Compétence et politique: faut-il se faire opérer par un stagiaire?
- Olivier Costa
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La politique est-elle le seul domaine où l’incompétence et l’inexpérience seraient des atouts ? Ceux qui espèrent l’arrivée de Jordan Bardella à l’Élysée aiment à le penser. Alors que personne ne confierait son appendicite à un apprenti charcutier ou son installation électrique à un avocat, ils défendent l’idée que gérer un pays ne nécessite ni expérience ni connaissances, et qu’un novice ne peut pas faire pire que les gouvernants actuels. Retour sur une rhétorique qui repose une fragile série d’approximations et d’inexactitudes.
L’opération séduction de Jordan Bardella vis-à-vis des lecteurs de la presse à sensation et du patronat ne lui a pas été très bénéfique. Les premiers se sont rendu compte qu’il mène une vie totalement déconnectée de la leur : il gagne 20 fois le smic, fréquente une héritière richissime, et estime le coût d’un plein à « 20 ou 25 Euros ». Côté patronat, on s’inquiète de son incompétence en matière d’économie et de géopolitique, on s’effraye d’un programme plein de contradictions et on s’interroge sur les constants louvoiements du parti.
Les soutiens de Jordan Bardella ont lancé une contre-offensive, qui s’appuie sur quatre arguments typiques de la rhétorique populiste : 1. le pays est en ruine ; 2. les gens qui le gouvernent sont responsables de cela ; 3. il est temps de donner leur chance à d’autres personnes ; 4. on ne peut pas réserver les fonctions électives aux diplômés des grandes écoles. Le problème est que ces quatre affirmations sont inexactes.
1. « La France est en déclin »
Les Français aiment se plaindre et affectionnent le scepticisme en toute chose. Un héritage cartésien mal compris leur laisse penser que douter de tout et critiquer sans nuance sont des signes de lucidité et d’intelligence. A l’étranger, on s'irrite de ce trait de caractère des Français, vu comme un mélange d’immaturité et de cynisme. En effet, comment les Français peuvent-ils se plaindre chaque jour alors qu’ils font partie des gens les plus riches du monde, jouissent de toutes les libertés, bénéficient d’une protection sociale des plus généreuses et de la gratuité de nombreux services publics, et habitent un pays qui est la première destination touristique mondiale en raison de son climat, de ses paysages, de sa gastronomie, de sa culture et de son patrimoine ? Dans quel pays vit-on mieux qu’en France ? Que faudrait-il aux Français pour qu’ils cessent de tout voir en noir ?
Par ailleurs, quels sont les indicateurs objectifs qui laissent penser que tout va si mal en France et que le pays connaît un déclin vertigineux ? Certes, le rang de la France est contesté. L'ère de la croissance sans fin est révolue. D’autres pays connaissent (enfin) un développement économique, démographique, géopolitique et militaire. Mais ce phénomène de déclassement relatif touche toute les anciennes puissances, notamment européennes, et ne saurait être imputé aux gens qui nous gouvernent. De nombreux États, qui n’ont jamais connu la prospérité, se développent et la part du gâteau qui revient aux nations les plus favorisées se réduit logiquement. Mais la France, qui compte moins d’un pourcent de la population mondiale et moins d’un demi-pourcent de la surface émergée du globe, ne s’en tire pas si mal, quel que soit l’indicateur retenu.
Certes, le pays connaît des problèmes. La société évolue et se transforme. Les hiérarchies sociales sont bousculées. L’avenir semble incertain, voire sombre. Les inégalités de patrimoine et de revenus deviennent préoccupantes et le pouvoir d’achat d’une bonne partie de la population s’érode. Les citoyens sont saisis par l’angoisse, face au déclin économique, industriel, culturel, environnemental, sécuritaire, social. Mais ces phénomènes touchent tous les pays développés, et rien n’indique que notre pays soit plus concerné ou moins résilient que ses voisins.
