ou votant à l’extrême-droite, ont été l'un des très rares mouvements sociaux français non revendiqués par la gauche. Mais en trois semaines de blocages, le mouvement lycéen, lui, a été happé par le champ politico-syndical classique. Le 17 octobre, la « convergence » tant redoutée par le gouvernement a bien eu lieu : elle a réuni des lycéens, des étudiants, d'anciens gilets jaunes, des citoyens proches de la gauche, des militants climatiques et antifascistes – un agrégat dont aucun électeur conservateur ne s'est senti proche.
Des revendications sociales, parfois entendues
Deuxième constat : les mouvements sociaux portent presque toujours des revendications sociales (salaires, inflation, retraites, services publics, éducation) c'est-à-dire des revendications qui touchent une large majorité de la population, au-delà de leurs rangs. C'est ce qui fait leur force et leur légitimité initiale, et leur vaut la sympathie des foules. Et ces revendications sont parfois entendues. Les congés payés ont été introduits en 1936 et la retraite à 60 ans en 1982 ; le contrat première embauche a été retiré en 2006 ; la hausse du SMIC et de plusieurs prestations a suivi la crise des gilets jaunes. Le mouvement lycéen a déjà obtenu la promesse de 3.000 remplaçants, l'invitation de ses représentants au ministère, une plateforme de concertation et des « améliorations » de Parcoursup, tandis qu'une aide de 100 euros aux grands rouleurs était prolongée. La rue obtient donc souvent quelque chose. Toutefois, le problème ne réside pas dans l'efficacité revendicative des mouvements sociaux, mais dans leurs conséquences politiques.
La droite fait profil bas
Troisième constat, plus singulier : pendant les mouvements sociaux, la droite disparaît. Ses partis ne manifestent pas, ses élus s'expriment peu, ses électeurs assistent au spectacle – au risque de laisser croire aux manifestants qu’ils ont le soutien unanime du pays. Ce retrait n'a rien d'un accident : il est une position. La droite française n'a pas de tradition d'opposition de rue. Elle considère la mobilisation sociale comme le répertoire de l'autre camp, et elle sait que son électorat, plus âgé, plus propriétaire, plus attaché à la tranquillité publique, ne se reconnaît pas dans les cortèges. Elle critique mollement le gouvernement quand celui-ci n’est pas de son bord, appelle au dialogue, se garde de soutenir les revendications comme de condamner trop fort les manifestants. Pendant ce temps, ses dénoncent les « casseurs » et les « pilleurs », comptent les voitures brûlées, et évaluent – ou nourrissent – la peur.
Cette patience et ce retrait constituent une stratégie d'attente, et elle est payante. A l’heure actuelle, la droite institutionnelle n'investit rien dans la crise – ni militants, ni crédibilité, ni compromis. Elle laisse à la gauche le monopole de la rue, donc celui du désordre quand il survient, et celui de la responsabilité politique de la situation.
Et à l'échéance suivante, elle gagne…
Reste à vérifier cette intuition. L'histoire française offre une série remarquable de « reprises en main » conservatrices après des périodes de mobilisation et de désordre. De 1789 à 1799, la Révolution, portée par une bourgeoisie éclairée et par le peuple de Paris, s'achève par la Terreur, puis par Thermidor et le 18 Brumaire : la hiérarchie sociale, un temps abolie, est restaurée et consolidée par un pouvoir militaire. En 1848, la révolution de Février, les ateliers nationaux puis les journées de Juin, durement réprimées, débouchent en décembre sur l'élection de Louis-Napoléon Bonaparte avec les trois quarts des suffrages, et trois ans plus tard, sur son coup d'État : le « parti de l'ordre » triomphe de la République sociale. En 1871, après la Commune écrasée dans le sang, l'Assemblée issue des élections de février est à large majorité monarchiste : l'« ordre moral » gouverne la France pendant plusieurs années. En 1919, les espoirs révolutionnaires de l'après-guerre (grèves de 1919-1920, attentes du « grand soir ») se concluent par la victoire écrasante du Bloc national et la « chambre bleu horizon ». Mai 1968, l'événement social le plus massif de la Ve République, se solde en juin par la plus large majorité de l'histoire du régime : près des trois quarts des sièges pour la droite gaulliste, la gauche perdant un tiers de ses députés. Entre 2018 et 2024, les gilets jaunes, puis les mobilisations contre la réforme des retraites, précèdent une progression continue du Rassemblement national. C’est la première force aux européennes de 2019, elle emporte un record historique au second tour de la présidentielle en 2022, et une nouvelle première place aux européennes en 2024 et aux législatives anticipées qui suivent.
