Les municipales et le syndrome Agecanonix
- Olivier Costa

- il y a 1 jour
- 5 min de lecture
Donald Trump ne parvient plus à terminer ses phrases, exige un prix Nobel comme un garnement réclame un vélo, et se lance dans des élucubrations où il empile sans logique idées, slogans et anecdotes. Si les hommes de science restent divisés quant au diagnostic, il est clair que le Président connaît un déclin de ses facultés intellectuelles, sans doute lié à son âge (80 ans en juin prochain). C’est ironique quand on considère qu’il doit largement son élection au retrait trop tardif de Joe Biden (82 ans au moment de la campagne), qui souffrait lui aussi de sérieux problèmes cognitifs. Mais est-ce bien différent en France ? La classe politique nationale est rajeunie, mais la campagne pour les municipales montre qu'il existe des situations extrêmes. Faut-il légiférer pour limiter l’âge des candidats ou le nombre des mandats ?

Une classe politique française rajeunie
La France peut s’enorgueillir d’avoir une classe politique nationale relativement jeune. Emmanuel Macron a 48 ans, et la plupart de ses successeurs potentiels sont à peine plus âges : Clémentine Autain et François Ruffin ont 50 ans, Jérôme Guedj 54, Édouard Philippe 55, Bruno Le Maire 56, Marine Le Pen et David Lisnard 57. Certains sont même plus jeunes que le Président : Jordan Bardella a 30 ans, Gabriel Attal 36, Sébastien Lecornu et Marine Tondelier 39, Raphaël Glucksmann 46. Les seuls candidats nettement plus âgés sont Jean-Luc Mélenchon et François Bayrou (74), Jacques Cheminade (75) et Philippe de Villiers (76). La moyenne d’âge des ministres s’est elle aussi beaucoup réduite, pour s’établir à 52 ans aujourd’hui. Celle des députés est similaire, et celle des Sénateurs s’établit à 60 ans, moins qu'on ne serait porté à penser.
A l’échelle des territoires, un rajeunissement s’est aussi opéré : la moyenne d’âge est de 60 ans pour les maires, 59 ans pour les présidents de Conseil départementaux et 57 ans pour les présidents de Conseils régionaux. Il existe toutefois des écarts importants. Certains élus, qui ont largement dépassé l’âge de la retraite, s’accrochent ainsi à leur fauteuil comme des bernacles à leur rocher. Ainsi, André Laignel, 83 ans, se présente pour un 9° mandat à la mairie d’Issoudun, dont il est maire depuis 1977. André Santini, 85 ans, est candidat à un huitième mandat à Issy-les-Moulineaux malgré ses ennuis avec la justice et son hospitalisation. Alain Carignon, 76 ans, veut reconquérir son siège à Grenoble. Rappelons qu’il ne s’agit pas de villages, où personne ne veut se présenter, mais de villes moyennes ou grandes, où les candidats ne manquent pas.
Peut-on diriger une collectivité au soir de son existence ?
On peut rester physiquement et intellectuellement alerte jusqu’à un âge avancé. Les exemples ne manquent pas dans nos entourages et parmi les personnalités publiques – écrivains, acteurs, intellectuels, chanteurs, journalistes… Mais leurs éventuelles défaillances ne nuisent qu’aux intéressés. Personne ne voudrait que sa vie dépende d’un chirurgien, d’un pilote d’avion ou d’un guide haute montagne de 85 ans ; il n’y en a d’ailleurs pas. Mais on trouve nombre d’octogénaires à la tête de collectivités, qui mettent en péril l’intérêt général quand leurs capacités physiques et cérébrales déclinent et qu'ils refusent de se retirer.
Que toutes les classes d’âge soient représentées dans une assemblée est une bonne chose, mais les fonctions exécutives devraient être réservées à des personnes qui ont la pleine capacité de leurs moyens physiques et intellectuels. Passé la soixantaine, tous les salariés sont renvoyés chez eux, qu’ils soient alertes ou pas, qu’ils le veuillent ou non. En revanche, les maires et présidents de collectivités peuvent rester aux affaires jusqu’à ce que mort s’en suive : est-ce bien raisonnable ?