2. « Les gens qui nous gouvernent sont responsables de tous nos malheurs »
Le deuxième argument récurrent des populistes est que les personnes qui nous gouvernent sont à l’origine de tous nos malheurs. C’est particulièrement vrai en France, où chacun se plaît à tenir les élus pour responsables de tout – insécurité, pouvoir d’achat, inflation, dérèglement climatique, tensions internationales – et attend de l’État qu’il pourvoit à chaque besoin. Certes, les personnes qui exercent le pouvoir doivent être comptables de leur action et, souvent, ils ont soit trop promis, soit trop peu fait. Il est aussi vrai que la logique électorale les pousse à de mauvais choix : plutôt que de mener de grands projets qui nourriront la prospérité du pays dans deux ou trois décennies, ils donnent la priorité à des politiques clientélistes et à la satisfaction des revendications du moment. Mais, chaque citoyen est responsable de cette situation, car personne ne veut faire de sacrifice. En outre, les électeurs privilégiant généralement les candidats qui promettent de raser gratis, et non ceux qui annoncent des réformes douloureuses, la responsabilité est collective.
S’ajoutent à cela les crises qui se succèdent sans discontinuer depuis vingt ans. L’époque n’est plus à l’action et à la planification, mais à la réaction et à la gestion des urgences, qui constituent autant de bonnes raisons de lâcher encore un peu de lest et de remettre les réformes à des temps meilleurs. Crise financière, mouvement des gilets-jaunes, COVID, guerre en Ukraine, tensions avec les Etats-Unis et la Chine, flambée du prix du pétrole… il y a toujours de bonnes raisons de ne pas s’attaquer aux vrais problèmes et de laisser filer les déficits. Mais les élus ne sauraient être tenus pour responsables de phénomènes qui leur sont extérieurs (dérèglement climatique, globalisation, concurrence internationale, conflits…) et des défaillances personnelles de chacun.
3. « L’extrême-droite ne peut pas faire pire que les autres… »
Le troisième argument des partisans du RN consiste à dire que ses leaders n’ont jamais eu l’occasion de montrer ce dont ils sont capables, et qu’ils ne peuvent faire moins bien que les autres. Voire. A l’échelle municipale, l’expérience a été faite, et elle a souvent été désastreuse. A l’heure actuelle, plus de 80 élus du RN ont des ennuis avec la justice, en raison de leur tendance à confondre l’argent public et le leur, et à faire abstraction des règles relatives aux conflits d’intérêts. Marine Le Pen et d'autres ont été lourdement condamnés pour avoir détourné 4 millions d'Euros dans l'affaire des assistants fantômes du Parlement européen. Jordan Bardella a échappé miraculeusement à cette affaire, qui le concernait également.

L'extrême-droite n'a pas gouverné la France depuis la collaboration, mais les responsables de cette famille politique qui se sont fait élire en Hongrie, aux Etats-Unis ou en Argentine ont échoué sur tous les plans : inflation, croissance, chômage, pouvoir d’achat, sécurité, déficits, relations internationales… Ils se sont aussi illustrés par leur désir de s’accrocher au pouvoir, en faisant reculer les libertés publiques, les droits de l’opposition, l’indépendance des médias et celle des juges, et en sombrant souvent dans un affairisme décomplexé.
Les populistes vantent pourtant le dynamisme et l’efficacité des leaders à poigne que sont Trump, Poutine ou Milei. Comme le dirait Bardella : « Quelle énergie ! ». Certes, ils sont capables d’agir vite et fort, et n’ont pas à s’embarrasser de l’avis des parlementaires, des experts, des juges et des électeurs pour prendre leurs décisions. Mais est-ce réellement appréciable ? Les citoyens russes sont-ils heureux de la décision de Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine ? Les Américains approuvent-ils les aventures militaires absurdes de Donald Trump en Iran et ses attaques contre la science ? Les Argentins sont-ils convaincus de l’efficacité des réformes économiques de Javier Milei ? L’enrichissement sans limite de ces leaders et de leurs amis profite-t-il à la population ? Au-delà des discours, il existe des indicateurs objectifs de la performance de ces dirigeants, et ils ne sont pas bons.
