Le Venezuela et la remise en cause de l’ordre international
- Olivier Costa

- 5 janv.
- 7 min de lecture
L’intervention américaine au Venezuela a pris de court experts et éditorialistes, révélant une nouvelle fois la tentation du manichéisme médiatique face aux crises internationales. Entre justification humanitaire et dénonciation d’un coup de force, les positions s’affrontent de manière réflexe. Ce débat binaire masque pourtant une réalité plus complexe. Refuser les simplifications ne revient ni à excuser Maduro ni à absoudre Trump. Surtout, à l’heure des logiques impériales assumées, c’est le rôle et la responsabilité de l’Europe qui se trouvent directement interrogés.

Donald Trump a désarçonné les éditorialistes et les experts des plateaux télévisés au lendemain du réveillon. Alors que les spécialistes de sécurité incendie venaient de remplacer les biographes de Brigitte Bardot, il a donné l’ordre d’un coup de force contre le régime vénézuélien et fait mettre aux fers Nicolás Maduro et son épouse. Cette nouvelle séquence permet de cultiver la vision manichéenne du monde qu’affectionnent les médias de grande écoute. Sur le Venezuela comme sur Israël ou l’Ukraine, les positionnements des uns et des autres sont pavloviens : rares sont les experts à connaître le pays et sa situation intérieure, mais deux camps retranchés se dessinent.
Une vision manichéenne du coup de force au Venezuela
D’un côté, principalement à la droite de l’échiquier politique et parmi les tenants d’une approche réaliste des relations internationales, on justifie l’intervention américaine par référence à la crise humanitaire : le Venezuela connaît une pénurie chronique de nourriture, de médicaments et de services de base, et il faut apporter des solutions concrètes à une population qui souffre depuis trop longtemps des méfaits du chavisme. Les partisans de la méthode forte estiment aussi qu’il faut restaurer la démocratie : Nicolás Maduro n’a pas respecté les résultats des élections et a installé une répression politique sévère et des violations systématiques des droits humains. L’intervention américaine est aussi vue comme une réponse à une crise migratoire régionale : la dictature a poussé des millions de Vénézuéliens vers les pays voisins, déstabilisant toute la région. Les Etats-Unis accusent également le pays d’être une plateforme du narcotrafic et de la corruption, et d’y laisser prospérer les groupes armés : une intervention locale était le seul moyen d’y mettre un terme. Enfin, les tenants de la position américaine considèrent que le Venezuela déstabilise l’ordre mondial en bradant son pétrole à des régimes autoritaires (Russie, Chine, Iran).
Dans l’autre camp, on considère cette intervention comme une atteinte inacceptable et injustifiée à la souveraineté nationale d’un État, pour le service assumé des intérêts d’un autre. L’opération n’est, en fait, motivée que par les immenses réserves du pays en pétrole et en minerais, et par la gloutonnerie insatiable des entreprises et des consommateurs américains. Elle porte aussi en elle un risque d’escalade militaire : le conflit pourrait dégénérer en guerre civile ou en confrontation indirecte avec des puissances alliées du Venezuela, augmentant l’instabilité régionale. On fait valoir que les précédents historiques ont tous été des échecs, et que les interventions américaines en Amérique latine (Cuba, Chili, Nicaragua…) et ailleurs dans le monde (Irak, Libye…) ont laissé des séquelles durables, n’ont pas permis de restaurer la démocratie et ont exacerbé les tensions dans les sociétés concernées. Du côté du Congrès américain, on critique le coût humain et financier de l’opération. Enfin, les analystes les plus modérés font valoir que les solutions internes et diplomatiques ont été négligées, et que l’intervention armée américaine affaiblit les initiatives locales et les instances diplomatiques multilatérales (ONU, médiation régionale).
Faire droit à la complexité des choses
Que penser de tout cela ? D’abord, il convient d’accepter qu’une situation peut être complexe. Alors que les éditorialistes conservateurs soulignent le droit des Américains à défendre leurs intérêts contre la dictature et le crime, et que Jean-Luc Mélenchon exige le retour au pouvoir de Nicolás Maduro, les observateurs raisonnables doivent assumer les nuances. Ainsi, on peut dire que la photographie ci-dessous représente une Jaguar Type E ; que c’est une voiture de sport ; qu’elle est anglaise ; et qu’elle est verte.