Baronnies, gérontocratie et médiocratie
On me dira qu’en démocratie il revient aux citoyens de choisir les bons candidats. Mais ils ne sont pas sollicités au stade des investitures, et ne veulent pas forcément voter contre leurs convictions politiques pour écarter un candidat qu’ils ont assez vu. A l’échelle municipale, les maires sortants jouissent souvent d’une notoriété et de réseaux qui les rendent indéboulonnables. Tant que les investitures seront du seul ressort de l’appareil des partis ou, plus sûrement, des maires et des présidents de collectivités sortants, les retraits de la vie politique ne pourront être que volontaires – ce qui est rare – ou provoqués par des alternances électorales.
Le fait qu’il n’existe pas de limite d’âge pour les candidats ou le nombre de mandats s’oppose d’ailleurs structurellement au renouvellement des générations. En effet, dans les circonstances actuelles, les maires et les présidents d’exécutifs territoriaux ne sont pas encouragés à préparer leur succession en poussant la personne la plus capable pour cela. Bien au contraire : la perspective de se voir guidé vers la sortie par plus jeune et plus brillant que soi amène nombre de hiérarques à barrer la route aux élus les plus prometteurs et à leur préférer des personnes sans relief et sans ambition.
C’est ainsi que se constituent les baronnies locales qui ont marqué la vie politique française depuis le XIX° siècle. Elles reposent sur un homme providentiel qui instaure la médiocratie, c’est-à-dire la promotion stratégique de gens dépourvus de qualités, qui lui doivent tout, ne peuvent rien lui refuser et ne lui feront jamais d'ombre. Cet arrangement est un gage de longévité pour le Baron, car non seulement ses obligés n’ont pas les capacités pour contester son leadership, mais leur destin est lié au sien. Ce mentor peut alors justifier son choix de rester par le soutien unanime de son camp et par l’absence d’autre candidat valable…
Faut-il limiter le nombre des mandats ou l’âge des candidats ?
Le projet de réforme des institutions porté par le gouvernement d’Édouard Philippe en 2018 prévoyait de limiter le nombre de mandats des parlementaires et des présidents d’exécutif local (sauf pour les communes de moins de 9 000 habitants) à trois mandats identiques, complets et consécutifs. Le texte a cependant fait les frais de l’opposition du Sénat, d’un manque de consensus parmi les partis, et de la focalisation du gouvernement sur d’autres priorités politiques. Depuis, il n’en a plus été question.
Rappelons que la Constitution prévoit qu’on ne peut exercer que deux mandats consécutifs à la Présidence de la République, afin d'éviter toute dérive monarchique. La même règle existe aux Etats-Unis. Ailleurs, des normes s’appliquent à d’autres élections. En Italie, les mandats de maires sont limités à deux, sauf exceptions régionales, et le Parti démocrate exclut les candidats de plus de 70 ans pour les élections locales. En Allemagne, la CDU et le SPD imposent pour certaines élections une limite d’âge à leurs candidats (65 ans) et un nombre maximum de mandats. En Espagne, Podemos impose une limite de trois mandats consécutifs à ses membres. Au Japon, le Parti libéral-démocrate recommande une retraite à 75 ans pour ses députés.
En France, aucun parti n’a de règle précise en la matière et personne ne semble vouloir réfléchir à la question, sans doute pour ne pas froisser l’égo de quelques figures tutélaires. Alors que l’opinion publique découvre que Jack Lang occupait toujours, à 86 ans, la Présidence de l’Institut du Monde Arabe, une fondation largement financée par l’État, il est sans doute temps de relancer ce débat.
Olivier Costa


Commentaires