La série impressionne, mais il faut aussi mentionner des contre-exemples : le Front populaire en 1936, l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 et en 1997, la victoire de la gauche en 2012 après les mobilisations de 2010 sur les retraites. La régularité n'est donc pas une loi. Elle se vérifie toutefois lorsque trois conditions sont réunies : le mouvement est identifié comme étant de gauche ; des débordements massifs et visibles ont lieu ; une élection se tient à court ou moyen terme. Quand ces trois conditions sont présentes (1848, 1871, 1919, 1968, et aujourd'hui ?), la droite l'emporte à chaque reprise.
Le mécanisme est simple et bien documenté en science politique : la peur du désordre est le socle électoral le plus solide qui soit ; elle fait de la demande de sécurité la première des demandes sociales. Karl Marx l'avait décrit dès 1852 dans Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte : une révolution peut être suivie d'une restauration qui en récupère les fruits, parce que les classes populaires n'ont pas d'autre moyen d'exprimer leur exaspération qu'une élection où elles confient le pouvoir à celui qui promet l'ordre. La boucle est bouclée : la rue exaspère, les urnes apaisent, et elles le font rarement au profit de la rue.
Le 17 octobre 2026 n’est pas le « grand soir »
Le « grand soir » est un mythe politique ancien. 1789 a installé l'idée que le peuple pouvait tout renverser ; 1918 a fait croire, à gauche, que l'effondrement des empires et la révolution russe annonçaient la révolution mondiale. Le fantasme est robuste parce qu'il est simple. La réalité est moins manichéenne : les grands soirs historiques ont été suivis de Thermidor, de Bonaparte, de l'ordre moral. L'électeur ne veut pas du grand soir ; il veut que ses courses restent abordables, que son commerce ne soit pas pillé, que ses impôts ne paient pas les dégradations, que ses enfants rentrent du lycée en sécurité. Les revendications les plus légitimes sont rendues inaudibles par les images qui les accompagnent – lycée incendié, mairie en flammes, magasins pillés, adolescente mutilée. Ceux qui croient servir la cause du peuple en précipitant le chaos lui coupent, en réalité, la voie du progrès et du succès électoral, et ouvrent celle de la réaction.
En 2026, ni de Gaulle, ni la droite de gouvernement…
Il manque pourtant à la séquence de 2026 l'élément qui, en 1968, a permis à la droite classique de capitaliser : un leadership crédible de la droite de gouvernement. Celle-ci est aujourd'hui inaudible, absente de la crise, marginalisée par la défiance générale envers les partis de gouvernement, sans leader capable d'incarner la restauration de l'ordre. Ses protagonistes – Edouard Philippe, Gabriel Attal, Bruno Retailleau – ont tous été longuement ministres d’Emmanuel Macron, et peinent à revendiquer leur capacité à éteindre les revendications et à ramener l’ordre.