Les quatre propositions sont également valides, et il n’y pas lieu de s’écharper à ce propos. On peut aussi considérer, si l’on argumente un peu et si l’on assume le côté subjectif de ce jugement, que ce vert-pomme ne convient pas à la voiture, parce que ce n’est pas une couleur d’origine, que le « British racing green » est plus approprié, et que cette couleur-là fait ressembler la voiture à une courgette. Mais on peut tout aussi bien estimer qu’il lui sied, car il est original et moderne, et qu’il y en a assez de toutes ces Jaguar noires ou grises. De même, tel amateur affirmera que la Type E une voiture très plaisante à conduire, qui présente des performances de premier ordre et un comportement routier très sain, et tel autre que c’est une bête à chagrin, qui freine mal et offre une position de conduite incohérente. On peut argumenter dans un sens ou dans l’autre, ou ne pas avoir de point de vue tranché.
De même, on peut accepter, au sujet du Venezuela, que les propositions suivantes sont toutes vraies et ne sont pas contradictoires entre elles : Nicolás Maduro est un dictateur sanguinaire ; Donald Trump est un leader autoritaire qui tente de détourner l’attention des citoyens américains des difficultés intérieures et des scandales en déclenchant une guerre ; les Américains ne sont pas motivés par la situation des droits de l’homme au Venezuela ; Donald Trump a exigé le bombardement de 8 pays en l’espace d’un an, et ne mérite même pas sa médaille en chocolat de la FIFA ; une partie de la population vénézuélienne se réjouit de la chute de Maduro, qui a ruiné un pays prospère et asservi son peuple.
La nuance n’est pas la lâcheté
Le choix de la nuance et le respect de la complexité des choses n’impliquent pas nécessairement le fatalisme et la lâcheté. Depuis le déclenchement de l’opération américaine au Venezuela, les commentaires vont bon train pour déclarer, une fois de plus, l’Europe politique morte – compte tenu de la prudence des réactions de ses leaders, à Bruxelles ou dans les capitales, de leurs divisions et de leur incapacité à exprimer une position claire, au-delà de l’appel au droit. Mais, parce que l’Europe, à la différence d’autres régimes, respecte la démocratie et le pluralisme, on ne saurait considérer que les points de vue exprimés mollement par Ursula von der Leyen, Kaja Kallas ou Emmanuel Macron engagent les 450 millions de citoyens européens. D’autres avis se font entendre et le coup de force de Donald Trump est une nouvelle injonction à une mobilisation de l’Union européenne en faveur de l’ordre international hérité de la Seconde guerre mondiale.
Dans un monde où les appétits des empires s’expriment sans vergogne, l’Union européenne doit être la voix de la raison, du respect du droit et des institutions internationales. Le droit n’est pas une fin en soi : c’est un instrument au service d’une vision politique du monde, celle de la souveraineté des peuples et de la concorde entre eux. Un monde dans lequel la loi du plus fort ne peut pas régner – qu’il s’agisse d’un dictateur qui brime sa population ou d’un pays qui envahit son voisin.
Ce point de vue n’est pas facile à exprimer aujourd’hui, tant l’Europe semble isolée sur la scène internationale. Mais c’est là un autre piège de la rhétorique médiatique : ce n’est pas parce qu’une position devient apparemment minoritaire qu’elle cesse d’être juste et légitime, car ce n’est pas une question de nombre mais de faits et d’analyses. Le jour où les principaux leaders d’opinion affirmeront que la Terre est plate, elle ne va pas cesser d’être ronde. Donald Trump raisonne en termes de sphère d’influence impériale et considère, sans s’en cacher, que les Etats-Unis doivent imposer en Amérique latine des régimes et une idéologie conformes à sa vision et aux intérêts de son pays. Mais, si l’Europe accepte cela, comment va-t-elle lui expliquer qu’il ne peut pas annexer le Canada, le canal de Panama et le Groenland ? Comment refuser à la Russie le retour aux frontières de la Guerre froide ? Comment s’opposer à ce que la Chine fasse et défasse les régimes dans les pays voisins – Taïwan, Vietnam, Corée ?
L’Union européenne doit assumer et promouvoir ses valeurs
L’Union européenne doit aujourd’hui prendre le leadership dans la défense des principes du droit international, de la souveraineté des peuples et des États, et du primat des organisations internationales dans la marche du monde. Pour cela, elle doit parler d’une voix forte et unie – quitte à déplaire à la Maison Blanche ou au Kremlin – et prendre la tête d’une vaste coalition de pays attachés à cela : les alliés historiques des Etats-Unis (Canada, Japon, Australie, Nouvelle-Zélande, pays européens non-membres de l’Union…), mais aussi les pays du Sud Global, qui n’ont rien à gagner à ce que s’impose une logique d’empires dont ils feront tôt ou tard les frais.
Si l’Union ne le fait pas, elle sera contrainte à l’effacement – et avec elle ses 27 États membres, trop petits pour être autre chose que des vassaux des grands blocs. Car, à la différence des Etats-Unis, de la Russie ou de la Chine, l’Union européenne s’est inventée dans le respect du droit et le refus des rapports de force et de l’impérialisme. La construction européenne avait, précisément, pour but d’en finir avec les conflits entre les nations et de faire oublier les outrances de la colonisation. Par essence, elle est aux antipodes du monde impérialiste et violent que nous proposent Donald Trump, Vladimir Poutine et Xi Jinping, et leurs relais d’opinion en Europe.
Olivier Costa
P.S. J’en profite pour rappeler cette tribune, signée aux côtés de responsables politiques européens et de collègues spécialistes de l’Union européenne, juste avant l’opération américaine au Venezuela. Elle a été publiée simultanément par Le Monde, El Pais, La Repubblica, Le Soir et d’autres quotidiens. Nous y faisons valoir que la poursuite de l’intégration européenne n’est plus une simple option, guidée par des considérations idéologiques ou une certaine vision du monde : c’est la seule réponse possible de nos pays à l’hostilité croissante des autres blocs.



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