4. « Il n’y a pas besoin de diplôme pour gouverner »
Reste un dernier argument : les gens qui nous gouvernent depuis la seconde guerre mondiale sont tous issus des mêmes écoles et défendent tous la « pensée unique ». Leur approche ayant échoué, il faudrait laisser leur chance à des gens qui ont un autre profil, proposent des options alternatives et sauront peut-être mieux répondre aux attentes du peuple. Certes, l’establishment politico-médiatique fait valoir qu’ils n’ont pas les compétences et l’expérience requises, mais ne faut-il précisément pas en finir avec les énarques aux idées étroites ?
Soit. Mais pourquoi la compétence serait-elle inutile en politique alors qu’elle est cruciale dans tous les autres domaines d’activité ? Si un patient n’est pas satisfait du résultat de son opération du genou, va-t-il demander à un charcutier, un marabout ou une cosmétologue de procéder à une nouvelle intervention ? Sans doute pas. De même, si un avion s’est écrasé parce que le pilote avait mal géré sa trajectoire, va-t-on remplacer les commandants de bord par des conducteurs d’engins de chantier, des fleuristes ou des notaires ? C’est peu probable.
Les populistes feront valoir que les choses sont différentes en politique, car la démocratie implique que tout citoyen doit pouvoir accéder à des fonctions électives. C’est exact : chaque électeur est réputé capable de siéger dans un conseil municipal ou à l’Assemblée nationale, même s’il n’a aucune compétence ou expérience en matière d’action publique. Il existe d’ailleurs de nombreux élus qui ne comprennent pas grand-chose au fonctionnement de leur institution et aux textes qu’ils sont appelés à voter, et cela n’engendre pas de catastrophe immédiate.
Mais la situation est toute autre pour les mandats exécutifs. Le maire d’une grande ville, le président d’un Conseil régional ou le président de la République doit chaque jour arbitrer, négocier, proposer, diriger. Cela requiert des compétences et des connaissances spécifiques, qui peuvent s’acquérir à l’université ou dans les grandes écoles, ou par l’exercice préalable d’autres mandats et d’autres fonctions. Tous les responsables de premier plan ne sont pas bardés de diplômes, mais ils ont tous appris le métier au fil de leur carrière politique, et n’ont accédé à des postes-clés qu’après avoir exercé divers mandats. En tout état de cause, il importe que les responsables de l’exécutif aient une parfaite connaissance des institutions qu’ils dirigent, des politiques publiques qu’ils proposent, et des grands enjeux du moment. A défaut, ils vont multiplier les décisions hasardeuses ou néfastes, ou n’être que les pantins de leur entourage, d'intérêts privés ou de puissances étrangères. En somme, la politique ne devrait pas être un métier, mais il faut du métier pour la pratiquer à un certain niveau.
En haute-mer, on ne confie pas la barre à un plaisancier
Les responsables des partis de la droite radicale se distinguent par de piètres cv, par des expériences professionnelles squelettiques, et par un dilettantisme assumé. Pour reprendre l’exemple de Jordan Bardella, de quelles compétences peut-il se prévaloir ? Il est allé à l’université mais n’y a obtenu aucun diplôme, en raison de résultats calamiteux. Il a ensuite enchaîné les postes plus ou moins fictifs au service d’élus du RN. Il se distingue depuis 2019 comme l’un des députés les moins actifs et les moins présents au Parlement européen – accaparé qu’il est par les meetings, les médias et les mondanités. Il est incapable de répondre aux questions les plus simples des journalistes, ignore que le gazole et le diesel sont le même carburant, confond l’Iran et l’Irak, et ne comprend rien aux grandes notions économiques. En toute chose, il se contente de blâmer les étrangers, les élites et l’Union européenne, et d’ânonner les éléments de langage préparés par ses conseillers. En quoi serait-il capable de gouverner la France et de trouver des solutions aux problèmes qu’elle affronte ? L’imagine-t-on trancher des dossiers épineux ? Veut-on lui confier la responsabilité de l’arme nucléaire ? Quelle serait sa crédibilité face aux grands de ce monde ?
En neurochirurgie, aux échecs, en mécanique ou au ski alpin, l’improvisation et les approches alternatives ne fonctionnent pas, et le talent inné n’existe pas. Il n’y a aucune raison qu’il en soit autrement en politique.
Olivier Costa