Mais ces demandes sociales et électorales ne disparaissent pas : elles ses reportent sur celui qui occupe le créneau, le RN. Il a préparé la séquence avec méthode : Jordan Bardella – trop content que ses propos de jeunesse quittent la une des médias – annonçait qu'il y avait « fort à parier qu'il y aura[ait] des débordements » le 17 octobre, promettant de « rétablir la sécurité et l'ordre par tous les moyens légaux possibles ». Marine Le Pen, donnée favorite des sondages depuis des mois, a réagi par une allocution aux accents et au décorum présidentiels sur la « menace [qui pèse] sur la démocratie », stigmatisant le rôle de LFI dans les débordements. Le RN assume désormais d'être « le parti de l'ordre », avec l'espoir d'élargir son électorat vers la droite classique et le centre. Cette stratégie a été confortée par le comportement d'une partie de la gauche radicale, que Raphaël Glucksmann a résumé ainsi : « La bénéficiaire du chaos sera Marine Le Pen », à qui Jean-Luc Mélenchon « aura servi de marchepied ». Preuve supplémentaire que le RN juge le terrain favorable, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont décliné l'invitation à la réunion de crise convoquée par le Premier ministre : on ne contribue pas à apaiser une situation dont on récolte les fruits.
Cette séquence bénéficie aussi à Jean-Luc Mélenchon : depuis le début des mobilisations lycéennes, les élus de son parti sont de tous les blocages, de toutes les mobilisations. M. Mélenchon séduit une jeunesse qui d’ordinaire ne s’intéresse guère à la politique, et vote peu. Plusieurs enquêtes d'intention de vote estiment que l’hypothèse la plus probable est désormais un second tour Marine Le Pen/Jean-Luc Mélenchon. Dans une telle configuration, la quasi-totalité de l'électorat de droite et du centre se reporterait sur la candidate d'extrême droite. Le paradoxe prend alors forme : un mouvement social porté par la gauche, dont les débordements précipitent le succès d’un parti qu’aucune de ses composantes ne soutient…
Conclusion : la lucidité comme devoir
Il ne faut pas en conclure que les citoyens doivent renoncer à se mobiliser : les mouvements sociaux ont produit des acquis considérables, et l'histoire des trente dernières années est jalonnée de mobilisations disciplinées, victorieuses et dépourvues de coût politique. La rue ne doit pas se taire : le dialogue social a échoué avant le blocage, et pas après. On peut néanmoins tirer trois leçons de l’histoire.
La première, c’est que les débordements ne sont jamais neutres. Ils coûtent toujours à la cause qu'ils prétendent servir, car ils déplacent le débat des revendications vers la question de l'ordre public – sur laquelle la gauche est structurellement perdante. Les lycéens l'ont déjà appris à leurs dépens : leurs problèmes réels ont été noyés, pour l'opinion, sous les images de l’incendie de la mairie de Limoges et des vitrines brisées.
La deuxième, c’est que la gauche modérée, celle qui ne cherche pas le chaos mais le changement et la réforme, a une responsabilité précise : tout faire pour éviter les débordements. Il lui appartient – puisque les pouvoirs publics y pourvoient mal – de sécuriser les cortèges, de contrôler les services d'ordre, de se désolidariser explicitement des émeutes, de condamner sans ambiguïté toute violence, de refuser le confusionnisme stratégique de ceux qui voient dans le désordre une occasion, un moyen ou une fin. Cette discipline n'est pas un reniement : c'est la condition pour que les revendications sociales restent au centre du débat public, et pour qu'elles pèsent sur les urnes au lieu de s'y dissoudre.
La troisième, c’est que l'ordre n'est pas une valeur de droite, même si elle a une sorte de monopole électoral en la matière. C'est la condition de toutes les politiques publiques, y compris sociales. Une gauche qui veut transformer la société doit d'abord convaincre la majorité des électeurs qu'elle saura la gouverner dans la tranquillité. L'histoire démontre, en effet, que la transformation la plus durable est celle qui passe par les urnes, dans un pays apaisé, et pas par l’insurrection.
« À la fin, c'est toujours la droite qui l'emporte… » : la formule est trop déterministe. On devrait l'écrire ainsi : « À la fin, chaque fois que la gauche confie à la rue ce que les urnes pouvaient lui donner, c'est la droite – et aujourd'hui l'extrême droite – qui ramasse la mise ». Les lycéens de 2026 ont obtenu que leurs difficultés soient entendues. Il serait dommage et paradoxal que le mouvement bénéficie, une fois encore, à ceux qu'ils combattent aux cris de « La jeunesse déteste le RN ! »
Olivier Costa



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